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964 Mots
3 Chez lui à Marseille, rue du Petit Puits, Diego Martelly a tourné en rond toute la nuit, son smartphone à la main, dans l’espoir qu’elle l’appelle. Il somnole à demi allongé sur le canapé lorsque son portable vibre enfin. Il tressaille les yeux rivés sur l’écran, il découvre un mail loin de celui qu’il attendait. La déception éprouvée d’emblée en constatant qu’il n’a pas été envoyé par Melinda se transforme au fil de sa lecture en un malaise interrogateur. Il rassemble du mieux qu’il peut ses lointains souvenirs d’anglais pour parvenir à une traduction approximative. Il en ressort qu’on le félicite d’avoir su préserver la cité phocéenne d’une épidémie de peste ; grâce à lui et à sa perspicacité, tout danger est désormais écarté. Le « vaillant commissaire » a découvert à temps le voilier porteur de mort{1}. Malgré l’ironie sous-jacente de ces compliments, Diego éprouve un réel soulagement de savoir sa ville débarrassée de la menace qui pesait sur elle. Sentiment de satisfaction vite remplacé par une sourde angoisse. La suite du message semble si alarmante qu’espérant n’avoir pas compris correctement, il quitte son appartement à la hâte et fonce à l’Évêché{2} tenter de trouver dans sa brigade un traducteur plus expérimenté. *** Melinda n’a d’autre choix que de s’étendre sur le lit de fortune installé entre deux cantines rouillées. Malgré sa fatigue et la faim qui la tenaille, elle reste dans l’obscurité les yeux ouverts et se repasse en boucle les événements qui l’ont conduite dans ce lieu. Le soir même, le lieutenant Murat l’a rejointe en gare d’Avignon. Elle a su la persuader de la nécessité de descendre du TGV à Aix et non à Marseille : — Ce sont les ordres du commissaire Martelly. Il a été obligé de se soumettre à d’autres tests suite à un nouvel envoi de rats contaminés à son domicile. Il m’a demandé de vous conduire dans une maison isolée de la campagne aixoise où vous serez en sécurité. — Et lui ? — Il vous y rejoindra dès qu’il pourra. — Je vais l’appeler. — C’est impossible. Il subit des examens à l’Hôpital Nord. Il n’est pas joignable pour l’instant et vous demande d’ailleurs d’éteindre votre portable et de me le remettre. — Vous plaisantez, on n’est pas dans un mauvais polar ! — Désolée, mais il a beaucoup insisté. Vous êtes comme lui une cible privilégiée, on ne doit pas pouvoir vous localiser. Son objectif est de vous protéger et c’est le rôle qu’il m’a assigné. À partir de maintenant, considérez-moi comme votre garde du corps. Soucieuse, tant elle tient à lui, de respecter la ligne de conduite soi-disant dictée par Diego, Melinda Fields a baissé la garde et, par amour, accepté l’inacceptable. Elle s’est laissée piéger comme une débutante. *** À Lyon, la commissaire Valérie Ferrand a finalement choisi d’informer son mari Peter Fields de la disparition de sa fille Melinda. Pour tenter de le rassurer, elle a insisté sur la compétence de son collègue Martelly qui sans nul doute la retrouvera très vite. En grand-père investi dans son rôle, Peter sait qu’il devra dissimuler son anxiété de père et s’interroge sur la manière dont il va présenter les choses à ses trois petits-enfants. *** Melinda ne se réchauffe pas malgré la couette épaisse qui recouvre le lit. Elle a froid, elle a faim, elle a soif. Elle ne se pardonne pas sa stupide naïveté. Elle sursaute en entendant s’ouvrir la porte du haut. Elle reconnaît le pas de Murat, se précipite à sa rencontre. Elle la rejoint au milieu des marches, évite de justesse de renverser le plateau qu’elle porte. Elle redescend à reculons et se saisit d’un sandwich au jambon. Elle engloutit quelques bouchées puis s’écrie rageuse : — Murat, si j’ai bien compris, je suis prisonnière. Vous m’avez bien eue, espèce de g***e ! — N’employez pas les grands mots. Vous êtes son invitée et il m’a chargée de m’occuper de vous. — Oh ! Arrêtez de vous foutre de moi. Vous savez parfaitement que ce n’est pas du tout dans sa manière. Je crois plutôt que vous avez des vues sur lui et que vous êtes jalouse. Vous avez tout manigancé… — Vous vous trompez ma belle ; tenez, d’ailleurs il va vous le dire lui-même. Elle lui tend une tablette et reste debout derrière elle. Melinda fixe quelques secondes l’écran noir sans comprendre, recule au son de la voix métallique qui s’adresse à elle en anglais avec un accent qu’elle connaît bien, celui de Melbourne, sa ville natale. — G’day ! Je bois à votre santé un verre de Chardonnay glacé comme vous l’aimez et me réjouis de ce repas que nous partageons par écran interposé. Sous le coup de la surprise et de la déception, elle reste muette. Elle s’attendait à entendre la voix chaude de Diego et c’est un inconnu qui s’adresse à elle : — Je peux comprendre votre désappointement, je ne suis pas celui que vous espériez. Avez-vous une idée de qui je suis ? — Je ne vous vois pas, comment voulez-vous que… — C’est la règle du jeu, la règle de mon jeu. Je vous vois, vous ne me voyez pas, vous ne me verrez jamais. — J’ai pas besoin de vous voir pour deviner que vous êtes le s******d qui nous poursuit depuis des semaines, Martelly et moi, et qui nous pourrit la vie. — Bonne déduction, chère concitoyenne. Dommage que vous ayez consacré vos talents d’inspectrice sagace à faire capoter mon business ! *** Dans son bureau, Diego lit et relit la traduction de la deuxième partie du mail reçu le matin même : « Trêve de plaisanterie, tu crois que tu as gagné parce que ta ville sera épargnée. Le flic a peut-être gagné, mais l’homme a tout perdu. Je l’ai enlevée, je te l’ai enlevée. Je vais la garder, précieux trophée qui m’a coûté tant d’efforts. Elle est à moi, à moi seul désormais. Warrigal » La signature au bas du message ne lui évoque rien. Il tape le nom dans Google pour voir à qui il pourrait correspondre. La seule référence qu’il trouve lui glace le sang : chien sauvage, le warrigal est le plus grand prédateur d’Australie. *** Villa Palatine – périphérie de Melbourne – Australie Elle a disparu de l’écran. Forte et fragile à la fois, elle l’impressionne au-delà de ce qu’il avait imaginé. Il sait qu’il prendra plaisir à ces joutes verbales. Elle va lui résister et c’est ce qui lui plaît. Pour la première fois depuis l’accident il retrouve le goût d’attendre le jour suivant. ***
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