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Après un trajet qui lui a paru interminable, la voiture stoppe brusquement sur les gravillons d’un vaste espace dégagé. La lampe qui s’allume à leur arrivée éclaire la masse sombre d’un haut cyprès et un morceau de façade ornée de vigne vierge. Sous l’éclat froid de la lune montante, l’agent d’Interpol Melinda Fields distingue sur sa gauche une serre plantée dans l’herbe. Elle frissonne malgré la douceur de cette nuit de novembre. Elle emboîte le pas de celle qui l’a prise en charge à Avignon et l’a conduite ici. Elles longent un muret de pierre et arrivent devant une porte arrondie que sa guide ouvre à l’aide d’une clé en fer :
— Où nous sommes nous exactement ? À qui appartient cette maison ? Quand doit-il arriver ? demande Melinda inquiète.
— J’peux rien vous dire, c’est lui qui répondra à vos questions.
— J’ai le droit de savoir ce que je fais là ! Pourquoi personne ne vient-il nous accueillir ? C’est quand même hallucinant : comment justifiez-vous ce « quasi-enlèvement » ? Murat, j’en ai marre de vos mystères. Vous me devez une explication ! s’exclame Melinda véhémente.
— Ne vous en faites pas, vous allez bientôt comprendre.
Le ton doucereux de son interlocutrice l’exaspère d’autant plus qu’elle y perçoit une pointe d’ironie qui la déconcerte. Elle fixe le visage impassible dont le sourire figé ne laisse rien paraître.
Entre-temps elles ont pénétré dans une sorte de buanderie encombrée d’objets hétéroclites où parasols et coussins de plage cohabitent avec un lave-linge et un congélateur. Melinda a le temps d’apercevoir dans un coin un évier et une douche avant de descendre les quelques marches où l’entraîne la brune pulpeuse qui la précède.
Elles traversent une première cave aux murs garnis jusqu’au plafond de casiers remplis de bouteilles de vin. Elles s’arrêtent au seuil de la seconde :
— C’est là que vous dormirez en attendant.
Agrippant d’un geste brusque le bras de la fille, Melinda explose soudain :
— En attendant qui, en attendant quoi ? Vous vous foutez de moi ? Vous ne me ferez pas croire qu’il m’oblige à passer une nuit dans un endroit pareil !
— Je viens de vous le dire, vous allez bientôt comprendre…
***
Voie G, le TGV s’est vidé de ses derniers passagers. Le commissaire Diego Martelly remonte le long du train le quai désespérément vide. Il interpelle un contrôleur sur le marchepied de la dernière voiture :
— Excusez-moi, j’attends quelqu’un qui devait descendre à Marseille et que je n’ai pas trouvé. Y a-t-il eu un incident concernant des passagers ?
— Non, pas du tout, répond l’homme pressé de rentrer chez lui.
Diego insiste :
— Je vois, vous avez fini votre service, mais c’est très important. Pourriez-vous vérifier si cette personne est bien montée à Lyon ? Elle a réservé une place en première au nom de Melinda Fields.
Impressionné par le ton péremptoire de Martelly, l’employé consent de mauvaise grâce à consulter son boîtier électronique :
— Tout ce que je peux vous dire, c’est que cette place était occupée quand j’ai contrôlé les billets entre Lyon et Valence.
Perplexe et bien qu’il soit déjà 21 heures 30, le commissaire appelle sa consœur Valérie Ferrand. Celle-ci décroche dès la deuxième sonnerie :
— Ferrand, je n’y comprends rien, je n’ai aucune nouvelle de Melinda et elle n’était pas à la descente du TGV.
— Ah bon ? Tu es sûr ? Qu’est-ce qui a bien pu se passer ? Elle se faisait une joie de te retrouver.
Valérie Ferrand précise dans la foulée :
— Elle nous a d’ailleurs amené les enfants à garder comme prévu.
— Elle était en retard ? Elle a pu rater le train…
— Pas de danger, elle avait une bonne heure d’avance justement pour ne pas le rater. Et puis elle aurait prévenu.
Elle hésite une seconde avant d’ajouter :
— Je ne sais pas si je dois en parler à Peter.
— Non, pas la peine d’inquiéter ton mari ; le connaissant il va se faire un sang d’encre pour sa fille, autant lui éviter ça pour le moment. Dès que j’en sais plus, je te tiens au courant.
Il raccroche sans la moindre idée d’où diriger ses recherches, avec un sale pressentiment.
***
Elle est seule, elle n’a aucune idée de l’heure. La lueur de la lampe au-dehors a disparu peu après le départ de Murat. Le néon blafard accentue le silence poisseux autour d’elle, rythmé par le ronronnement exaspérant d’un extracteur d’humidité.
Un sentiment de total isolement la submerge. Principe de précaution oblige, elle a accepté de remettre son portable éteint à l’adjointe de Martelly, qui l’a convaincue du danger encouru si elle était localisée. Un mouchoir sur le nez pour échapper aux odeurs de moisi, elle retraverse la première cave d’un pas décidé et grimpe l’escalier de pierre jusqu’au capharnaüm de l’étage. Elle se dirige sans hésiter vers la porte qu’elle tente en vain d’ouvrir. Furieuse elle tambourine dans le vide, avise la fenêtre dont les barreaux anéantissent ses espoirs de liberté. Impossible de sortir. On la tient enfermée. À quoi ça rime ? Elle commence à se poser un tas de questions qu’elle aurait sans doute dû se poser beaucoup plus tôt.
***
Villa Palatine — périphérie de Melbourne — Australie
Pour la première fois depuis qu’il a basculé du côté des forces obscures, Warrigal respire avec bonheur l’air tiède de cette belle matinée printanière. Il a atteint son but, il les a séparés, elle est à lui. Dans quelques heures il lui parlera, il aura son visage sous les yeux, il lira dans son regard son malaise face à l’écran noir. Elle ne le verra pas. Elle ne le verra jamais. Il reste maître du jeu.
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