La première information arriva avant même que la ville ne soit tout à fait réveillée.
Meghan ouvrit les yeux à la vibration courte et insistante de son téléphone posé sur la table de nuit. Elle resta immobile quelques secondes, le regard perdu dans la pénombre, comme si son corps refusait encore de reconnaître le jour. À côté d’elle, Carill dormait profondément, tourné sur le côté, une main refermée sur l’oreiller qu’elle avait quitté quelques heures plus tôt.
Elle attrapa le téléphone, se redressa à peine.
— Ann.
La voix à l’autre bout du fil était neutre, professionnelle, déjà ailleurs.
— Désolée de t’appeler si tôt. On a un décès cette nuit. Pas officiellement pour ton service, mais… c’est un nom que tu connais.
Le sommeil se dissipa d’un coup.
— Lequel ?
Un silence bref, mesuré.
— Le petit trafiquant dont tu parlais hier.
Celui relâché faute de preuves suffisantes.
Meghan inspira lentement.
— Qu’est-ce qui s’est passé ?
— Overdose probable. Retrouvé dans sa salle de bain par un voisin. Porte verrouillée de l’intérieur. Aucune trace de lutte. Le légiste est prudent, mais pour l’instant… rien d’anormal.
Meghan passa une main sur son visage.
— Quand ?
— Cette nuit. Entre deux et quatre heures du matin, selon l’estimation.
— J’arrive.
— Pas d’urgence, précisa Ann.
Officiellement, ce sera classé rapidement.
Meghan raccrocha sans répondre. Elle resta assise quelques secondes, le téléphone posé sur sa cuisse, à écouter le silence de l’appartement. Dehors, un moteur démarra. Quelqu’un ferma une porte un peu trop fort.
La ville reprenait son souffle.
Carill remua légèrement.
— Tout va bien ? murmura-t-il, encore à moitié endormi.
— Oui… enfin, non. Un type est mort.
Il ouvrit les yeux, se redressa à son tour.
— Un dossier à toi ?
— Pas vraiment. Enfin… indirectement.
Elle se leva, enfila un peignoir, se dirigea vers la cuisine. Le carrelage était froid sous ses pieds. Elle lança la cafetière sans réfléchir, comme un réflexe conditionné.
Carill la suivit quelques secondes plus tard. Il s’appuya contre l’encadrement de la porte, observa ses gestes précis, presque mécaniques.
— Celui dont tu m’as parlé hier soir ?
demanda-t-il doucement.
Elle hocha la tête.
— Retrouvé mort cette nuit. Overdose.
— Merde.
Il n’y avait pas de jugement dans sa voix. Juste une constatation.
— Tu penses que c’est lié ?
Elle haussa les épaules.
— Statistiquement, ce genre de profil finit souvent comme ça. Ce n’est pas rare.
Elle versa le café, fixa le liquide sombre quelques secondes.
— Mais le timing est… ironique.
Carill s’approcha, posa une main sur le plan de travail.
— Ironique ou logique ?
Elle le regarda.
— Les deux, peut-être.
Ils burent en silence. Meghan sentait déjà cette tension familière s’installer derrière ses tempes. Pas de colère. Pas encore. Juste cette sensation désagréable de dossier inachevé, de phrase laissée en suspens.
Au commissariat, l’affaire fut traitée avec l’efficacité froide des morts ordinaires.
Le rapport préliminaire mentionnait une substance mal dosée, un organisme affaibli, une consommation solitaire. Aucun signe de contrainte. Aucun élément extérieur. La photo de la salle de bain montrait un désordre banal : une serviette au sol, un miroir légèrement piqué par l’humidité, un flacon vide sur le rebord du lavabo.
— Classique, commenta le légiste en refermant le dossier. Triste, mais classique.
Meghan signa les documents sans discuter.
Elle savait reconnaître les batailles inutiles.
— On enterre ça, conclut son supérieur. On a plus urgent.
Elle retourna à son bureau avec ce poids diffus qu’elle connaissait trop bien. Celui des affaires qui se ferment toutes seules, sans avoir vraiment été résolues.
La journée passa lentement. Interrogatoires mineurs, paperasse, réunions sans relief. Meghan se surprit à penser plusieurs fois au regard du trafiquant lors de leur dernière entrevue. Pas de peur. Pas de regret. Juste cette assurance agaçante de ceux qui pensent toujours retomber sur leurs pieds.
En fin d’après-midi, elle se força à ranger cette pensée dans un coin de sa tête. Les morts accidentelles faisaient partie du décor.
Deux jours plus tard, un autre appel arriva.
Cette fois, en plein milieu d’une réunion.
— On a un incendie criminel présumé, annonça une voix à travers le haut-parleur. Véhicule calciné. Un corps à l’intérieur.
Meghan leva les yeux de son dossier.
— Identité ?
— En cours. Mais le nom circule déjà. Casier bien rempli. Connexions avec deux gangs locaux.
Elle sentit quelque chose se resserrer légèrement dans sa poitrine.
— Adresse ?
— Quartier Est. Zone industrielle.
Sur place, l’odeur de brûlé prenait à la gorge. La carcasse de la voiture fumait encore légèrement. Les techniciens s’affairaient autour, méthodiques, détachés. Pour eux, ce n’était qu’un corps de plus.
— Règlement de comptes, conclut rapidement un collègue. Mauvais endroit, mauvais moment.
Meghan observa la scène. Rien ne jurait. Rien ne criait l’anomalie. Le type avait des ennemis, des dettes, un historique cohérent avec une fin violente.
— On ferme ça comment ? demanda-t-elle.
— Comme d’habitude. Rivalités internes.
Dossier presque prêt.
Elle acquiesça. Pourtant, une pensée fugace traversa son esprit : encore un.
Au commissariat, une collègue posa le dossier sur son bureau.
— Ça commence à faire beaucoup de hasards, non ?
Meghan leva les yeux.
— Beaucoup de gens dangereux meurent chaque semaine.
— Oui, mais ceux-là… tu les connaissais.
Meghan esquissa un sourire fatigué.
— C’est mon boulot.
La collègue haussa les épaules et s’éloigna.
Le soir, Meghan rentra tard. L’appartement était plongé dans une lumière douce. Carill était assis sur le canapé, un livre ouvert sur les genoux. Il leva la tête en l’entendant entrer.
— Journée compliquée ?
Elle posa son sac, retira son manteau.
— Deux morts en trois jours. Rien d’illégal. Rien de suspect. Juste… des dossiers qui disparaissent tout seuls.
Il referma son livre, l’écouta attentivement.
— Tu penses que c’est un problème ?
Elle hésita.
— Professionnellement ? Non. Moralement… je ne sais pas.
Elle s’assit à côté de lui.
— Tu crois aux coïncidences ?
Il sourit légèrement.
— J’y crois quand elles sont plausibles.
— Et quand elles s’accumulent ?
— Alors on appelle ça une tendance. Pas forcément une intention.
Elle hocha la tête.
— C’est ce que je me dis.
Il passa un bras autour de ses épaules.
— Tu ne peux pas sauver tout le monde, Meghan. Et tu ne peux pas non plus empêcher les gens de se détruire eux-mêmes.
Elle ferma les yeux un instant, appuya sa tête contre son épaule.
— Je sais.
La nuit tomba sans heurt. Ils dînèrent tranquillement. Parlèrent d’autre chose. De banalités rassurantes. Meghan sentit la fatigue la gagner peu à peu.
Avant de se coucher, elle consulta rapidement les actualités locales sur son téléphone. Une brève mentionnait l’incendie de la voiture. Une autre parlait d’une overdose retrouvée dans un immeuble du centre-ville.
Rien de plus.
Elle posa le téléphone, éteignit la lampe.
À côté d’elle, Carill respirait calmement.
Dehors, la ville continuait son cycle indifférent. Des morts classées. Des rapports signés. Des coïncidences alignées sans qu’aucune ligne ne soit encore tracée entre elles.
Et pour l’instant, personne ne voyait autre chose que les choses qui arrivent.