CHAPITRE 5
La fête est gâchée
Tout le monde avait oublié la statue. L’étron métallique coiffé d’une bombe et armé d’une cravache faisait le pied de grue, seul, sur son décroché de prairie, camouflé par les branches pudiques d’un pin.
Lors du décès de sa mère, en fouillant le bric-à-brac amassé pendant des décennies dans le garage de la maison familiale, Koutousov avait découvert cette sculpture réalisée par son défunt père à ses heures perdues.
Koutousov voulut d’abord l’envoyer chez le ferrailleur, mais il se souvint du musée. Les élections régionales n’étaient pas loin. Il y avait une opération de com à réaliser. D’une part, on verrait qu’il avait un père artiste. D’autre part, cela mettrait en valeur une de ses plus belles réalisations à la tête de la ville.
Le maire avait alors décroché son téléphone pour monter cela avec la directrice. La statue en tant que telle débectait Mme Bokor. Elle avait du goût. Cela nuirait à l’image du musée. Mais voilà, à quelques mois des régionales, elle ne pouvait rien refuser à sa tête de liste.
Seul un homme en chapeau, cache-nez en tartan et pardessus mastic semblait s’intéresser à la statue. Plié en deux, il auscultait l’œuvre de près. Lacroix reconnut le Pr Chambray rencontré dans le train. Il s’approcha.
– Bonjour professeur.
– Ah, c’est vous ! Bonjour mon cher.
– Vous en pensez quoi ? s’enquit Lacroix.
– Quelle rigolade ! ricana le professeur. On devrait taxer cette saloperie pour pollution visuelle.
– Effectivement, c’est pour le moins raté. Heureusement qu’il y a une toque et une cravache, sinon on pourrait croire à un rail de chemin de fer.
Églantine s’approcha à son tour.
– Bonjour !
Surpris par cette voix féminine, le professeur se redressa. Il regarda la nouvelle arrivée comme si elle venait le détrousser. Lacroix fit les présentations.
– Églantine de Tournevire, ma collègue pour le contrôle du musée.
Le professeur haussa un sourcil plein de circonspection.
– Encore une femme magistrate ! Elles sont partout décidément.
Philippe Chambray fit un petit piqué de tête en signe de salut et reprit son examen.
Lacroix, lui, semblait plus intéressé par la directrice qui passait à proximité. Églantine le tira par la manche.
– Vous voulez que je vous aide, monsieur le premier conseiller.
– Quoi ! Mais enfin !
– Arrêtez, Lacroix. Vous dévorez Mme Bokor des yeux. Vous allez la faire fondre.
Une silhouette approcha. Églantine et Lacroix levèrent les yeux.
L’agent comptable n’avait pas l’air dans son assiette. Il était pâle, perdu dans sa veste trop grande. Sa chemise deux tailles au-dessus lui faisait un cou de poulet. Sa cravate violette était nouée comme une corde. Ses petits yeux bleus regardaient partout comme une bête traquée. Il suait à grosses gouttes.
– Bonjour monsieur Bougival, comment allez-vous ? demanda Églantine. Vous m’avez l’air souffrant.
– Il faudrait que je vous parle après la cérémonie.
– Que se passe-t-il ? demanda Tournevire.
– Non, non, pas ici, s’il vous plaît. Venez me voir après la cérémonie à mon bureau. C’est de la plus haute importance.
– Vous n’avez pas l’air bien du tout, dit Lacroix. Voulez-vous que l’on demande un médecin ?
– J’ai une sacrée migraine c’est tout, cela passera.
Mme Bokor prit place derrière le pupitre. Le silence se fit. Elle toisa le parterre quelques instants puis commença son discours. Sa voix posée portait. Elle avait une autorité naturelle.
– Monsieur le préfet, monsieur le maire, mesdames, messieurs, chers amis, nous sommes aujourd’hui réunis pour inaugurer une œuvre originale, le jockey de Victor Koutousov.
Le maire de Deauville esquissa un sourire de contentement. La directrice parvenait à trouver des qualités au bloc informe posé devant l’assemblée. Églantine était admirative. Elle avait du talent. Vraiment.
Une fois accomplie sa corvée, Mme Bokor évoqua son action à la tête du musée. Une habile mise en valeur de sa personne. Le correspondant local du Paris Normandie prenait des notes sur son carnet. Après quelques minutes de panégyrique, elle plia son papier. Des applaudissements nourris retentirent.
Mme Bokor céda la place au maire.
Koutousov prit le pupitre des mains. Il parlait sans papier. L’ancien secrétaire d’État au logement était un excellent orateur. Il maîtrisait naturellement l’art de la communication, sachant prendre l’ascendant sur un auditoire, trouver le mot juste, la formule qui fait mouche.
L’élu commença par rendre hommage à son père. Un destin à la Zola à l’en croire. Il évoquait avec des trémolos dans la voix, l’immigré ukrainien sans le sou, arrivant en sabots à la gare de Caen par le train un matin, le manœuvre suant sang et eau, se brûlant les poumons en fondant de l’acier. Koutousov en pleurait.
La directrice se tenait entre le premier conseiller et l’agent comptable. Elle écoutait patiemment en souriant intérieurement. Koutousov romançait à discrétion. Son père avait certes travaillé à feu la Société métallurgique de Normandie, mais il n’avait jamais coulé le moindre fil de métal. Il était comptable.
Soudain, une fiente de mouette s’écrasa mollement sur la toque du jockey. Une moitié de l’assemblée éclata de rire avant de se reprendre. L’autre, plus prudente, regarda le maire pour savoir ce qu’il convenait de faire.
Koutousov resta de marbre. Le sérieux se rétablit vite. Mme Bokor jeta un regard au jardinier. Kevin fonça avec un linge essuyer la coiffe. Koutousov reprit le récit de son épopée.
Le premier conseiller Lacroix éprouvait du plaisir à se trouver si près du corps de la directrice. Il respirait avec avidité le parfum épicé qui s’exhalait de son corps moite. Son esprit tourmenté se laissait emporter par cet incroyable parfum. Les yeux fermés, il humait à pleines narines. Son esprit se perdait peu à peu. Il se torturait la cervelle pour savoir quels dessous la directrice pouvait bien porter. Il aurait payé cher pour les voir.
Bam ! Un bruit sourd.
Lacroix ouvrit les yeux. Jean-Guy Bougival venait de s’effondrer de toute sa hauteur. Il gisait, face contre terre, les bras tendus en avant. Ses mains crispées enserraient des touffes d’herbes, un filet de mousse verdâtre s’échappait du rictus bleu de ses lèvres.
Stupeur. Koutousov arrêta son discours, l’assemblée demeurait bouche ouverte, les yeux grands ouverts.
Un cri retentit suivi de nombreux autres. Un groupe se forma autour du corps inanimé, Koutousov abandonna son pupitre.
– De l’espace ! Écartez-vous, s’il vous plaît ! Mettez-le sur le dos ! cria le maire.
Avec l’aide de la directrice, Mme Bokor, l’élu retourna Bougival. L’homme avait une mine effrayante. Blanc comme une merde de laitier, les yeux révulsés.
Le mammodidacte était un excellent toubib. S’il avait refait la moitié des nibards de la Côte fleurie, il maîtrisait ses fondamentaux. Il s’agenouilla à côté de Bougival et entreprit un massage cardiaque énergique. Au bout d’un quart d’heure, malgré ses efforts, en sueur, il dut se rendre à l’évidence.
– Il est mort !
Le préfet de la Perruchole était livide.
– Comm… comm… comment ça il… il… est mort ?
– Oui, confirma le maire, en s’essuyant le front du revers de la main. Je ne sais pas de quoi, mais je peux vous garantir qu’il est mort.
La directrice restait parfaitement maîtresse d’elle-même. Elle réajusta la bretelle de sa robe descendue dans l’affolement. Elle ne portait pas de soutien-gorge.