Chapitre 1 - Lettre de mission

2355 Mots
CHAPITRE 1 Lettre de mission Pierre de Vos, le président de la chambre régionale des comptes de Normandie, inspirait une autorité douce. Il avait une voix grave dont il usait avec discernement. Sa personne avait le calme sourd des rivages néerlandais. Ce magistrat de la Cour des comptes dirigeait, depuis trois ans, la juridiction financière installée à Rouen. Forte de vingt magistrats et d’autant d’assistants de vérifications et de personnel administratif, elle était chargée de contrôler les comptes et la gestion des collectivités locales et établissements publics des régions de Basse et Haute-Normandie. Le président était dans son cabinet avec le premier conseiller Jean-François Lacroix, un quinquagénaire chauve, porteur de flanelle et de maille, et doté d’un regard pétillant derrière ses lunettes à écailles. – Monsieur Lacroix, vous savez que dans quelques mois, Hervé nous quitte pour une retraite méritée. J’ai pensé à vous pour le poste de président de la première section. Le premier conseiller Lacroix ressentit une vive émotion. Il lorgnait sur ce poste en secret depuis des années. Il fit une réponse d’attente, pour la forme. – À vrai dire, monsieur le président, je suis heureux de ma situation actuelle au sein de la deuxième section. – Ne vous faites pas prier, monsieur le premier conseiller. Je sais que vous en mourez d’envie. Lacroix rougit. Il voulut se défendre, mais une joie intérieure le submergeait. – C’est entendu, dit le président de Vos. Le premier conseiller ne put réprimer un large sourire. Après un début de carrière au ministère du Budget, il avait intégré la chambre régionale des comptes de Normandie sur concours. Il y travaillait depuis quinze ans. Le président reprit la parole. – Lacroix, je voudrais que vous réalisiez, avant vos débuts à la tête de la section, un petit contrôle. Il s’agit du musée de la Sculpture contemporaine de Deauville. Un musée original, en plein air. – En plein air ? – Oui, c’est un jardin de sculptures. Les œuvres sont installées dans le magnifique parc des Enclos. Par cette chaleur, cela devrait vous rafraîchir. Et, puis, Deauville et ses planches c’est tout de même agréable en ces temps de canicule. Le premier conseiller Lacroix n’aimait pas la mer. D’un naturel casanier, il voyageait le moins possible et travaillait autant que faire se peut dans son cabinet à la chambre. – Ah ! lâcha-t-il. – Ce contrôle s’inscrit dans une grande enquête nationale pilotée par la Cour des comptes sur la gestion des musées en France. Pas moins de dix chambres régionales des comptes sont concernées. Lacroix n’était pas emballé. Il avait énormément de travail avec le contrôle du groupe hospitalier du Havre. Cependant, après l’annonce de sa future promotion, il ne voyait pas comment refuser. Le président de Vos marqua une pause, passa un doigt sur son menton, leva les yeux vers une toile qui représentait des écrevisses rouges sur un plateau d’argent. – Je voudrais que vous conduisiez ce contrôle avec Églantine de Tournevire. Lacroix, qui était parvenu difficilement à dissimuler son manque d’entrain pour le contrôle, ne put en revanche contenir sa réaction en entendant le nom de sa jeune collègue. Son visage devint pâle. Le président marqua une pause, satisfait, goûtant son effet. – Je ne peux pas le faire tout seul ? demanda Lacroix. Ça doit être relativement simple comme contrôle, non ? – Oui, bien sûr, vous pourriez le faire seul. Techniquement, c’est très simple, mais je préférerais que vous le fassiez à deux. La directrice, Mme Isabelle Bokor, est politisée. C’est potentiellement sensible. – Politisée ? – Oui, elle est candidate aux élections régionales sur la liste du maire de Deauville, l’ancien secrétaire d’État au Logement, Henri Koutousov. L’entrevue se termina aimablement sur les dossiers en cours. Le président finit par prendre congé, car il avait une séance de chambre. Lacroix remonta à son cabinet, pensif. Dans le couloir, il croisa Lothaire Baron. Le Guadeloupéen, revêtu de son éternel blazer bleu et de sa cravate club, poussait un chariot vide. – Lothaire, auriez-vous aperçu Mlle de Tournevire ? – Pas encore, dit le greffier en chef avec un sourire malicieux. Vous savez, elle a des horaires flexibles. – Oui, je sais ! dit Lacroix, agacé, en ouvrant la porte de son cabinet. – Au fait, je vous ai déposé les liasses que vous m’aviez demandées. Lacroix le regarda d’un air interrogatif. – Oui, reprit Lothaire, celles de l’hôpital du Havre. – Il y en a encore ! – Des cartons pleins, lança Lothaire, en continuant tranquillement son chemin vers l’ascenseur. Vraiment, ce contrôle à Deauville tombe mal. Qui plus est avec Tournevire ! Cette jeune femme l’agaçait. Il n’était pas étranger à son charme, mais elle l’irritait. Sa désinvolture, ses tenues excentriques, ses lunettes, sa grande propriété sur les hauteurs de la Seine, son cheval, sa Morgan rouge… Et pour ne rien arranger, ils n’appartenaient pas aux mêmes corps. Elle était magistrate à la Cour des comptes, alors que lui n’était que magistrat en chambre régionale des comptes. Jean-François Lacroix saisit son téléphone. Elle n’était pas là. Rien d’étonnant. * Églantine de Tournevire ouvrit un œil. 10 heures. Le soleil inondait sa chambre. Elle n’avait pas envie de travailler. Et dans ces cas-là, elle ne se forçait pas. Le travail à la chambre lui offrait ce luxe. Le contrat était de rendre les rapports dans la qualité exigée et les délais fixés. La magistrate pouvait travailler la nuit, le jour, pendant ses vacances ou durant le week-end, ce n’était pas l’affaire du président de Vos. Elle se leva, prit son petit déjeuner et se dirigea vers l’écurie. Balzac, son anglo-arabe, s’ébroua de plaisir en apercevant sa maîtresse. La jeune femme adorait cette bête de robe alezane dont trois des quatre pattes avaient les extrémités blanches. Il vint chercher sa main du museau en tapant du sabot. Elle le sella et ils partirent pour une promenade dans la forêt de Brotonne qui dominait la Seine. Pas, trot, galop, trot, pas. La cavalière faisait travailler son cheval aussi nerveux qu’une Formule 1 en alternant les allures, à l’abri des feuillus. Au bout d’une heure, le cheval fumait. La forte chaleur ne l’aidait pas à récupérer. Églantine lui flatta l’encolure et relâcha les rênes. Les naseaux dilatés, l’alezan baissa la tête à la recherche d’oxygène. Ils descendirent le chemin qui conduisait à la maison. Églantine habitait la grande propriété de son père dans le village d’Aizier. Elle y demeurait seule, ses parents étant installés au Brésil. Dans ce petit village boisé qui surplombait l’avant-dernière boucle de la Seine, tout le monde désignait la demeure du nom de château. Appellation un tantinet exagérée, car il s’agissait d’une maison de maître en brique, certes de belles dimensions, mais qui ne tenait ni de Versailles ni de Sans-Soucis. La propriété possédait cependant des dépendances, une écurie et un terrain boisé qui descendait jusqu’au bord de Seine. La vue sur le fleuve était somptueuse. Églantine passa les membres et les épaules de Balzac à la douche pour le rafraîchir. Avec une éponge imbibée, elle suivit délicatement le pourtour des yeux et des naseaux. Elle s’attarda sur la marque blanche en croissant de lune qu’il portait sur le front. Étrille, bouchon, brosse, cure-pieds. Le pansage achevé, la jeune femme le remit dans son box. Le cheval se précipita sur son abreuvoir. Églantine alla lui chercher une botte de foin. Douchée, revêtue d’une robe légère, couleur coquelicot, la jeune femme prenait le soleil au bord de la piscine en grignotant des tomates cerise. Elle suivait des yeux un cargo battant pavillon des îles Caïmans, venant de Rouen et qui se dirigeait vers Le Havre. Grâce au chenal, des navires imposants remontaient jusqu’au port de Grand-Couronne. Elle ne se lassait pas depuis son enfance de les suivre des yeux, rêvant à leurs destinations exotiques. Son chat Skippy vint frotter sa tête roux et blanc contre sa cheville. Églantine le caressa. Il pointa son dos vers le haut et partit de sa démarche claudicante vers sa gamelle, perpétuellement vide. Depuis un accident regrettable, juste en face de la maison, le félin bicolore n’avait plus que trois pattes. Il sautillait comme un kangourou, son côté marsupial renforcé par un ventre énorme. La bête gloutonne mangeait pour deux et fournissait le moins d’effort possible. La Seine s’écoulait avec majesté. Cette contemplation apaisait la jeune femme. Le glissement de l’eau caressait son âme meurtrie. Depuis deux ans, elle vivait un état douloureux. Elle n’avait plus envie de rien ni de personne. Certes, à l’extérieur, elle demeurait souriante, dynamique, entreprenante. Mais à l’intérieur elle souffrait. Le choc avait été si brutal. Son mari Stephan l’avait quittée du jour au lendemain. Pour une autre. Cachée mais vite découverte. Une blonde au prénom ridicule, qui travaillait dans le même cabinet d’avocats. Églantine ne s’y attendait pas. Elle n’avait perçu aucun signe avant-coureur. Elle ne comprenait pas ce que cette femme avait de mieux. Elle était objectivement moins belle et moins brillante. Cette rupture avait plongé Églantine dans une profonde dépression. Pour la combattre, elle avait demandé son détachement à la Chambre régionale des comptes de Rouen. Loin de Paris, près de Balzac, au contact de la nature, elle s’était reconstruite petit à petit. Une pensée soudaine tira la jeune femme de sa rêverie aigre-douce. Elle devait rendre le lendemain son rapport sur l’association du comité régional de tourisme de Haute-Normandie. Le document était rédigé, mais la magistrate souhaitait le relire une dernière fois, le président étant d’une redoutable exigence en matière d’orthographe. Elle remonta dans sa chambre. Cette satanée clef USB était introuvable. Ni sur son bureau, ni dans son sac, ni dans sa sacoche. Il fallait se rendre à la chambre la récupérer. Églantine embarqua dans sa Morgan rouge décapotable. La voiture adorée de son père. L’homme qui ne refusait rien à sa fille autorisait Églantine à la conduire. À condition de respecter les limitations de vitesse. Chose que la jeune magistrate avait du mal à assimiler. Elle ne mit pas longtemps à avaler la cinquantaine de kilomètres qui la séparait de Rouen. Elle gara son bolide au parking souterrain proche de la rue Bouquet, siège de la juridiction, grimpa les quatre marches du porche de pierre frappé d’un mascaron en commandant l’entrée. Son cabinet se trouvait au troisième étage de cet immeuble aux panneaux de marbre gris. – Bonjour Lothaire, lança-t-elle au greffier en chef qui distribuait le courrier. – Bonjour mademoiselle. Au fait, M. Lacroix vous cherche. Il souhaiterait… Lothaire n’eut pas le temps de finir sa phrase. Églantine avait déjà disparu dans son bureau. La satanée clef trônait sur un tas de courrier. Elle la fourra dans son sac. Son téléphone sonna. Jean-François Lacroix sur l’écran. Elle décrocha. – Bonjour Jean-François… Le contrôle du musée de la Sculpture contemporaine de Deauville… Oui, je me souviens, le président m’en a parlé. Au cercle… dans cinq minutes… pas de problème… À tout de suite. Lacroix était installé au cercle depuis quinze minutes. Tournevire n’était pas encore arrivée. Enfoncé dans son fauteuil club, il buvait un thé en lisant Le Monde. À l’écart, le procureur financier, une rosette rouge à la boutonnière sur un trois-pièces anachronique, se caressait la barbe derrière un journal satirique. Face à lui un stagiaire de l’ENA compulsait le Bulletin quotidien recensant les derniers mouvements observés dans la haute administration. Églantine arriva. Il était temps, Lacroix achevait sa deuxième tasse. Les sandales compensées en liège de la jeune femme ajoutaient encore cinq bons centimètres à son mètre quatre-vingts. En la voyant surgir, le procureur, mine de rien, en vieux renard, abaissa légèrement son journal. Il admirait sa jeune collègue par-dessus ses lunettes demi-lunes. Églantine alla saluer ses collègues puis se dirigea vers Lacroix. Le premier conseiller se leva, raide, emprunté, salua la jeune femme, s’enquit de ce qu’elle désirait, la pria de s’installer et partit fébrilement le lui chercher, faisant craquer ses chaussures anglaises sur le parquet. Cette femme le troublait par sa vitalité, son étonnante beauté et son allure incroyablement racée. Son regard gris, intense, scrutateur, presque inquisiteur n’était adouci que par la courbe de ses grands yeux étirés. Elle avait un sourire généreux, un brin moqueur. Une voix forte, chaude, toujours un peu cassée. Ses cheveux noirs coupés court laissaient échapper des mèches rebelles. Tandis que le premier conseiller s’éloignait, Églantine s’assit sur la banquette. Elle croisa ses longues jambes. Elle surprit le regard énamouré du procureur. Confus, le magistrat replongea dans les basses intrigues de son hebdomadaire. Lacroix revenait avec une théière et deux tasses. – Églantine, je voudrais que nous évoquions notre futur contrôle. – Oui, je l’avais oublié celui-là ! Elle trempa son sachet de thé dans sa tasse. – Vous avez pris du sucre, Jean-François ? – Non, excusez-moi, attendez… – Ne vous dérangez pas, j’y vais, répondit-elle. Églantine revint avec deux sachets. Elle en tendit un à Lacroix. – Non, merci, je n’en prends pas. – Écoutez, Jean-François, je ne sais pas pour vous, mais moi, on m’a collé ce contrôle supplémentaire alors que j’ai du travail par-dessus la tête. Je souhaiterais faire vite. D’autant plus que les masses financières sont petites et qu’il n’y a aucun problème signalé. – Je partage votre point de vue Églantine. Je suis moi-même actuellement sur le contrôle du groupe hospitalier du Havre et bientôt engagé sur celui de la ville de Dieppe. Mais, on ne peut reporter. Le contrôle s’inscrit dans une enquête générale pilotée par la Cour des comptes. – Ils nous fatiguent ceux-là avec leurs enquêtes générales ! lâcha Tournevire. Comme si nous n’avions pas assez de travail. Lacroix, prudent quand il s’agissait de la maison mère de la rue Cambon, ne releva pas. – Je vous propose d’aller à Deauville en milieu de semaine prochaine. Nous n’y passerons que quelques jours. – Le contrôle a déjà été notifié par le président ? demanda-t-elle. – Oui, c’est bon. Il n’y a plus qu’à les prévenir de notre arrivée. – Quel est le statut juridique du musée ? Lacroix hésita un instant. – Un établissement public de coopération culturelle. – Un statut particulier ! Dans mon souvenir, il y a un agent comptable présent sur les lieux. Cela simplifiera. On aura les comptes sur place sans être contraints d’aller à la trésorerie. – Oui, c’est exact, répondit Lacroix impressionné par les connaissances techniques de sa jeune collègue. Il s’appelle Jean-Guy Bougival. La directrice est une certaine Mme Bokor. – Inconnue au bataillon ! – Une administratrice civile du ministère de la Culture. – Énarque ? – Non, promotion interne. Elle est très proche du maire, Henri Koutousov. Elle a été membre de son cabinet quand il était secrétaire d’État au Logement. Elle est numéro deux sur sa liste pour les prochaines élections régionales. – Bon à savoir. – Oui, je vais l’appeler pour lui annoncer notre venue. Début de semaine prochaine, c’est bon pour vous ? – Parfait. Je m’y rendrai en voiture, souhaitez-vous m’accompagner ? – C’est très aimable à vous mais je vais prendre le train, répondit Lacroix qui ne supportait pas la voiture, encore moins quand elle était sportive et décapotable. – Quant à l’hôtel, je pense que je vais aller au manoir de Benerville. L’endroit est magnifique. – Je vais voir, dit Lacroix qui pressentait que les goûts luxueux de sa collègue ne s’accorderaient pas avec le barème des indemnités de mission de la chambre. Le plus simple est de réserver chacun de son côté. Les deux magistrats se donnèrent rendez-vous directement à Deauville le lundi suivant.
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