Chapitre 2 - Arrivée à Deauville

1933 Mots
CHAPITRE 2 Arrivée à Deauville Églantine de Tournevire quitta Aizier vers 21 heures, non sans avoir embrassé Balzac et rempli la gamelle de Skippy. Il faisait encore très chaud. La canicule ne faiblissait pas. Elle avait insisté auprès du père Duval, jardinier et homme à tout faire de la maison, pour qu’il sorte le cheval tous les jours et veille à ce qu’il boive assez. Presque 25° et pas de vent pour rafraîchir l’atmosphère. La jeune femme fonçait vers Deauville au volant de sa Morgan. Elle descendit à vive allure la départementale qui longeait la Seine. En passant à Vieux-Port, elle salua d’un coup de klaxon ses amis Roy et Linda assis devant leur chaumière. La route serpentait au-dessus de la Seine, dans les arbres. Le soleil se couchait dans un océan rose. Une fois sur l’autoroute, elle accéléra franchement, oubliant les promesses faites à son père. Il ne lui restait que la moitié des points sur son permis, mais Églantine aimait la vitesse. La magnifique carrosserie rouge de la Morgan fendait les champs jaunis par le soleil. La jeune femme portait une jupe portefeuille anthracite, une chemise en jean largement ouverte, sous laquelle apparaissait la dentelle de son soutien-gorge, et des boucles d’oreilles en marguerite. L’espadrille à semelle compensée d’Églantine appuyait franchement sur l’accélérateur. Elle était fatiguée et voulait passer une bonne nuit avant la réunion de lancement de contrôle prévue le lendemain. Tant pis pour les radars ! Elle atteignit Deauville à 21 h 30. Une demi-heure pour faire les soixante-cinq kilomètres ! Pas mal. Elle tâcherait d’améliorer ce record. Le manoir de Benerville se trouvait à l’ouest de la ville sur le mont Canisy. Il fallait pour y accéder longer le golf par l’étroite rue de la Mare-à-Touques. La route arborée filait droit au milieu de belles demeures à colombages. De grands pins se détachaient dans l’horizon bleu. Le manoir apparut. La grande bâtisse anglo-normande à colombages gris sur blanc et à toit de tuiles rouge se dressait majestueusement dans son jardin surplombant la mer. Églantine adorait cet endroit. Elle s’y était rendue avec ses parents puis Stephan. En outre, le manoir était voisin du musée. Elle sortit de sa voiture. La propriétaire vint à sa rencontre. – Églantine, comment allez-vous ? Quel plaisir de vous revoir. – Bonsoir madame Beaumont. Je vais bien et vous-même ? Je suis vraiment heureuse d’être là. – La dernière fois que je vous avais vue, c’était avec… Le visage d’Églantine s’assombrit. – Excusez-moi. J’ai appris pour votre divorce. Je suis vraiment maladroite. – Ce n’est rien. Cela fait deux ans maintenant. – Venez Églantine, je vous conduis à votre chambre. Je vous ai fait préparer la Connemara, la préférée de vos parents. La grande chambre dans les tons pastel dégageait une profonde quiétude. Elle offrait une magnifique vue sur le jardin. Églantine ouvrit la fenêtre. Malgré l’heure tardive, l’air était chaud. Des grillons chantaient. Le jardin venait d’être arrosé. Un parfum d’humidité flottait. La terre fumait comme l’encolure d’un cheval. Elle s’attarda à la fenêtre. Dans la lumière dorée du coucher, elle contemplait les lieux. Elle s’étendit sur le lit. Demain, elle avait rendez-vous avec Lacroix devant la mairie de Deauville. Ils se rendraient ensuite au parc des Enclos, siège du musée. Le premier conseiller économiserait un taxi. Malgré sa pingrerie, Églantine aimait bien Jean-François. Une personnalité originale. Un vieux garçon, un brin précieux, ironique et désabusé. Un peu complexé de ne pas avoir fait l’ENA. En tout cas, un remarquable professionnel, doté d’une intelligence fine et d’une grande expérience. Un magistrat qui excellait dans l’art du contrôle. * De son côté, Lacroix prit le train en milieu d’après-midi à la gare de Rouen rive droite en direction de Lisieux. Le TER était peu fréquenté. Le premier conseiller sortit son carnet. Il notait une liste de points à étudier lors du contrôle. Un homme arriva, 70 ans passés, le nez en bec d’aigle, un œil mi-clos et l’autre ouvert, des lèvres inexistantes. Un sourire en coin ironique et deux pupilles acérées. Malgré la chaleur, il portait un chapeau à large bord, une écharpe en tartan et un imperméable mastic froissé. Il tenait un sac en plastique à la main. – C’est bien le train pour Lisieux ? – Oui, répondit le premier conseiller. – Ah ! fantastique, dit l’inconnu en s’asseyant. J’ai cru que je n’allais pas l’avoir. Il n’y a plus personne sur le quai dorénavant pour vous guider. Avant, il y avait toujours un type à casquette étoilée. Maintenant plus personne. L’homme posa son sac à ses jambes, empiétant en partie sur l’espace dévolu à celles du premier conseiller. Le train commença à s’ébranler. – Ça ne vous dérange pas ? demanda-t-il en regardant son sac. Je préfère l’avoir à mes pieds. – Non, non ! dit Lacroix, qui avait le soulier gauche comprimé sous le sac. – Vous allez à la basilique Sainte-Thérèse ? Lacroix le regarda d’un air circonspect. – Non, pourquoi ? L’homme, la bouche entrouverte, afficha un demi-sourire. – Vous avez un faux air d’ecclésiastique, susurra-t-il en sortant un mouchoir à carreaux qu’il se plaqua sur le visage. Il poussa un soupir de soulagement. Ça empestait. Le mouchoir dégageait une odeur médicinale. – C’est de la menthe poivrée du Japon. Ça me débouche les sinus et soigne mes maux de tête. Vous voulez essayer ? dit-il en brandissant son mouchoir sous le nez de Lacroix. – Non, merci, dit le premier conseiller. C’est bien aimable à vous. – Je ne m’en sépare jamais. Toujours avec moi. Il replaça son mouchoir sur le nez. – Il y a deux choses dont je ne me sépare jamais, mon mouchoir imbibé de menthe poivrée et ma poche de jean. – Votre poche de jean ? – Oui, regardez, dit-il en extrayant de son imperméable la poche arrière d’un jean découpée aux ciseaux. Il date des années 1950. Avec lui, je suis allé partout. L’homme sortit son portefeuille. Il en tira des photos en noir et blanc, les mit sous le nez de Lacroix. – Regardez, là, c’est moi en 1955. J’avais les cheveux épais à l’époque. J’étais à Cologne. Là, c’est moi, l’année suivante à Rome. Vous voyez le jean. Là, c’est encore moi avec maman à Orléans. – Je vois, dit Lacroix. L’homme rangea ses photos et sa poche de jean. Lacroix reprit son carnet. – Vous avez une petite écriture droite et ronde, vous ne devez pas être bien méchant. Quelqu’un d’honnête. En revanche, on a du mal à vous lire. – Vous êtes graphologue ? demanda Lacroix. – Non ! Mais j’en ai vu des écritures. J’ai été professeur pendant des années. Maintenant je suis retraité. « Est un âne de nature, qui ne sait lire son écriture », récita-t-il soudain en éclatant d’un rire sardonique. Il ne manquait pas d’air. Le premier conseiller, interdit, ne savait que penser. L’homme poursuivit. – J’étais professeur d’histoire de l’art. J’enseignais à l’école du Louvre et à la Sorbonne. Je suis retraité maintenant. – Comme ma cousine, dit Lacroix. – Vous avez une cousine professeur en histoire de l’art, vous ? demanda l’homme en rapprochant ses sourcils au centre et en haussant le menton. – En géographie, mais elle enseigne également à la Sorbonne. – Les femmes ne connaissent rien à la géographie. – Ah ! – Pour comprendre la géographie, il faut être un homme. – Ah ! – Les femmes ne peuvent pas pisser debout. – Pardon ? Le professeur parlait fort. La moitié du wagon l’entendait. Lacroix était confus. – Il faut être capable de pisser sur un tas de sable pour voir comment les reliefs se forment. Sinon, c’est impossible. C’est pour cela que les femmes sont nulles en géographie. De toute manière, maintenant, tout le monde est nul. Les gens ne connaissent plus rien. Ils ont perdu les fondamentaux. Le responsable est Internet. C’est une connerie, Internet. Ça ne sert que si l’on sait ce que l’on cherche, sinon… Moi, ce n’est pas ma spécialité mais j’en sais plus que n’importe quel agrégé de géographie. Tenez par exemple, vous êtes de quel département ? – Je suis né dans l’Eure, dit Lacroix. – Bon, quel est le point culminant du département ? Lacroix cherchait. – Alors ? – À vrai dire, je ne sais pas, reconnut le premier conseiller. – Eh bien voilà ! Ce que je disais ! Deux cent quarante-cinq mètres à Saint-Antonin-de-Sommaire, cria le professeur. Lacroix ne savait plus où se mettre. Tous les yeux étaient tournés vers eux. Il se replongea dans son carnet. Mais le professeur, excité, continuait sur sa lancée. – Vous m’êtes sympathique. Je vais vous réciter quelques vers de Rimbaud. Le magistrat n’eut pas le temps de décliner la proposition que l’homme déclamait devant les voyageurs interloqués les deux premières strophes du Cœur supplicié. – « Mon triste cœur bave à la poupe… Mon cœur est plein de caporal ! Ils y lancent des jets de soupe. Mon triste cœur bave à la poupe… » – Bravo, dit Lacroix, heureux que cela s’arrête. Vous savez que Rimbaud avait écrit ce poème alors qu’il venait de rejoindre la Commune à Paris et qu’il se… Le professeur regarda sa montre. – Excusez-moi, cher monsieur, mais maintenant je vais m’assoupir un peu. Je suis fatigué. Quelques minutes plus tard, il ronflait. Le premier conseiller reprit son carnet. La femme blonde à chignon de la rangée voisine adressa un sourire compatissant au magistrat. Arrivé à Lisieux, le professeur se réveilla en sursaut. – Vous allez à Deauville ? – Oui, répondit Lacroix. – Ah, très bien, vous allez m’accompagner. L’homme prit son sac en plastique, mit son chapeau et noua son écharpe. Il remonta rapidement le couloir, distribuant des coups de coude pour sortir en premier. Lacroix le suivait tant bien que mal, adressant des sourires gênés aux passagers bousculés. – Plus vite, plus vite, dit l’homme, nous allons le louper ! – Mais non, s’exclama Lacroix. Nous avons tout notre temps. Le train est à 40. – 35. Le TER no 52481 part de Lisieux à 16 h 35. – Au pire, nous prendrons le suivant, lâcha Lacroix agacé. – L’Intercités no 3383 est à 17 h 28. C’est trop tard pour moi. Allez, en avant, cessez de discuter ! Les deux hommes descendirent sur le quai et se dirigèrent en toute hâte vers le TER pour Deauville. Le professeur grimpa dans la première voiture. Lacroix essoufflé prit place devant lui. – Vous êtes deauvillois ? demanda le magistrat. – Deauvillais, pas deauvillois. Lacroix pris en faute se mit à rougir. – Excusez-moi, je ne savais pas… – Non, je suis de la Vienne, dit le professeur. Préfecture ? – Limoges ! répondit le premier conseiller, vexé de ne pas avoir su répondre pour le point culminant de l’Eure. – Bravo ! J’ai un petit appartement à Deauville. Je viens pour m’y reposer. L’air marin me fait du bien. Et vous-même, qu’allez-vous faire à Deauville ? Lacroix annonça fièrement : – Je vais contrôler un établissement public. – Ça par exemple ! Lequel ? – Le musée de la Sculpture contemporaine. – Tenez donc ! Je m’y rends très bientôt pour l’inauguration d’une statue. Une saloperie pondue par le père du maire de Deauville. Un jockey en bronze à ce qu’il paraît. La mairie m’a invité. Je ne voulais pas y foutre les pieds, mais vu qu’il y a un buffet, ça me fait toujours un repas de moins à préparer. Le professeur chercha dans sa poche son mouchoir à la menthe poivrée et se le plaqua sur le visage. L’air s’emplit à nouveau d’une odeur de médicaments. Ils arrivaient à Deauville. Le train ralentit à l’entrée en gare. L’homme se leva d’un bond et s’habilla précipitamment. – Je vous salue, dit-il. Je vous souhaite un bon séjour à Deauville. Moi, je fonce chez moi. Ce soir, je vais dîner au Dauphin. Ils ont des moules à la crème, je ne vous dis que ça ! – Je ne vous ai pas demandé votre nom, dit Lacroix. – À quoi cela peut-il servir ? Lacroix était soufflé. Le professeur était vraiment invivable. – Vous avez une bonne tête, je vous le donne quand même. Philippe Chambray avec un y. Bon, je me sauve, dit-il en fonçant sans même demander celui de Lacroix. Une lumière vive accueillit le magistrat à la sortie de la gare. Le ciel était d’un bleu parfait. Un ciel presque méditerranéen, baigné de douceur. Il faisait chaud. Ce mois de septembre était exceptionnel. Le plus chaud depuis cinquante ans. Lacroix descendit le quai de la Marine puis le boulevard Eugène-Cornuche. Il s’avança vers la mer, s’assit à une terrasse et commanda un Perrier. Il y avait beaucoup de monde sur la plage en dépit de l’heure. Les cabines de bain blanches brillaient sous le soleil. Les parasols de couleur verte, bleue et rouille étaient grands ouverts. De nombreux baigneurs se rafraîchissaient dans l’eau claire. Lacroix remonta à son hôtel quai de la Marine. Un deux étoiles aux tarifs raisonnables. La chambre du premier conseiller jouissait d’une belle échappée sur le port de plaisance. Il posa sa valise, s’étendit et appela sa mère pour lui dire qu’il était bien arrivé.
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