Chapitre 3 - Réunion de début de contrôle

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CHAPITRE 3 Réunion de début de contrôle Il était seulement 9 heures place Morny et la journée s’annonçait chaude. Le premier conseiller buvait un Darjeeling en attendant sa jeune collègue. En retard comme à son habitude. Il lisait pour patienter, ayant prévu la chose. Soudain, la voiture d’Églantine vrombit. Les clients se tournèrent vers la décapotable. Églantine la gara à la hussarde devant le café. Lacroix aussi rouge que la carrosserie ne savait plus où se mettre. – Bonjour Jean-François, dit la magistrate. Vous avez bien dormi ? Vous me commandez un café et un croissant, je vais acheter le journal. Avant même qu’il ait eu le temps de répondre, Tournevire le planta. Elle portait un jean dont l’ourlet découvrait sa cheville fine. Un blazer cintré sur les épaules avec une chemise claire à jabot. Les manchettes déboutonnées, une montre d’homme, des Ray-Ban Aviator. Cette tenue ne correspondait pas précisément aux canons vestimentaires de la chambre, plus habituée aux tailleurs gris. La serveuse déposa le café et le croissant. Églantine, de retour, tendit la première page du journal à son collègue. – Jean-François, regardez ça ! – Qu’est-ce que c’est ? – Paris Normandie. – Oui, je sais ! Je vous signale que j’habite aussi la région. – Lisez donc ! Lacroix ressentit une pointe de stress. Il pressentait quelque chose de non programmé. L’homme n’aimait ni l’inconnu ni les surprises. Il lut fébrilement le titre à haute voix : « Le président du conseil régional de Basse-Normandie, Paul Brachenville, condamné pour fraude fiscale ». – Oui, vous avez vu ! reprit Églantine, il a pris deux ans dont un an ferme. Son avocat va faire appel. – Les régionales sont mal engagées pour lui. – Je le pense aussi, confirma Tournevire en versant du sucre dans son café. – Tiens, vous avez vu ça, Églantine ? demanda Lacroix en tendant à son tour le quotidien à sa collègue. – Quoi ? Je ne vois pas. – Regardez là, plus bas, dans le coin à droite. On parle du musée. – Ah oui ! « Demain, inauguration de la statue du jockey au domaine des Enclos ». – La statue a été réalisée par le père du maire de Deauville. – Ah bon, il avait un père sculpteur ? dit Églantine en trempant une corne de croissant dans son café fumant. Vous voulez l’autre ? – L’autre quoi ? – Corne… du croissant. Réveillez-vous monsieur le premier conseiller. Je sais que vous n’avez pas fait l’ENA mais quand même. Quelle insolence ! pensa Lacroix. Elle est vraiment incontrôlable. La jeune femme tout en mâchant aperçut le livre posé sur la table. – Jean-François, vous lisez ? Le premier conseiller se gourma. – Oui, j’ai beau ne pas avoir fait l’ENA, je sais lire. – Arrêtez de coincer ! C’est quoi ? – Un roman de Mircea Eliade. – Lequel ? – Forêt interdite. – La quête spirituelle d’un jeune homme. Je l’ai lu. Montrez un peu. Églantine saisit le livre, l’ouvrit au hasard. – Mais c’est totalement incompréhensible ! Qu’est-ce que c’est que cette langue ? – En l’occurrence la sienne… – Je croyais qu’il écrivait en français ? – Il était polyglotte. Français, anglais, italien, mais ce roman a été écrit en roumain. – Vous lisez le roumain, vous, Jean-François ? – Ma mère est roumaine. – Ah bon ? – Oui, elle est interprète auprès de la cour d’appel de Caen. – Vous me l’aviez caché monsieur le premier conseiller. Et votre père, d’où vient-il ? Lacroix coupa court, ne souhaitant pas s’étendre outre mesure sur ce point. Églantine n’avait pas à connaître le détail de sa vie familiale. – Mademoiselle de Tournevire, si on vous le demande… Vous direz que vous ne savez pas. – Charmant ! Églantine et Jean-François achevèrent leur café et embarquèrent dans la Morgan. Ils avalèrent rapidement les cinq kilomètres qui les séparaient du domaine des Enclos, anciennement parc Calouste-Gulbenkian. Le milliardaire arménien Calouste Gulbenkian, qui avait fait fortune dans le pétrole, avait acheté ce terrain d’une trentaine d’hectares en 1937. Il l’avait transformé avec le paysagiste Achille Duchêne en un parc arboré de toute beauté. Il aimait à y méditer en parcourant ses allées. Le parc planté d’épineux et d’essences rares ouvrait des perspectives magnifiques sur la mer et la campagne environnante. La ville de Deauville en avait hérité. Pendant des années, la municipalité l’avait conservé en l’état, se contentant d’en permettre la visite durant l’été à un public averti. Mais, six ans auparavant, le parc avait pris un tout nouvel essor. Le maire de Deauville, Henri Koutousov, voulait développer le potentiel de ce lieu magique. Il décida d’y installer un musée en plein air dédié à la sculpture contemporaine. Il réussit à convaincre l’État, la région et le département de participer au projet. Une trentaine de sculptures furent prêtées ou achetées un peu partout en France et dans le monde. Elles étaient exposées dans le jardin tout au long d’un parcours en boucle d’un kilomètre. Un bâtiment moderne de deux étages, construit près de l’entrée du parc, abritait un hall d’accueil, une salle d’exposition, une réserve, des locaux administratifs et les appartements de la directrice. Églantine gara sa Morgan sur le parking visiteur. Le nouveau bâtiment du musée, d’un beau béton, fondu harmonieusement dans le paysage, se dressait dans les feuillages. Les deux magistrats pénétrèrent dans le hall. Un puits de lumière naturelle le baignait. Une sculpture noire, abstraite, légèrement décentrée, montée sur son socle de pierre, concentrait les regards. Un majestueux escalier en courbe montait à l’étage. L’hôtesse d’accueil, Stéphanie, une jeune femme longiligne, en tailleur noir, avec une queue-de-cheval blonde, quitta le comptoir pour venir à leur rencontre. – Mlle de Tournevire et M. Lacroix, je pense ? – Oui, répondit Églantine. – Bienvenue au musée. La directrice Mme Bokor vous attend. Je vais vous conduire à son bureau. L’hôtesse les précéda dans l’escalier. Lacroix jeta un œil rapide aux fesses bien moulées de la jeune femme. – Quelle est cette statue ? demanda Églantine en regardant vers le bas. – Une sculpture d’Alicia Penalba, le Totem. C’est la reproduction miniature de l’original présent dans le jardin. Vous aimez ? – Oui, beaucoup. – La directrice vous en parlera mieux que moi, répondit l’hôtesse en s’enfonçant dans le couloir de l’étage. Elle ouvrit la porte d’un secrétariat. – La secrétaire est absente. Nous allons directement aller dans le bureau de la directrice. Au fond se tenait une lourde porte capitonnée. L’hôtesse approcha et sonna. – Entrez ! répondit une voix impérieuse au bout de longues secondes. L’hôtesse ouvrit avec précaution. Le soleil pénétrait dans la pièce par une immense baie vitrée. La mer arrondissait son dos dans l’horizon azur. On pouvait la contempler à loisir depuis le bureau en laque et cuir noir installé à gauche de la pièce. – Madame la directrice, dit l’hôtesse, ce sont les magistrats de la chambre régionale des comptes. La directrice ne répondit pas. L’hôtesse sortit en fermant délicatement la porte derrière elle. Mme Bokor demeurait assise dans l’un des quatre fauteuils LC2 du Corbusier meublant la partie salon de son imposant bureau. Elle avait une peau cuivrée, de grands yeux brûlants, des lèvres pulpeuses. Ses longs cheveux, encre de Chine, étaient rassemblés dans un chignon transpercé d’une aiguille ivoire. Des mèches caressaient ses joues. Elle portait un tailleur bronze, une étole noire avec des soleils crépitants et un scarabée d’or en broche. Elle observait les nouveaux arrivants, muette. – Bienvenue ! finit-elle par lâcher en se levant. Elle tendit la main aux magistrats en les fixant dans les yeux. – Bonjour madame la directrice, répondit Lacroix, heureux de la fin de ce silence gênant. Églantine aperçut une grande peinture noire et bleue au mur. – C’est un beau Soulages, dit la magistrate. – Oui, confirma la directrice d’un ton supérieur. – Il est magnifique. J’aime le reflet des lumières dans les reliefs. La directrice se passa la main dans les cheveux. – J’adore sa période outrenoir. Églantine de Tournevire tiqua. – Si je puis me permettre, cette toile est antérieure. Mme Bokor plissa ses grands yeux noirs. Elle était prise en défaut. Cela ne lui plaisait pas. – Je ne vous ai jamais dit que cette toile était de la période outrenoir ! Je constate en tout cas que vous vous y connaissez un peu. – Pas trop mal, dit la magistrate, qui ne goûtait pas le ton de Mme Bokor. On frappa à la porte. L’hôtesse réapparut. Elle posa un plateau avec des tasses sur la table. – Stéphanie, ordonna Mme Bokor. Dites à Jean-Guy Bougival de venir. – Tout de suite madame la directrice. Isabelle Bokor tendit une tasse à Lacroix puis à Tournevire. – J’ai reçu la lettre de notification du contrôle de votre président de chambre, monsieur… je ne sais plus. – De Vos, précisa Lacroix. – Oui, de Vos. J’aurais préféré que ce contrôle soit reporté. Nous n’avons que quelques années d’existence. Je ne vois pas très bien quelle peut être la pertinence d’un contrôle sur une période si courte. Lacroix respirait le délicieux parfum de Mme Bokor. Les senteurs de bois précieux et de roses orientales le transportaient malgré lui. Son esprit s’alanguissait. – Votre président, poursuivit la directrice, m’a dit que ce contrôle avait été décidé par Paris. – Oui, dit Églantine, il s’inscrit dans une enquête plus large. – Cela ne change rien à mon appréciation. Je continue à trouver cela prématuré. En tout état de cause, nous vous fournirons toute l’aide nécessaire. Avez-vous des questions d’ordre général pour commencer ? Églantine reposa sa tasse de café. – Madame la directrice, pourriez-vous nous retracer votre parcours en deux mots ? Vous êtes quelqu’un de discret. – Est-ce un tort ? demanda la directrice, glacée. La question résonna dans le silence. Lacroix, gêné, toussota. Le regard ardoise d’Églantine s’assombrit. – Pas du tout. Nous souhaiterions vous connaître, c’est tout. Un lien particulier se tissait entre les deux femmes. Un mélange de rivalité et d’attraction. La tension entre elles était palpable. La directrice adressa un sourire vénéneux à Tournevire. – Très bien, puisque vous souhaitez me connaître… Après une enfance en Guadeloupe, je suis venue à Paris suivre mes études supérieures. J’ai passé le concours des instituts régionaux d’administration, je suis devenue attachée et j’ai intégré le ministère de la Culture. Je suis ensuite devenue administratrice civile. Vous voyez, rien d’extraordinaire. – Tout de même, corrigea Églantine, vous avez été au cabinet d’Henri Koutousov, le maire de Deauville, quand il était secrétaire d’État au Logement. – Exact. Je suis également candidate sur sa liste aux prochaines régionales. Un nouveau silence s’installa. La directrice n’avait pas envie d’en dire plus. Églantine reprit la parole : – Merci, madame Bokor, c’est parfait. Nous allons maintenant vous expliquer le déroulement du contrôle. Tournevire jeta un coup d’œil à Jean-François. En tant que chef de mission, la tâche lui revenait. Mais le premier conseiller paraissait ailleurs. Il était fasciné par Mme Bokor, ses gestes lents, son regard intense sans battement de paupières, son parfum sucré, la couleur de sa peau. La directrice n’eut pas le temps de répondre, car on frappait à la porte. Comme à chaque fois, le visiteur attendait patiemment l’ordre de la directrice. Un blondinet au regard fuyant, au ventre rebondi, à la poitrine rentrante et au charisme d’une moule entra. Il évoquait un cochon d’Inde grassouillet, au poil ras sous lequel transparaissait une chair rose et sudoripare. – Bonjour, madame la directrice, murmura l’homme d’une voix de fausset en évitant le regard des magistrats. – Bonjour Jean-Guy, je vous présente les deux magistrats de la chambre régionale des comptes chargés du contrôle. M. Jean-François Lacroix et Mlle… Ah excusez-moi, j’ai oublié. – De Tournevire, précisa la magistrate, agacée. – Ah oui, pardon, dit la directrice en la fixant de ses yeux impénétrables. L’homme les salua d’une main fuyante. La directrice se leva. Elle portait un discret tatouage dans le creux externe de sa cheville. Un serpent dans un soleil, simple, épuré, noir. Comme un poinçon. – Je vous laisse entre les mains de Jean-Guy, notre agent comptable. Vous verrez avec lui pour les modalités du contrôle. Je suis désolée, mais je dois m’absenter. Nous organisons demain matin une réception pour l’inauguration d’une statue. Je dois m’assurer que tout est en ordre. Jean-Guy, vous allez en salle de réunion, vous êtes gentil. – Oui, madame la directrice. Tout de suite, répondit Bougival avec l’expression apeurée de ceux qui lèvent le bras pour se protéger au moindre mouvement un peu vif. – Vous parlez de la statue du jockey ? s’enquit Lacroix. – Pouvons-nous assister à l’inauguration ? demanda Églantine. Mme Bokor raccompagna l’équipe de contrôle à la porte de son bureau. – Si cela peut vous faire plaisir, je vous ajoute sur la liste des invités, dit-elle avant de refermer la porte, un sourire froid sur le visage. Quelle prétentieuse ! pensa de Tournevire en marchant dans le couloir. Lacroix, lui, semblait confronté à d’autres sentiments. Il était tout chose, tombé sous le charme de Mme Bokor. La directrice lui plaisait sans conteste. Jean-Guy les invita à pénétrer dans la salle de réunion. Peu de temps après, sa fondée de pouvoir, Mme Perrier, les rejoignit. Les deux magistrats évoquèrent les modalités pratiques du contrôle. Ils souhaitaient un bureau de passage et remirent un questionnaire d’ordre général à remplir. Pour les pièces à consulter, ils attendraient leur premier jour sur place. Ils le fixèrent au lendemain de l’inauguration. La directrice était dans le parc, occupée à discuter avec le jardinier à l’emplacement de la cérémonie. La statue du jockey y était positionnée, recouverte d’un drap blanc. Le poste de jardinier du parc était convoité. L’ancien y était demeuré plus de quarante ans. Il y aurait certainement fini sa carrière s’il n’avait été subitement foudroyé deux mois après l’arrivée de Mme Bokor. Mort subite, avait conclu le médecin. Il était vieux et fatigué. Personne n’y trouva à redire. Mme Bokor en trouva vite un nouveau, Kevin Portenard. Il n’avait pas d’expérience, mais il était obéissant. – Alors, mon petit Kevin, tout est prêt pour demain, j’espère. – Oui, madame la directrice, tout est prêt, répondit le jeune homme, les yeux rivés vers le sol, la tête baissée. – Attention, il faut que tout se déroule comme prévu. – Il n’y aura pas de problème, je vous assure madame la directrice. – J’espère, mon petit Kevin, j’espère, dit Mme Bokor en lui passant la main sur ses cheveux mal peignés. Kevin sentit une onde le traverser. – N’aie pas peur, lui dit-elle. À midi, les magistrats levèrent le camp. Ils regagnèrent leur voiture. Mme Bokor les suivit du coin de l’œil. Ils n’étaient pas les bienvenus.
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