I. UN PHILOSOPHE MODERNE-3

1886 Mots
Des spéculations de cet ordre ne semblent guère comporter que la plus affreuse aridité d’imagination. Aussi le mot que M. Sixte disait souvent de lui-même : « Je prends la vie par son côté poétique… » paraissait-il à ceux qui l’entendaient le plus absurde des paradoxes. Et cependant rien de plus exact, eu égard à la nature d’esprit spéciale des philosophes. Ce qui distingue essentiellement le philosophe-né des autres hommes, c’est que les idées, au lieu d’être pour son intelligence des formules plus ou moins nettes, sont vivantes et réelles, comme des êtres. La sensibilité chez lui se modèle sur la pensée au lieu que chez nous tous il s’établit un divorce, plus ou moins complet, entre le cœur et le cerveau. Un prédicateur chrétien a marqué admirablement la nature de ce divorce quand il a prononcé cette phrase étrange et profonde : « Nous savons bien que nous mourrons, mais nous ne le croyons pas. » Le philosophe, lui, quand il l’est par passion, par constitution, ne conçoit pas cette dualité, cette vie dispersée entre des sensations et des réflexions contradictoires. Aussi n’étaient-ce pas pour M. Sixte de simples objets de spéculation que cette universelle nécessité des choses, que cette métamorphose indéfinie et constante des phénomènes les uns dans les autres, que ce colossal travail de la nature sans cesse en train de se faire et se défaire, sans point de départ, sans point d’arrivée, par le seul jeu de la cellule primitive, que ce travail parallèle de l’âme humaine reproduisant, sous forme de pensées, d’émotions et de volontés, le mouvement de la vie physiologique. Il se plongeait dans la contemplation de ces idées avec une espèce de vertige, il les sentait avec tout son être, en sorte que ce bonhomme assis à sa table, servi par la vieille bonne qui cuisinait à côté, dans un bureau garni de rayonnages encombrés, la mine chétive, les pieds dans sa chancelière, le torse pris dans un paletot râpé, participait en imagination au labeur infini de l’univers. Il vivait la vie de toutes les créatures. Il revêtait toutes les formes, sommeillant avec le minéral, végétant avec la plante, s’animant avec les bêtes rudimentaires, se compliquant avec les organismes supérieurs, homme enfin et s’épanouissant dans les amplitudes d’un esprit capable de refléter le vaste monde. Ce sont ces délices des idées générales, analogues à celles de l’opium, qui rendent ces songeurs indifférents aux menus accidents du monde extérieur, et aussi, pourquoi ne pas le dire ? presque absolument étrangers aux affections ordinaires de la vie. Nous ne nous attachons qu’à ce que nous sentons bien réel ; or, pour ces têtes singulières, c’est l’abstraction qui est la réalité, et la réalité quotidienne une ombre, une épreuve grossière et dégradée des lois invisibles. Peut-être M. Sixte avait-il aimé sa mère. À coup sûr, là s’était bornée son existence sentimentale. S’il était doux et indulgent pour tous les hommes, c’était par le même instinct qui lui faisait, lorsqu’il déplaçait une chaise dans son bureau, prendre ce meuble sans violence. Mais il n’avait jamais éprouvé le besoin d’avoir auprès de lui une chaude et ardente tendresse, une famille, un dévouement, un amour, pas même une amitié. Les quelques savants avec lesquels il était lié lui représentaient des conversations professionnelles, celui-ci sur la chimie, cet autre sur les hautes mathématiques, un troisième sur les maladies du système nerveux. Que ces gens-là fussent mariés, occupés d’élever leurs enfants, soucieux de se pousser dans une carrière, il n’en tenait aucun compte dans ses rapports avec eux. Et si bizarre que doive paraître une telle conclusion après une telle esquisse, il était heureux. Un pareil homme, un pareil intérieur et une pareille vie étant donnés, que l’on imagine l’effet produit dans ce cabinet de travail de la rue Guy-de-la-Brosse par ces deux faits survenus coup sur coup dans un même après-midi : d’abord une cédule de citation adressée à M. Adrien Sixte, pour qu’il eût à comparaître au cabinet de M. Valette, juge d’instruction, afin d’être interrogé, suivant la formule, « sur les faits et circonstances dont il lui serait donné connaissance ; » en second lieu, une carte portant le nom de M me veuve Greslou et demandant que M. Sixte voulût bien la recevoir le lendemain vers quatre heures, « pour l’entretenir du crime dont était accusé à faux son malheureux enfant. » J’ai dit que le philosophe ne lisait jamais aucun journal. S’il en eût seulement ouvert un au hasard depuis quinze jours, il y eût trouvé des allusions à cette histoire du jeune Greslou que de récents procès ont fait oublier. Faute de ce renseignement, la cédule de citation et le billet de la mère ne lui offrirent aucune espèce de sens précis. Cependant, par le rapport entre cette citation et le mot de la mère, il se rendit compte que les deux faits étaient probablement connexes, et il pensa aussitôt qu’il s’agissait d’un jeune homme, d’un certain Robert Greslou, qu’il avait connu, l’année précédente, dans des circonstances d’ailleurs très simples. Mais, précisément, ces circonstances contrastaient trop avec toute idée d’un procès criminel, pour que ce souvenir guidât en aucune manière les hypothèses du savant, et il demeura longtemps à regarder cette cédule tour à tour et cette carte, en proie à l’inquiétude presque douloureuse que le moindre événement d’un ordre très inattendu et très obscur inflige aux hommes d’habitude. Robert Greslou ? – M. Sixte avait lu ce nom pour la première fois, voici deux ans, au bas d’un billet qui accompagnait un manuscrit. Ce manuscrit portait comme titre : Contribution à l’étude de la multiplicité du Moi, et le billet énonçait modestement le désir que le célèbre écrivain voulût bien jeter un coup d’œil sur ce premier essai d’un tout jeune homme. L’auteur avait ajouté à sa signature : « élève-vétéran de philosophie au lycée de Clermont-Ferrand. » Ce travail d’environ soixante pages révélait une intelligence si prématurément subtile, une connaissance si exacte des théories les plus récentes de la psychologie contemporaine, enfin une telle ingéniosité d’analyse, que M. Sixte avait cru devoir répondre par une longue lettre. Un mot de remerciement était venu aussitôt, dans lequel le jeune homme annonçait qu’obligé d’aller à Paris pour ses examens oraux de l’École normale, il aurait l’honneur de se présenter chez le Maître. Ce dernier avait donc vu entrer un après-midi un garçon d’environ vingt ans, avec de beaux yeux noirs vifs et mobiles qui éclairaient un visage un peu trop pâle. C’était le seul détail de physionomie qui fût demeuré dans la mémoire du philosophe. Semblable sur ce point à tous les spéculatifs, il ne recevait du monde visible qu’une impression flottante et n’en gardait qu’une réminiscence vague comme cette impression. Mais sa mémoire des idées était surprenante, et il se rappelait jusqu’au moindre détail son entretien avec ce Robert Greslou. Parmi les jeunes gens que sa renommée attirait chez lui, aucun ne l’avait étonné davantage par la précocité vraiment extraordinaire de l’érudition et du raisonnement. Sans doute il flottait dans l’esprit de cet adolescent bien de l’à-peu-près, l’effervescence d’une pensée qui s’est assimilé, trop vite, trop de connaissances diverses ; mais quelle merveilleuse facilité de déduction ! Quelle éloquence naturelle, et aussi quelle visible sincérité d’enthousiasme ! Le savant le revoyait, au cours de cette conversation, gesticulant un peu et lui disant : « Non, monsieur, vous ne savez pas ce que vous êtes pour nous, ni ce que nous éprouvons à lire vos livres… Vous êtes celui qui accepte toute la vérité, celui en qui on peut croire… Tenez, dans votre Théorie des passions, l’analyse de l’amour, mais c’est notre bréviaire à tous… Au lycée, on défend le livre. Je l’avais chez moi, et deux de mes camarades venaient copier ces chapitres, à la maison, les jours de sortie… » Et comme il se cache une vanité d’auteur dans l’âme de tout homme qui a fait imprimer de sa prose, fût-il aussi absolument sincère que M. Adrien Sixte, ce culte d’un groupe d’écoliers, naïvement exprimé par l’un d’eux, avait flatté particulièrement le philosophe. Robert Greslou avait sollicité l’honneur d’une seconde visite, et là, tout en avouant un échec à l’École normale, il s’était un peu ouvert sur ses projets. M. Sixte, lui, s’était laissé aller, contre ses habitudes, à l’interroger sur des détails intimes. Il avait appris ainsi que le jeune homme était le fils unique d’un ingénieur mort sans fortune, et que la mère l’avait élevé à force de sacrifices. « Mais je n’en accepterai plus, » disait Robert ; « mon intention est de passer ma licence dès cette année, puis je demande une chaire de philosophie aussitôt, dans un collège, et je travaille à un grand ouvrage sur les variations de la personnalité, dont l’essai que je vous ai soumis forme l’embryon… » Les yeux du jeune psychologue s’étaient faits plus brillants pour formuler ce programme de vie. Ces deux visites dataient du mois d’août 1885. On était en février 1887, et, depuis lors, M. Sixte avait reçu cinq ou six lettres de son jeune disciple. Une d’elles lui annonçait l’entrée de Robert Greslou comme précepteur dans une famille noble, qui passait les mois d’été dans un château situé près d’un des plus jolis lacs des montagnes d’Auvergne : celui d’Aydat. Un simple détail donnera la mesure de la préoccupation où M. Sixte fut jeté par la coïncidence entre la lettre émanée du cabinet du juge et la carte de M me Greslou. Quoiqu’il eût sur sa table les épreuves à revoir d’un long article pour la Revue philosophique, il se mit à rechercher cette correspondance avec le jeune homme le soir même. Il la trouva tout de suite dans le cartonnier où il rangeait méticuleusement ses moindres papiers. Elle était classée, avec d’autres du même genre, sous la rubrique : « Documents contemporains sur la formation des esprits. » Elle formait environ trente pages que le savant lut avec un soin particulier, sans y rencontrer rien que des réflexions d’un ordre intellectuel, des questions sur des lectures à suivre, et l’énoncé de quelques projets de mémoires. Quel fil pouvait bien rattacher de pareilles préoccupations au procès criminel dont parlait la mère ? Il fallait que ce garçon, vu deux fois à peine, eût beaucoup frappé le philosophe, car la pensée que le mystère dissimulé derrière cet appel au Palais de Justice était le même que celui qui motivait cette visite subite d’une mère au désespoir le tint éveillé une partie de la nuit. Pour la première fois depuis des années, il brusqua M lle Trapenard à cause d’une petite négligence de service, et quand il passa devant la loge à une heure de l’après-midi, son visage, d’ordinaire très calme, exprimait un si visible souci que le père Carbonnet, déjà mis en éveil par la lettre de convocation arrivée ouverte, suivant une coutume assez barbare, et qu’il avait lue, comme de juste, fit cette confidence à sa femme, – il avait déjà parlé de la chose dans tout le quartier : — « Je ne suis pas curieux des affaires des autres, mais je donnerais bien vingt ans de la vie de la propriétaire pour savoir ce que la justice peut vouloir à ce pauvre M. Sixte, qu’il est là qui dévale à cette heure-ci comme un abohifou… » — « Tiens, M. Sixte a changé son heure de promenade, » disait à sa mère la jeune fille, assise au comptoir dans la boutique de la boulangerie. « Il paraît qu’il va avoir un procès pour un héritage ? » — « Pige-moi donc le père Sixte ; se défile-t-il, ce zèbre-là !… Il paraît que la justice le chicane, » racontait à son camarade un des deux élèves en pharmacie. « Ces vieux, ça n’a l’air de rien, et puis on découvre des tas d’histoires malpropres dans des coins… Au fond, c’est tous des canailles… » — « Il est encore plus ours que d’habitude. Il ne nous saluera seulement pas. » C’était la femme du professeur au Collège de France établi dans la même maison que le célèbre philosophe et qui se croisait avec lui. « Tant mieux, d’ailleurs ; on prétend qu’on va poursuivre ses livres. Ce n’est pas dommage… » Et voilà comment les plus modestes des hommes, et qui se croient les plus ignorés, ne peuvent bouger sans encourir les commentaires lancés par d’innombrables bouches, du moment qu’ils habitent ce que l’on est convenu d’appeler à Paris un quartier paisible. Ajoutons que M. Sixte se fût soucié de cette curiosité, s’il l’eût soupçonnée, comme d’un volume de philosophie universitaire. C’était pour lui le dernier terme du mépris.
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