II. L’AFFAIRE GRESLOU
Le célèbre philosophe était, en toute chose, d’une ponctualité méthodique. Parmi les maximes adoptées, à l’imitation de Descartes, dans le début de sa vie, se trouvait celle-ci : « L’ordre affranchit la pensée. » Il arrivait donc au Palais de Justice cinq minutes avant le moment fixé sur la cédule. Il dut attendre une demi-heure dans le corridor avant que le juge le fit appeler. Dans ce long couloir, aux longs murs nus et blancs, meublés de quelques chaises et de tables pour les garçons de service, les voix se faisaient basses comme dans toutes les antichambres officielles. Il s’y trouvait six à sept personnes. Le savant avait pour voisin un honnête bourgeois et sa femme, commerçants de quartier, appelés pour une autre affaire, et très désorientés par cette rencontre avec la justice. La vue de ce personnage à la face rasée, aux yeux cachés par les verres sombres et ronds de ses lunettes, avec sa longue redingote et sa physionomie inexplicable, inquiéta ces gens au point de leur faire quitter la place où ils chuchotaient :
— Il est de la police, dit le mari à sa femme.
— « Tu crois ? » reprit la femme en regardant l’énigmatique et immobile figure avec terreur. « Dieu ! qu’il a l’air faux !… »
Pendant que se jouait cette scène profondément comique, sans que l’observateur professionnel du cœur humain se doutât une seule minute de l’effet qu’il produisait, ni même qu’il y eût quelqu’un à côté de lui, le juge d’instruction causait avec un ami dans une petite pièce attenante à son cabinet. Embellie par les autographes et les portraits de quelques malfaiteurs fameux, cette pièce servait en même temps à M. Valette de chambre à toilette, de fumoir et aussi de retiro, quand il voulait bavarder hors de l’inévitable présence de son commis-greffier. Ce juge était un homme de moins de quarante ans, avec un joli profil, des vêtements coupés à la mode, des bagues aux doigts, enfin un magistrat de la nouvelle école. Dans la rue, avec son ruban de chevalier, son veston ajusté et son chapeau luisant, vous l’eussiez pris pour un boursier décoré à propos d’une émission. Il tenait à la main le papier sur lequel le savant avait écrit son nom, d’une écriture claire et toute liée, et il montrait cette signature à son ami, un simple homme de plaisir celui-là, et qui présentait cette physionomie à la fois effacée et nerveuse, comme il ne s’en rencontre qu’à Paris. Essayez d’y déchiffrer des goûts, des habitudes, un caractère ? C’est impossible, tant il a passé sur ce visage de sensations multiples et contradictoires. Ce viveur appartenait à l’espèce de ceux qui suivent les premières représentations, visitent les ateliers des peintres, assistent aux procès sensationnels, enfin qui se piquent d’être au courant, « dans le train, » comme on dit aujourd’hui. Après avoir lu le nom d’Adrien Sixte, il s’écria :
— « Bravo ! mes compliments, mon vieux Valette. C’est une vraie chance d’avoir à causer avec cet homme-là ! Tu connais son chapitre sur l’amour dans je ne sais plus quel bouquin ?… En voilà un qui connaît les femmes… Mais sur quoi diable as-tu à l’interroger ? »
— « Sur cette affaire Greslou, » dit le juge ; « il a beaucoup reçu le jeune homme, et la défense l’a cité comme témoin à décharge. On a lancé une commission rogatoire rien que pour cela. »
— « Quel dommage que je ne puisse pas le voir ! » dit l’autre.
— « Ça te ferait plaisir ? Rien de plus facile… Je vais le faire introduire… Tu t’en iras comme il entrera… En tout cas, c’est convenu pour ce soir, à huit heures, chez Figon. Gladys y sera, naturellement ? »
— « Convenu… Tu sais son dernier mot à Gladys. Comme nous reprochions devant elle à Percy de tromper Gustave : « Mais il faut bien qu’elle ait deux amants, puisqu’elle dépense par an le double de ce que chacun lui donne !… »
— « Ma foi, » dit Valette, « je crois que celle-ci en remontrerait sur la philosophie de l’amour à tous les Sixtes du monde et du demi-monde… »
Les deux amis rirent gaiement, puis le juge donna l’ordre qu’on appelât le philosophe. Le curieux, tout en prenant congé de Valette par une poignée de main et un nouveau : « À ce soir, huit heures très précises, » cligna de l’œil derrière son monocle afin de mieux dévisager l’illustre écrivain qu’il connaissait pour avoir lu des extraits piquants de la Théorie des passions dans des articles de journaux. L’apparition du bonhomme à la fois excentrique et timide qui entrait dans le cabinet du juge avec la plus visible gêne démentait si fort l’idée du misanthrope mordant, cruel et désabusé, ébauchée dans leur imagination, que les deux hommes, le boulevardier et le magistrat, échangèrent un regard de stupeur. Un sourire leur vint irrésistiblement aux lèvres, mais cela ne dura qu’une seconde. Déjà l’ami était parti. L’autre fit signe au témoin de s’asseoir sur un des fauteuils de velours vert dont était meublée cette pièce, – luxe complété, à la manière administrative, par un tapis d’une moquette verte aussi et par un bureau d’acajou. La physionomie du juge d’instruction s’était remise au grave. Ces passages d’une attitude à une autre sont beaucoup plus sincères que ne l’imaginent ceux qui constatent ces contrastes de tenue entre l’homme privé et le fonctionnaire. Le parfait comédien social, et qui considère son métier avec un entier mépris, est un monstre heureusement très rare. Nous n’avons pas cette force de scepticisme au service de nos hypocrisies. Le spirituel M. Valette, si goûté dans le demi-monde, ami des hommes de cercle et de sport, émule des journalistes en plaisanteries, et qui, tout à l’heure, commentait joyeusement le mot d’une impure avec laquelle il devait dîner le soir, n’avait eu besoin d’aucun effort pour céder la place à l’investigateur sévère et froidement habile qui a mission de chercher la vérité au nom de la loi. De sa prunelle devenue soudainement aiguë, il essaya de pénétrer jusqu’au fond la conscience du nouveau venu. Dans ces premières minutes d’entretien avec quelqu’un qu’il s’agit de faire parler, même s’il ne le veut pas, les magistrats de race ont en eux une espèce d’éveil de toute leur nature judiciaire, comme les escrimeurs qui tâtent le jeu d’un tireur inconnu, afin d’y entrer. Le philosophe, lui, constata que ses pressentiments ne l’avaient pas trompé, car il lut, écrits en grosses lettres sur la liasse de papiers que prit M. Valette, ces mots qui le firent involontairement tressaillir : Affaire Greslou. Un silence régnait dans cette pièce, coupé par le bruit des papiers froissés et par le craquement de la plume du greffier. Ce dernier se préparait à noter l’interrogatoire avec l’impersonnelle indifférence qui distingue les hommes habitués à jouer le rôle de machines dans les drames de la cour d’assises. Un procès pour eux ne se distingue pas plus d’un autre que pour un employé des pompes funèbres un mort ne se différencie d’un mort, ou pour un garçon d’hôpital un malade d’un malade.
— « Je vous épargnerai, monsieur, » dit enfin le juge, « les questions habituelles… Il y a des noms et des hommes qu’il n’est pas permis d’ignorer… » Le philosophe ne s’inclina même pas sous le compliment. – « Pas d’usage du monde, » pensa le magistrat ; « ce sera un de ces hommes de lettres qui croient devoir nous mépriser. » Et tout haut : « J’arrive au fait qui a motivé la citation que j’ai dû vous adresser… Vous connaissez le crime dont est accusé le jeune Robert Greslou. »
— « Pardon, monsieur, » interrompit le philosophe en quittant la position qu’il avait prise instinctivement pour écouter le juge, le coude sur le fauteuil, le menton sur la main et l’index sur sa joue, comme dans les minutes de ses grandes méditations solitaires, « je n’en ai pas la moindre notion. »
— « Tous les journaux l’ont cependant rapporté, avec une exactitude à laquelle ces messieurs de la presse ne nous ont guère habitués… » répondit le juge, qui crut devoir répondre au dédain de la littérature pour la robe diagnostiqué chez le témoin par un peu de persiflage ; et à part lui : « Il dissimule… Pourquoi ?… Pour jouer au plus fin ?… Comme c’est bête ! »
— « Pardon, monsieur, » dit encore le philosophe, « je ne lis jamais aucun journal. »
Le juge regarda son interlocuteur en faisant un « Ah ! » où il entrait plus d’ironie que d’étonnement. « Bon, » pensa-t-il, « tu veux me faire poser, toi ; attends un peu… » Ce fut avec une certaine irritation dans la voix qu’il reprit :
— « Hé bien, monsieur, je vous résumerai donc l’accusation en quelques mots, tout en regrettant que vous ne soyez pas plus au courant d’une affaire qui peut intéresser gravement, très gravement, sinon votre responsabilité légale, au moins votre responsabilité morale… » Ici le philosophe dressa la tête avec une inquiétude qui réjouit le cœur du juge : « Attrape, mon bonhomme, » se dit-il ; et à haute voix : « Vous savez, en tout cas, monsieur, qui était Robert Greslou et la situation qu’il occupait chez M. le marquis de Jussat-Randon… J’ai là, dans le dossier, copie de plusieurs lettres que vous lui avez adressées au château de Jussat et qui témoignent que vous étiez – comment dirai-je ? – le directeur intellectuel du prévenu. » – Le philosophe eut un nouveau mouvement de tête. – « Je vous demanderai tout à l’heure de vouloir bien déclarer si ce jeune homme vous a parlé de l’intérieur de cette famille, et dans quels termes… Je ne vous apprends sans doute rien en vous rappelant qu’elle se composait du père, de la mère, d’un fils qui est capitaine de dragons, actuellement en garnison à Lunéville, d’un second fils qui était l’élève de Greslou et d’une jeune fille de dix-neuf ans, M lle Charlotte. Cette dernière était fiancée au baron de Plane, un officier du même régiment que son frère. Le mariage avait dû être retardé, de quelques mois, pour des raisons de famille qui n’ont rien à voir au procès. Il avait été définitivement fixé au 15 décembre dernier. Or, un matin de la semaine qui précédait l’arrivée du fiancé et du comte André, le frère de M lle de Jussat, la femme de chambre de cette jeune fille, en entrant chez elle à l’heure accoutumée, la trouva morte dans son lit… »
Le magistrat fit une pause, et, tout en continuant à feuilleter son dossier, il guigna de l’œil le témoin. La stupeur qui se peignit sur le visage du philosophe manifesta une telle sincérité, que le juge en demeura lui-même étonné. « Il ne savait rien, » se dit-il ; « voilà qui est bien étrange… » Il étudia de nouveau, sans quitter son air préoccupé et indifférent, la physionomie de l’homme célèbre. Mais il manquait des données qui lui eussent rendu intelligible ce personnage abstrait, rencontre d’un cerveau tout-puissant dans le domaine des idées et d’un naïf, d’un timide, presque d’un comique dans le domaine des faits. Il continua de n’y rien comprendre, et il reprit son récit : « Quoique le médecin appelé à la hâte ne fût qu’un modeste praticien de campagne, il n’hésita pas une minute à reconnaître que l’aspect du cadavre démentait l’idée d’une mort naturelle. Le visage était livide, les dents serrées, les pupilles dilatées extraordinairement, et le corps, courbé en arc de cercle, reposait sur la nuque et sur les talons. Bref, c’étaient les signes classiques de l’empoisonnement par la strychnine. Un verre, placé sur la table de nuit, contenait les dernières gouttes d’une potion que M lle de Jussat-Randon avait dû prendre la veille au soir ou pendant la nuit, comme c’était son habitude, pour combattre l’insomnie. Elle souffrait depuis un an à peu près d’une maladie nerveuse. Le docteur analysa ces gouttes, et il y trouva des traces de noix vomique. C’est, comme vous savez, une des formes sous lesquelles le terrible poison se débite dans la médecine actuelle. Une petite bouteille sans étiquette, contenant quelques gouttes de couleur sombre, fut ramassée presque aussitôt par un jardinier, sous les fenêtres de la chambre. On avait dû la jeter pour qu’elle se brisât, mais elle était tombée sur de la terre meuble, dans une plate-b***e fraîchement remuée. Ces gouttes brunâtres étaient aussi des gouttes de noix vomique. Plus de doute : M lle de Jussat était morte empoisonnée. L’autopsie acheva de le démontrer. Était-on en présence d’un suicide ou d’un meurtre ?… Un suicide ? Mais quel motif cette jeune fille, sur le point de se marier à un homme charmant et qu’elle avait agréé, pouvait-elle avoir eu de se tuer ? Et de quelle manière, sans un mot d’explication, sans une lettre d’adieu à ses parents !… D’autre part, comment s’était-elle procuré le poison ? Précisément cette recherche mit la justice sur la trace de l’accusation qui nous occupe aujourd’hui. Interrogé, le pharmacien du village déposa que, six semaines auparavant, le précepteur du château lui avait demandé de la noix vomique pour soigner une maladie d’estomac. Or ce précepteur était parti pour Clermont, sous prétexte d’aller voir sa mère malade, le matin même du jour où l’on avait découvert le cadavre, soi-disant appelé par une dépêche. Il fut établi, coup sur coup, que cette dépêche n’avait jamais été reçue, que la nuit même du crime un domestique avait vu Robert Greslou sortir de la chambre de M lle Charlotte, enfin que le flacon de poison, acheté chez le pharmacien et que l’on retrouva chez le jeune homme, avait été vidé à moitié, puis rempli de nouveau, pour combler le vide ainsi laissé, avec de l’eau simple, afin d’éviter les soupçons. D’autres témoignages vinrent rapporter que Robert Greslou avait été très assidu auprès de la jeune fille, à l’insu de ses parents. On découvrit même une lettre qu’il lui avait adressée, datant de onze mois déjà, mais qui correspondait très bien à un habile effort vers un commencement de cour. Les domestiques et l’élève même du précepteur déposèrent encore que depuis huit jours les relations entre M lle de Jussat et le jeune homme étaient devenues extrêmement tendues, de familières qu’elles avaient été. À peine si elle répondait à son salut. On tira de ces divers signes l’hypothèse suivante : Robert Greslou, devenu amoureux de cette jeune fille, l’avait courtisée sans espoir, puis il l’avait empoisonnée pour empêcher son mariage avec un autre. Cette hypothèse emprunta une force singulière aux mensonges dont le jeune homme se rendit coupable dès qu’on l’interrogea. Il nia avoir jamais écrit à M lle de Jussat ; on lui produisit sa lettre et on put même retrouver dans la cheminée de la victime, parmi des débris qui décelaient qu’on y avait beaucoup brûlé de papiers la nuit de la mort, une moitié d’enveloppe à l’écriture du prévenu. Il nia être allé cette nuit-là dans la chambre de M lle Charlotte, et on le mit en face du valet de pied qui l’avait vu en sortir et qui soutint son dire avec d’autant plus d’énergie qu’il confessa être entré lui-même à cette heure-là dans la chambre d’une fille de service dont il était l’amant. Greslou ne put d’ailleurs expliquer la raison pour laquelle il avait acheté la noix vomique, abusant ainsi de la confiance du pharmacien avec lequel il était lié. Il fut démontré que jamais auparavant il ne s’était plaint de maux d’estomac. Il n’expliqua pas davantage l’invention du faux télégramme, son départ précipité, ni surtout le trouble effroyable où l’avait jeté la découverte de l’empoisonnement. D’ailleurs aucun autre mobile que celui d’une vengeance d’amoureux éconduit n’était admissible, par ce simple fait que la victime avait tous ses bijoux, tout l’argent de son porte-monnaie, et que son corps ne portait la trace d’aucune espèce de violence. On reconstruisit ainsi la scène : Greslou s’était introduit dans la chambre de M lle de Jussat-Randon, sachant qu’elle dormait généralement jusqu’à deux heures, puis qu’à ce moment elle se réveillait pour prendre sa potion. Il avait mélangé à cette potion une dose de noix vomique suffisante pour foudroyer la jeune fille, qui n’avait eu que le temps de reposer le verre sans pouvoir appeler. Puis il avait eu peur que son émotion ne le trahît, et il était parti précipitamment avant la découverte du corps. La bouteille vide et retrouvée sur la plate-b***e, il avait dû la jeter par la fenêtre de la chambre d’étude qui ouvrait juste au-dessus de celle de M lle Charlotte. L’autre bouteille, il avait dû la remplir d’eau par une de ces ruses compliquées et maladroites auxquelles se reconnaissent les apprentis criminels. Bref, Greslou est aujourd’hui détenu dans la maison d’arrêt de Riom et doit comparaître aux assises de cette ville, dans la session de février, ou aux premiers jours de mars, comme accusé d’avoir empoisonné M lle de Jussat-Randon. Les charges qui pèsent sur lui sont rendues plus accablantes par son attitude depuis son arrestation. Il se renferme dans un silence absolu, maintenant que ses mensonges ont été confondus, et il refuse de répondre à toutes les questions qu’on lui pose, disant qu’il est innocent et qu’il n’a pas à se défendre. Il a refusé de constituer un avocat, et il vit dans un état de tristesse sombre qui achève de faire croire qu’il est hanté par d’affreux remords. Il lit et il écrit beaucoup, mais, détail qui est bien bizarre et qui montre la force de la comédie chez ce garçon de vingt et un ans, des choses de pure philosophie, sans doute afin de combattre la mauvaise impression produite par sa tristesse et de prouver sa pleine liberté d’esprit… La nature des occupations du prévenu m’amène, monsieur, après ce long récit, à la raison pour laquelle votre témoignage a pu être réclamé dans cette affaire par la mère de ce jeune homme, qui se révolte contre l’évidence, comme il est naturel, et qui meurt de douleur, mais sans arriver à vaincre l’obstination de son fils à se taire. Vos livres sont, avec ceux de quelques psychologues anglais, les seuls que le prévenu ait demandés. J’ajouterai que sur les rayons de la bibliothèque on a trouvé tous vos volumes dans des conditions qui prouvent la lecture la plus assidue, interfoliés de pages sur lesquelles il avait écrit un commentaire parfois plus développé que le texte… Vous en jugerez vous-même… »