Chapitre 1

3072 Mots
Chapitre 1L’avion perdait régulièrement de l’altitude et commençait à décrire de larges cercles autour de l’aéroport Charles de Gaulle. Laurence regardait par le hublot les pistes d’atterrissage qui se dessinaient de façon géométrique. L’airbus A330, s’approchait du sol, les roues touchèrent le bitume et le pilote inversa le sens des réacteurs pour réduire la vitesse de l’avion. Le roulage dura quelques minutes avant que l’avion ne s’immobilise en bout de piste et entame son approche vers le terminal. « Mesdames, Messieurs, nous vous demandons d’attendre l’arrêt de l’avion avant de détacher vos ceintures. » Laurence était contente de rentrer, même si elle venait de passer une superbe semaine à faire de la plongée en Mer Rouge. Après chaque voyage, c’était toujours la même sensation, contente de partir et autant de revenir. Son père devait l’attendre comme d’habitude dans le hall du terminal 3, le « hangar » de Roissy. C’était le plus « minable » des terminaux, certains y voyaient une démarche « étonnante » des autorités ; en effet, c’était celui qui emmenait les voyageurs vers le Maghreb et les pays arabes, de là à y voir une connotation quelconque ? Laurence était partie pour une semaine de plongée avec son club de banlieue Les Scaphandriers de Nérée au sud d’Hurghada à Safaga. Cette passion, elle la devait à son frère Patrice, mort dans un accident de moto trois ans auparavant, une épreuve terrible pour Laurence. Son frère avait un an de plus qu’elle, ce faible écart entre les enfants était un choix délibéré d’Agnès et Michel, pour qu’ils puissent, plus tard, eux aussi profiter de la vie. Surtout lorsque Michel serait en retraite, ce qu’il était maintenant depuis cinq ans. Patrice était un leader naturel, déjà enfant dans la cour de l’école c’est lui qui était le chef de b***e et qui revenait à la maison avec des habits pas toujours en état. Laurence était beaucoup plus calme et vénérait son frère pour sa curiosité, son goût de vivre, mais surtout pour son envie permanente de tenter des expériences en tout genre. C’est comme cela qu’à dix-huit ans et contre l’avis de sa mère, il passa son permis moto entraînant dans la foulée sa sœur qui l’année suivante fit de même. Idem pour la plongée, qu’ils démarrèrent ensemble dans le même club. Ils avaient beaucoup voyagé ensemble, les Antilles, le Mexique, l’Océan Indien… Jusqu’à ce que Patrice tombe amoureux de Karine, une de ses collègues de travail nouvellement arrivée. — Vous pouvez désormais détacher vos ceintures et nous espérons vous revoir prochainement sur nos lignes, annonça l’hôtesse en français et en anglais. — Allez Laurence ! faut se bouger, lui dit Éric son ami et moniteur. — Eh oui… on est de retour dans le froid. Ils descendirent de l’avion et se dirigèrent vers la douane. Laurence sortit son téléphone et le débloqua, puis elle composa le numéro de son père. « Bonjour, vous êtes bien sûr la messagerie de Michel, laissez-moi un message, je me ferais un plaisir de vous rappeler. » Elle raccrocha. « J’espère qu’il est bien là. » — Tu as eu ton père ? demanda Éric. — Non, mais je pense qu’il m’attend comme d’habitude ! Laurence récupéra son sac et sortit de la zone protégée, tandis que les autres plongeurs partaient en ordre dispersé vers leur conjointe ou conjoint respectifs. Ils feraient un bilan du séjour vendredi prochain lors de leur séance hebdomadaire à la piscine Jacques Blaimont, nom d’un ancien maire adjoint de la ville. Elle chercha son père du regard, il n’était pas là, elle s’approcha des personnes regroupées vers la sortie. Une main se leva, elle aperçut sa tante. Surprise, Laurence se dirigea vers la sœur de son père. Elle avait le regard triste et les yeux rougis. Instinctivement Laurence sentit que quelque chose ne tournait pas rond. Il était arrivé quelque chose de grave, sinon elle aurait eu un message de ses parents… alors pourquoi sa tante était là ? Mille questions tournaient dans sa tête. Elle avait le sentiment étrange et désagréable de revivre trois ans après la mort de son frère. C’était un dimanche midi alors qu’elle arrivait pour le déjeuner dominical, une voiture de police quittait la maison familiale. À l’intérieur sur le canapé, ses parents étaient effondrés et Karine, sa belle-sœur, pleurait en tenant son bébé dans les bras. Son père avait réussi à lui expliquer ce qui s’était passé. Patrice s’était fait renverser par une voiture en se rendant au travail. Le rapport de police qu’elle avait eu en sa possession quelques jours plus tard précisait en substance que : « La moto de marque Kawasaki conduite par Monsieur Patrice Lecornu qui circulait sur la voie centrale de l’A 86 a été doublée par une voiture, qui se déporta et l’accrocha. Les constatations d’usages conclurent au décès sur place du motard. Le conducteur de la berline avait 1,85 gr d’alcool dans le sang et de nombreuses traces de c******s avaient été relevées lors de ses analyses d’urine. L’homme, âgé de 23 ans avait été immédiatement interpellé et placé en cellule de dégrisement. » Quelques mois plus tard, le chauffard était passé en jugement et avait été condamné à un an de suspension de permis et six mois de prison dont deux fermes. La sentence avait été jugée très faible au regard des charges, mais les peines encourues lors des accidents routiers étaient dans ces limites. Ses parents avaient eu du mal à se remettre de la mort de leur fils, mais la naissance quelques mois plus tôt de Ludo leur donnait une autre forme de bonheur qui n’effaçait pas la peine mais les aidait à vivre et parfois à survivre. Laurence interrogea de son regard bleu celui de sa tante. — Qu’est-ce qui se passe ? interrogea Laurence. — Tes parents, sanglota Brigitte. — Quoi mes parents ? s’agaça Laurence. — Ils sont morts… — Comment ça, ils sont morts ? — Ils se sont suicidés hier ! — Et vous ne m’avez pas prévenue tout de suite ! s’énerva Laurence en donnant un coup de pied dans son sac. — Tu rentrais aujourd’hui cela n’aurait rien changé, s’excusa Brigitte. Laurence alla s’effondrer sur un des bancs du hall Arrivée. Brigitte prit le sac de plongée et s’approcha d’elle, des larmes coulaient sur ses joues bronzées. « C’est un cauchemar », répéta-t-elle en boucle. Sa tante lui passa la main dans les cheveux et lui caressa la tête comme on le fait avec les enfants. Brigitte était très attachée à Laurence. Divorcée d’un homme qui la battait, elle n’avait pu avoir d’enfant tant les coups reçus l’avaient brisée. Elle avait reporté toute son affection sur sa nièce qu’elle avait gâtée comme l’enfant qu’elle n’avait pas eu. Plus tard quand Laurence fut adulte, Brigitte, à l’aise dans sa réussite professionnelle de directrice d’une entreprise de conseil en ressources humaines, lui acheta l’appartement dans lequel elle vivait actuellement. Et maintenant que son frère était mort, il ne lui restait plus que sa nièce et Ludo comme famille. Elles devaient maintenant se serrer les coudes et accepter ces coups du destin, pensait Brigitte. — Comment cela s’est passé ? demanda Laurence en pleurs. — On ne comprend pas, ils sont partis de la maison et ils se sont jetés sous un TGV en gare de Bondy ; tiens lis, c’était dans le journal de ce matin, ils ont interviewé le conducteur, moi je n’ai pas la force de te raconter, larmoya Brigitte. Laurence prit le quotidien où elle travaillait, c’était le correspondant local qui avait rédigé l’article. Hier, Jean-Louis, vingt ans de services, dont cinq sur TGV, arrive en gare de Bondy. Il aperçoit au loin un couple d’amoureux : « Je me suis dit : tiens, encore deux amoureux qui baignent dans le bonheur. » C’était en fin de matinée. Il y avait du monde aux bords des voies. Des gens qui attendaient leur train de banlieue. Mais, soudain, devant le train lancé à 180 km/h, : « Sur le quai, j’ai vu l’homme prendre sa femme dans les bras, descendre et se mettre debout au milieu des rails. J’ai eu le temps de regarder l’homme les yeux dans les yeux. Ça n’a duré que quelques secondes. Ils l’ont fait au dernier moment. J’ai entendu un bruit sourd. » Il freine, bien sûr. « Mais il faut plus d’un kilomètre pour stopper un train à cette vitesse. » Voilà le convoi à l’arrêt, loin de la gare. « En tant qu’être humain, on n’a qu’une idée en tête : aller secourir les personnes, même si l’on sait qu’il y a peu de chances qu’elles aient survécu. » Après avoir prévenu les secours, il doit d’abord assurer les impératifs du service. D’autres trains arrivent à la même vitesse derrière. « Il faut prévenir le service de régulation pour interrompre le trafic. » Le couple décédé, âgé d’une cinquantaine d’années, était originaire de Bondy. — Mais cela ne dit pas s’ils ont laissé un mot ou quelque chose et pourquoi, pourquoi ? Avant de répondre, Brigitte prit Laurence par le bras et l’entraîna vers le parking. — Quand la police m’a appelée hier, ils m’ont dit que les corps étaient à l’institut médico-légal, ensuite je suis passée à la maison et il n’y avait rien, pas un mot ! — Ce n’est pas possible, il y a une semaine quand je suis partie, ils étaient en pleine forme, il a dû se passer quelque chose entre-temps ! — Sûrement, dit Brigitte — en reniflant Elles déposèrent les bagages dans le coffre et prirent l’autoroute A3 pour rentrer. — Tu me déposes chez moi, je prends une douche et on passe quand même à la maison ! — Comme tu veux ! Le reste du trajet se déroula en silence. Arrivées au domicile de Laurence, elles montèrent ensemble à son appartement. Il était au dernier étage d’une petite résidence de trois étages. Son orientation plein sud inondait la terrasse de soleil, l’été Laurence y prenait tous ses repas. Comme il n’y avait pas de vis-à-vis, elle pouvait prendre des bains de soleil comme elle le souhaitait. La clé tourna dans la serrure, Laurence poussa la porte, sur le petit meuble de l’entrée, elle ne vit qu’elle : Une enveloppe blanche manuscrite de la main de sa mère où était écrit « Pour mon bébé. » Écriture fine et déliée, les mots s’enchaînaient remarquablement. Souvenir d’une autre époque où la grand-mère Jacqueline pratiquait une orthographe irréprochable qu’Agnès avait réussi à transmettre à sa fille. Cet amour de l’écrit et des mots avait largement contribué à sa réussite professionnelle. Après un bac littéraire obtenu avec mention, Laurence, à l’inverse de son frère, persévéra dans les études. Après Hypokhâgne, elle intégra « Sciences-po » et poursuivit son cursus par le centre de formation des journalistes. À vingt-quatre ans, elle pouvait prétendre à travailler dans un grand média, mais c’est avec le journalisme de base qu’elle souhaita commencer son métier. Après avoir suivi la rubrique sportive, puis santé, elle s’occupait avec plaisir depuis deux ans de la rubrique fait divers, vulgairement appelés les « chiens écrasés », ce qui désolait Agnès qui voyait déjà sa fille comme présentatrice du « vingt heures ». Mais Laurence avait une passion des faits de société, déjà enfant chez ses grands-parents paternels, elle lisait Détective que sa mamie Bernadette dévorait chaque semaine avec avidité. Ce n’était pas de la grande littérature, mais c’est ce qu’elle aimait après les romans policiers. Laurence lâcha son sac et se précipita sur l’enveloppe qu’elle décacheta fébrilement. Une feuille de papier blanc était pliée en trois, sans lieu, ni date. Mon bébé, Quand tu liras cette lettre, papa et moi nous aurons rejoint Patrice, ne nous en veux pas, nous avons commis une énorme bêtise que nous ne pouvons réparer. Nous t’aimons et pardonne-nous. Papa et maman. Elle lut et relut ces quelques mots sans comprendre. — Mais qu’est-ce qu’ils ont fait pour en arriver là ? dis-moi… Elle tomba à genoux en sanglots. Brigitte s’agenouilla à côté d’elle et la prit dans ses bras. Les deux femmes restèrent un long moment dans cette position. Laurence se leva la première et alla s’asseoir dans son canapé rouge. À côté de la télécommande de la télévision, un cadre était posé, sur la photo il y avait ses parents et son frère lors de leurs dernières vacances ensemble quelques années auparavant en Grèce. Elle tendit le bras et caressa l’image en pleurant. Brigitte revint de la cuisine avec un verre d’eau qu’elle lui tendit. — Tiens, bois ! — Merci ! Les larmes coulèrent à nouveau sur leurs joues. Brigitte s’assit près de Laurence et lui prit les mains, puis elle lui caressa doucement la nuque. Le téléphone de l’appartement sonna. — Allo ! — Bonjour, c’est Samia. — Bonjour toi, réussit-elle à articuler. — J’ai appris pour tes parents, je voulais être la première à te souhaiter plein de courage dans cette pénible épreuve, tu sais que tu peux compter sur moi. — Merci. — Les obsèques ont lieu quand ? — Je ne sais pas, demain ou après-demain. — Tiens-moi au courant, je t’embrasse. — D’accord, répondit Laurence la voix tremblante. — Qui était-ce ? — Samia une copine du hand. — La grande brune ? — Oui et elle me demandait la date des obsèques, tu as vu les pompes funèbres ? — Pas encore j’attendais ton retour. — Alors allons-y, mais je vais d’abord prendre une douche. Laurence se leva et se dirigea vers la salle de bains. Une fois dévêtue, elle se glissa sous la douche, l’eau ruissela sur ses formes agréables, la pratique du sport depuis son plus jeune âge avait sculpté son corps. Ses seins un peu lourds aux auréoles brunes s’harmonisaient parfaitement avec son ventre plat et son pubis blond taillé dans un triangle parfait. Depuis quelques mois, elle n’avait plus de relations suivies avec un homme et cela lui manquait, surtout après les deux ans avec Samir, un ami de son frère et comme lui cheminot. Mais les horaires décalés de l’un et les déplacements de l’autre avaient eu raison de leur attachement. Malgré la séparation, ils continuaient à entretenir une histoire épistolaire, ce qui faisait dire à sa mère qu’ils n’étaient pas vraiment séparés. — Ils sont beaux, dit Laurence en sortant de la salle de bains, alors que Brigitte regardait la photo de Patrice et Samir à l’anniversaire de ce dernier, trois ans plus tôt, pour ses trente ans. — Oui, ils étaient très complices. Les deux hommes se connaissaient depuis longtemps, militants dans le même syndicat, ils avaient été de tous les combats sociaux. Patrice était conducteur de trains, tandis que Samir travaillait au poste de commandement comme régulateur. Ils avaient des parcours atypiques, l’un, Patrice, français de « souche » et d’origine bretonne, l’autre, fils d’immigré Kabyle et tout aussi fier de ses origines. Le frère de Laurence avait fait des études techniques, après un bac technique il avait intégré un IUT pour obtenir un diplôme de technicien en maintenance et c’est naturellement qu’il postula à la SNCF, comme son père et son grand-père avant lui. Le parcours de Samir était plus chaotique, après une année sabbatique, un éducateur de la cité où il vivait lui proposa de passer les tests d’embauche, mais avec seulement le BEPC en poche, les postes offerts n’étaient pas très valorisants. L’envie de s’en sortir et la pression familiale furent les plus fortes. Son premier travail fut d’accrocher les wagons au triage de l’Ourcq, près de Pantin. Travailler en trois huit, dimanches et jours de fête compris, n’était pas une sinécure pour un jeune des cités plus habitué à se lever à dix heures du matin qu’aux aurores. Et cerise sur le gâteau, il se faisait régulièrement « chambrer » par ses copains quand il rentrait exténué du « boulot » après ses huit heures dans le froid glacial ou le soleil torride. Mais il s’accrocha et prépara l’examen d’accès à la maîtrise. Après deux tentatives infructueuses, il réussit la troisième puis sollicita le poste de commandement des trains au premier étage de la gare de l’Est. Il venait de gagner la première bataille sur la cité. Après s’être changée, Laurence accompagnée de Brigitte quitta l’appartement et prit la direction de l’institut médico-légal quai de la Râpée à Paris. Elles changèrent leur programme à l’issue de la lecture de la lettre d’Agnès qui ne les obligeait plus à retourner chez ses parents dans l’immédiat. Les explications, ou plutôt l’absence de ces dernières, ne justifiaient plus de s’y précipiter. Sa mère était venue déposer ce courrier pour que ce soit Laurence et uniquement elle qui le trouve et le lise. L’accueil des techniciens de la mort fut autant agréable que faire se peut dans de telles circonstances. Compte tenu de l’état des corps, ils déconseillèrent aux deux femmes de les voir. Elles hésitèrent et se rangèrent à l’avis du personnel de l’IML avant de se rendre aux pompes funèbres pour organiser les obsèques qu’elles souhaitaient rapides. Après avoir réglé ces problèmes administratifs, elles regagnèrent ensemble la maison de Michel et Agnès, où les attendaient Karine et Ludo. À peine âgé de trois ans, il ne connaîtrait jamais son père et avec la disparition de son grand-père paternel il était devenu le seul « homme » de la famille. Pour sa mère Karine c’était le seul rayon de soleil qui lui restait. Élevée par sa tante au décès brutal de ses parents, morts dans un accident de voiture, elle ne connaissait que très peu ses grands-parents que les maladies d’Alzheimer et de Parkinson s’étaient chargées d’éloigner définitivement. Contrôleuse au service banlieue de la gare de l’Est, elle avait connu Patrice autour de la machine à café. Rapidement, ils s’étaient mis en ménage malgré les contraintes de travail dues pour l’essentiel à des horaires de travail différents, ils décidèrent quand même de se marier et d’avoir un enfant, Ludo. Depuis la mort de son mari, Karine avait obtenu de travailler à un service de jour plus compatible avec la garde du petit garçon. — Il est où papy ? demanda Ludo en pénétrant dans le pavillon familial. — Il est parti pour un long voyage, répondit Karine. — Et mamie, elle est où ? continua le petit garçon en courant dans toutes les pièces. — Elle est avec lui. — Ils reviennent quand ? insista l’enfant. Laurence ferma la porte et prit Ludo dans ses bras. — Tu sais tata Laurence où il est papy ? — Elle le regarda les yeux embués. — Il est parti voir papa, là où il y a des anges blancs. — Je comprends, fit l’enfant en essayant de parler comme un adulte. Sa mère le prit et l’embrassa tendrement avant de le poser par terre. — Va jouer dans la chambre, lui dit-elle en lui tapant doucement sur ses fesses. Ludo partit en courant vers la salle de jeux que son grand-père avait aménagée pour lui quelques mois plus tôt, quand tout allait bien. Brigitte s’approcha de la fenêtre de la cuisine, Laurence et Karine la rejoignirent. — Il est beau le jardin, fit Karine. — Magnifique, c’est pourquoi je ne comprends pas ce qui s’est passé, elle aimait tant ses fleurs. — Ils t’ont laissé un mot ? interrogea Karine. Laurence sortit de sa poche la lettre d’Agnès et la posa à plat sur la table pour que Karine puisse la lire. — Tu as une idée de cette énorme connerie ? demanda Karine. — Pas la moindre, je sais seulement que depuis quelques mois ils allaient mieux, ils digéraient enfin la mort de Patrice. — C’est l’effet de la thérapie de groupe, c’est ce que j’ai fait après son décès, c’est un copain du « boulot » qui m’avait donné les coordonnées d’une association. — C’était la même qu’eux ? demanda Brigitte. — Non, ils étaient suivis par une psy’qui intervient uniquement sur les parents d’enfants tués par des chauffards. — Il y a des structures segmentées ? interrogea Laurence. — Oui, c’est un monde un peu à part où on se connaît bien et surtout on y échange beaucoup. — Tu sais à quel groupe ils se rendaient ? — Je crois que c’est l’AAVR, l’association d’aide aux victimes de la route. Laurence quitta des yeux le jardin de sa mère et se retourna pour faire face à Karine. — Tu sais où ils se réunissent ? je vais aller les voir, peut-être qu’ils auront un début de réponse à mes questions. — Dès que je rentre je t’envoie un texto. Peut-être que tu vas trouver des traces dans leurs papiers. — Je sais, mais je n’ai pas le courage, les papiers ce sera après l’enterrement. Les trois femmes se serrèrent les unes contre les autres dans un cercle intime où la douleur se partageait.
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