Prologue
PrologueAgnès sortit de la maison la première, c’était une belle journée de printemps. Sa petite robe rose se fondait avec les fleurs du magnolia tout juste écloses qui ornait le portail du jardin. Michel ferma consciencieusement la porte de la maison et appuya sur le bouton de l’alarme. Bip, tout était en ordre, la maison était protégée. Ils sortirent tous les deux dans la rue et mirent ensemble le crochet du portail, elle, tenant la poignée, lui, glissant le crochet. Un dernier regard vers leur maison et ils prirent la direction de la gare.
Tout juste mariés, ils avaient acheté une parcelle dans cette banlieue ouvrière où les cheminots côtoyaient les métallurgistes de l’usine d’à côté. Michel, jeune conducteur de train, avait construit avec l’aide son père, aujourd’hui décédé, cette maison chère à son cœur. Au fil des années il avait refait le dallage de l’entrée du garage, ajouté une véranda sur l’arrière de la maison afin que la femme de sa vie puisse profiter pleinement du soleil d’été ; construit un atelier pour assurer le bricolage nécessaire pour tout propriétaire de pavillon ; aménagé le jardin, pour qu’Agnès puisse cultiver les fleurs qu’elle aime tant ; toutes ces petites choses qui font qu’une maison est agréable à vivre et que l’on s’y sent bien.
La passion d’Agnès pour les plantes datait de son enfance dans la maison familiale située à quelques kilomètres de son domicile actuel. C’est sa mère, institutrice, qui l’avait initiée à la taille des rosiers, à la plantation à la bonne saison des différentes fleurs… Forte de ce savoir-faire elle avait confectionné des parterres où se côtoyaient, jacinthes, jonquilles, tulipes… Sous la tonnelle que Michel avait construite elle contemplait à la belle saison la multitude de roses, de pivoines, de dahlias et de pétunias, tout un univers multicolore que les abeilles butinaient le printemps venu.
Agnès ne souhaitait pas être une mère au foyer, elle avait conservé son poste de secrétaire administrative. Refusant obstinément de passer les examens d’accès aux postes d’encadrement, elle travaillait depuis plus de quinze ans à l’état civil dans la mairie de la ville voisine, ne cherchant qu’à exécuter au mieux son travail au contact des administrés. D’une humeur constante, elle n’avait pas changé physiquement depuis son union avec Michel, s’offrant même le luxe de mettre sa robe de mariée pour la célébration de leurs trente ans de mariage. Le temps avait légèrement marqué son visage, mais cosmétiques et passages réguliers chez son amie d’enfance, la coiffeuse du coin de la rue, lui permettait d’être encore désirable malgré ses cinquante-six ans.
Main dans la main, ils marchèrent sans un mot, chacun dans leurs pensées. Arrivés place de la Basoche ils tournèrent à gauche et remontèrent vers la mairie. Leurs pas étaient, avec le temps, à la fois mesurés et synchronisés, à l’image de leur vie commune. Cette complicité était due en partie à leurs choix de vie, en effet, les actes importants étaient toujours discutés et un accord à deux sortait de ces échanges, sinon l’idée était abandonnée. Cette osmose faisait référence dans le cercle de leurs intimes où on les citait régulièrement comme le couple idéal.
D’autant plus que dans le milieu ferroviaire et celui des conducteurs de train en particulier, les divorces étaient la « norme » à cause des absences à répétition modérément supportées par les couples. Ces dernières années, il était facile de compter les week-ends qu’ils avaient passés ensemble ! Et c’est naturellement qu’Agnès assumait seule les charges et obligations du ménage ainsi que l’éducation de leurs deux enfants, Patrice et Laurence. Mais cela allait mieux depuis que Michel avait pris sa retraite, elle pouvait enfin se reposer sur quelqu’un pour le quotidien.
Ils arrivèrent à la station de tramway, le panneau d’affichage indiquait : « Train à l’approche. » À l’intérieur, ils s’assirent comme d’habitude, face à face, Agnès dans le sens de la marche, et près de la fenêtre, Michel, dos à la voie. Ils ne se parlaient pas, Michel regardait les gens, ils n’avaient pas l’air très heureux dans leurs habits gris. La pendule de la Remise à Jorelle, dernière station avant la gare de Bondy, indiquait dix heures quarante-cinq.
Le tramway s’arrêta, les gens se pressèrent vers les portes pour descendre, Michel et Agnès quittèrent leurs places les derniers. Ils descendirent les marches pour prendre le souterrain menant au quai.
Onze heures, le TGV est parti depuis cinq minutes de la gare de l’Est, il a passé l’Ourcq, puis Noisy-le-Sec. Dans une minute, il devrait être là. Michel et Agnès s’embrassent intensément comme les amoureux qu’ils sont depuis quarante ans.
Ils se sont connus au collège, Michel venait d’arriver de province, son père chef de gare venait d’être muté à la gare d’Aulnay-sous-Bois. Tout de suite, il avait repéré cette jolie et frêle brunette, ils avaient flirté comme des adolescents et rapidement ils étaient devenus inséparables. Après son service militaire, Michel la demanda en mariage, pour Agnès ce fut le premier et le dernier homme de sa vie.
Le train déboucha dans la courbe, Michel souleva sa femme et la prit dans ses bras, comme le soir de leur noce. Il s’approcha de l’extrémité du quai, Agnès se blottit dans son cou en serrant très fort son mari. Michel descendit avec sa femme sur la voie en se retournant, il entendit distinctement le coup de klaxon de son collègue paniqué. Le long et gros nez du TGV les embrassa violemment. Les images défilèrent, mais c’était fini. Sur l’écran de leur mort, les images de leurs enfants apparurent. Leurs visages s’embrouillaient, les amis, les parents, les grands-parents, tous se superposaient comme dans une projection de diapositives. Les freins bloquent les roues, et les corps…
— Mécanicien du TGV 2365 à régulateur !
— J’écoute mécanicien du TGV 2365 !
— Je, je viens de percuter un couple en gare de Bondy !
— Restez sur place je vous envoie les secours !
Dans le poste d’aiguillage informatisé, le régulateur déclencha la procédure « incident de personne », le terme administratif en cas de suicide : police, pompiers, pompes funèbres, un autre mécanicien pour relever celui qui a eu l’accident…