2.
Le mariage du bouvier célesteJadis vivaient deux frères. L’aîné était marié. Le cadet, célibataire, travaillait toute la journée. Au petit déjeuner, il mangeait une soupe aigre. A midi, du riz fermenté. Quand le cadet était absent, l’aîné et sa femme se régalaient de plats savoureux.
Un jour, aux champs, le cadet avait labouré jusqu’à la mi-journée. La vache lui dit ces mots :
— Bouvier ! tu ne rentres pas manger ?
— Hélas, si je rentre tôt comme ça, ils vont m’injurier.
— Ha ! mais si tu as envie de rentrer, rentre donc !
— Comment cela ?
— Ne t’en fais pas. Au sud du champ, il y a un gros rocher. Labourons jusque-là. Casse le soc sur le roc. Alors, rentre à la maison !
Aussitôt dit, aussitôt fait. Peng ! voilà le soc en pièces, ayant donné sur le roc ! Et le bouvier de rentrer au logis.
Sa belle-sœur était en train de mitonner une galette. Le voyant rappliquer, elle s’écrie :
— Eh cadet, viens vite manger ! j’avais justement l’intention d’envoyer t’appeler.
Mais son frère aîné dit :
— Comment ! tu rentres si tôt du boulot !
— Le soc s’est brisé sur le roc.
L’aîné reste coi. Le cadet enfourne sa pitance. Le lendemain, il retourne au labour-labeur. Midi sonne. La vache l’interpelle :
— Bouvier ! midi ! l’heure du repas !
— Aujourd’hui, je ne rentre pas.
— N’aie pas peur ! Rentre donc !
— Comment faire ?
— Trois fois rien ! Du côté nord du champ, il y a un grand rocher. Labourons jusque-là. Tu casseras la charrue, et tu pourras rentrer.
Sitôt dit, sitôt fait. La vache fonce contre le roc, par-devant par-derrière, et crac ! voilà la charrue par terre !
Le cadet s’en revient au logis. A sa vue, sa belle-sœur l’enguirlande :
— Vilain diable sans tête ! te voilà revenu encore pour bâfrer !
Et l’aîné de renchérir :
— Pourquoi rentres-tu si tôt ?
— J’ai cassé la charrue.
— Heng ! alors c’est comme ça. Hier tu casses le soc sur le roc ! aujourd’hui la charrue ! Inutile que tu laboures désormais. Séparons-nous.
Le bouvier engloutit en silence des petits pâtés.
Le troisième jour, il alla labourer au champ. Midi sonne. La vache :
— Bouvier ! aujourd’hui, il y a des gâteaux à l’huile. Tu ne rentres pas à la maison ?
— Pas moyen. Hier, ils m’ont dit d’aller me faire voir ailleurs.
— N’aie crainte ! Rentre donc ! Cela n’a pas d’importance !
— Comment cela ?
— Va ! allons contre le roc du sud, y porter le timon.
La vache courut vers le roc, et locha ! voilà le timon cassé. La vache dit :
— Coupe donc cette plante grimpante qui retient la charrue, l’arrête-bœuf ! Après avoir mangé, tu diras ceci en te tournant vers moi :
La vache n’a pas mangé cette plante
Moi je n’ai pas mangé de ce riz aigre
La vache aime brouter l’herbe lugen
Moi j’aime les gâteaux à l’huile.
Si ta belle-sœur veut la séparation, dis-lui que tu veux seulement prendre la vache, la charrette cassée et la corde à nœuds.
Le voyant rentrer, la belle-sœur l’agonit d’injures :
— Diable sans cervelle ! te voilà encore revenu !
L’aîné, la main crispée sur le timon cassé, étouffait de colère. Mais ils n’allaient pas jeter au feu les gâteaux à l’huile. Le bouvier mangea sans un mot. Sa belle-sœur se taisait. Ayant fini son repas, le bouvier sortit dans la cour, et, se tenant devant la vache, il psalmodia ceci :
La vache n’a pas mangé cette plante
Moi je n’ai pas mangé de ce riz aigre
La vache aime brouter l’herbe lugen
Moi j’aime les gâteaux à l’huile.
Sa belle-sœur le vilipenda en ces termes :
— Diable sans cervelle ! ah ! tu sais parler ! on serait mieux sans toi !
L’aîné sortit chercher des gens pour le chasser. La belle-sœur lui demanda :
— Cadet ! que veux-tu en partage ?
— Moi, je ne veux que la charette cassée, la vache et la corde.
— Ah ! tu ne veux pas emporter ce riz ?
— Non !
Le bouvier, sans attendre le retour de son aîné, cria à la vache :
— Hue ! nous partons !
Et les voilà partis. Une fois sortis du village, le bouvier demanda :
— Quelle direction allons-nous emprunter ?
— Droit au sud.
Alors, ils filèrent droit vers le sud, marchèrent longtemps. La nuit tomba. Devant une montagne coulait un fleuve aux eaux limpides. La vache dit au bouvier :
— Voici une profusion d’eau et d’herbe. Lâche-moi ici. Quant à toi, repose-toi là-bas sur ce grand roc bleu.
La vache se mit à paître çà et là, kemanman, l’herbe verte. Mais le bouvier crevait de faim sur son rocher.
— Holà la vache ! tu t’abreuves et te rassasies. Et moi, j’ai la dalle en pente ! Tu m’avais dit de ne pas emporter de riz.
La vache, à ces mots, kelingkeling, lui dit :
— Tu as faim ? Derrière la colline se trouve un épicier. Mets le repas sur mon compte !
Le bouvier alla manger un bon repas. A la fin, on lui demanda :
— Sur quel compte on le met ?
— Sur celui de la vache !
A son retour, la vache lui demanda :
— As-tu bien dîné ?
— Bien merci !
— Demain, c’est le sept du septième mois. La porte céleste du sud s’ouvrira. Les petites-filles de la reine-mère vont descendre ici laver leur linge. Toi, reste ici ! Compte-les bien d’est en ouest. Observe bien la septième ! C’est la tisserande. Dérobe la robe qu’elle aura mise à sécher. Il ne faut pas la lui rendre ! Quand tu la lui rendras, appelle-moi trois fois, je viendrai.
Le bouvier ne dormit pas de la nuit, tendu dans l’attente. Il regardait de tous ses yeux. La porte céleste du sud s’ouvrit, huala huala, en grinçant. Une compagnie de colombes blanches s’envola, descendit jusqu’à la rivière, se posa. Alors, ces colombes devinrent de belles jeunes filles. Assises sur les rochers de la rive, elles lavèrent leurs robes. Le bouvier repéra bien la septième, et lui subtilisa sa robe, qu’elle avait mise à sécher. La tisserande lui réclama sa robe :
— Rends-moi ma robe ! pourquoi as-tu dérobé ma robe ?
Le bouvier ne la lui rendit en aucune façon. Toutes les filles avaient déjà leur linge sec, et se préparaient à rentrer au ciel. En chœur, elles s’écriaient :
— Septième sœur ! tu rentres ou non ? rentre vite !
— Ma robe a disparu. Comment pourrais-je rentrer ? répondait la pauvre petite.
Les six sœurs se métamorphosèrent en colombes, et s’envolèrent vers la porte céleste du sud. En se retournant, elles hurlaient :
— Septième sœur ! rentre vite ! la porte céleste va se fermer. Rentre vite !
Le portier du ciel au visage rubicond hurla :
— La porte céleste méridionale va fermer ! rentrez vite !
La tisserande déclara :
— Je ne rentre pas, ferme donc !
La porte alors se ferma en crissant : huala huala. De son côté, devant le bouvier sur son rocher passa la tisserande, qui lui dit :
— Marions-nous, et rends-moi ma robe.
Le bouvier ne voulait pas la lui rendre. La tisserande dit :
— Il fait froid sous les étoiles ! nous serions mieux sous un toit !
Le bouvier répliqua :
— Je ne vois même pas une planche ici. Comment s’abriter ? Tu n’as qu’à rester assise comme ceci.
— Ne t’en fais pas ! reste assis ! ferme bien les yeux !
La tisserande tira un foulard à fleurs de son baluchon, l’ouvrit, l’étala, souffla doucement sur sa tête. Aussitôt une belle maison apparut à ses yeux.
— Ouvre les yeux maintenant ! dit la tisserande.
Le bouvier, à ce spectacle, battit des mains. Ils s’installèrent dans la maison.
Le temps passa. Voilà qu’ils ont à présent une fille de six ans et un garçon de trois ans. Un jour, la tisserande dit ceci :
— Les enfants sont grands. Ma robe, que tu as cachée sous la dalle, doit être pourrie. Rends-la moi vite !
Le bouvier se dit : « C’est vrai, les enfants sont grands ! autant la lui rendre ! » Et il lui rendit la robe. La nuit même, vers minuit, la tisserande se leva furtivement, laissa le bébé à son mari. Quand le bouvier ouvrit les yeux, au-dessus de lui, les étoiles brillaient. Il étendit la main, sentit une dalle fraîche et humide. Sa femme avait disparu. Le bébé criait et réclamait du lait. Le bouvier se souvint alors que sa vache lui avait recommandé de l’appeler trois fois, dès qu’il aurait rendu la robe. Comment avait-il pu l’oublier ? Il vit la vache rappliquer, lui meuglant ce discours :
— Tu vois ! elle est partie. Tu n’as pas pris garde à mes conseils.
— Hélas, j’ai eu un moment d’oubli.
— Alors, maintenant, tu vas me tuer.
— Quoi ! toi ! ma bienfaitrice ! je devrais te tuer ?
— Oui ! tue-moi sans barguigner. Cela fait, tu allumeras un feu. Tu feras brûler mes os. Tu écorcheras mon cuir. Tu t’en revêtiras. Tu tresseras deux paniers. Dans l’un tu mettras le garçon, dans l’autre la fille. Alors, tu fermeras les yeux, tu iras à la recherche de ton épouse vers la porte céleste du sud. Le gardien en est un lion d’or. Quand il cherchera à te dévorer, tu diras :
— Tai ! n’aie pas cette audace ! je suis ton septième gendre ! je ne suis pas un bébé à tablier rouge.
Alors, le lion d’or se couchera. Quand tu arriveras à la deuxième porte, un lion d’argent te sautera dessus pour te dévorer. Alors tu lui diras :
— Halte ! n’aie pas l’audace ! Je suis ton septième gendre, et pas un bébé à tablier rouge !
Le lion d’argent aussi se couchera. Quand tu arriveras à la troisième porte, un démon ricanant voudra t’assaillir de ses dents pointues de loup. Tu lui diras :
— Tai ! halte ! je suis ton septième gendre, et non pas un bébé à tablier rouge !
Il n’attaquera pas. A ce moment, ta belle-mère sortira pour te faire bon accueil. Tu entreras dans sa demeure, et tu verras les sept fées assises sur le lit de terre kang. Tu seras incapable de reconnaître ton épouse. Alors, tu poseras le bébé par terre, tu le verras se précipiter vers sa mère pour têter son lait.
Le bouvier se conforma à ces instructions. Vêtu de sa peau de vache, il franchit les portes célestes, reconnut son épouse. Sa belle-mère trouva pour le couple une maisonnette. Ils habitèrent là un certain temps. Le beau-père détestait son gendre, et voulait se mesurer avec lui. Ce jour-là, la tisserande dit au bouvier :
— Demain, mon père veut se mesurer avec toi. Il va se cacher et te demandera de le trouver. Cherche bien, cherche dans le palais. Enfin, cherche au pied du mur du sud. Sur le mur, tu verras une punaise puante : c’est papa.
Le lendemain matin, le vieux appelle son gendre :
— Alors, beau-fils ! on joue ?
— Vous, un vieillard et moi un jeune ! faut-il vraiment jouer ensemble ?
— Ne crains rien ! Jouons à cache-cache. Je me cache, tu me cherches. Si tu me trouves, tu ne subiras aucun mal. Si tu ne me trouves pas, je te croquerai. Allons-y !
Le vieillard se changea en punaise et se tapit au coin du mur sud. Le bouvier se mit à chercher partout, et en vain. Mais à la fin, il pinça la punaise au coin du mur méridional :
— Vieux chenapan de beau-papa ! est-ce toi ? Si ce n’est pas toi, je t’écrase ! Ah ! quelle puanteur !
— C’est moi ! c’est moi ! Ne m’écrase pas ! Tu as failli m’arracher mes deux tresses !
— Tu ne me mangeras pas ?
— Non ! promis ! Tu peux t’en retourner.
Le bouvier rentra au logis. La tisserande lui dit :
— Demain, papa va encore te faire jouer à cache-cache. Il va se transformer en un grand fruit rouge, et se cacher dans le coffre à habits de maman. Tu le trouveras facilement.
Le lendemain matin, le vieux beau-père vient encore l’appeler :
— Beau-fils, jouons ! Je me cache et tu me cherches !
Le bouvier accepta, commença à chercher devant, derrière, dans la toiture. Personne ! Il alla dans le gynécée, ouvrit le coffre à habits, vit un fruit rouge enveloppé dans un tissu rouge. Il le saisit et dit :
— Beau-papa, est-ce toi ? Ce z****o ! Si ce n’est pas toi, je n’en ferai qu’une bouchée. Quelle bonne odeur, quel fumet ! quel arôme !
— C’est moi, c’est moi ! Lâche-moi donc ! Tu vas finir par m’arracher la barbe.
— Tu ne me mangeras pas ?
— Mais non ! rentre vite !
Le bouvier rentra au logis. La tisserande lui dit :
— Demain, papa va te dire de te cacher.
— Grand comme je suis, comment pourrais-je me cacher ?
— N’aie crainte, je vais t’enseigner une métamorphose.
Le lendemain matin, le vieux beau-père vient encore l’appeler :
— Gendre, jouons à cache-cache ! cette fois, c’est moi qui cherche.
— D’accord !
Le bouvier s’accroupit, se changea en aiguille à broder. Sa femme sauta sur le lit kang, ramassa l’aiguille et se mit à broder.
Elle dit innocemment :
— Papa ! il est caché ! cherche !
Le vieux chercha partout. En vain. Rien à faire ! Le gendre restait introuvable. Rentrant chez lui, il dit à sa vioque :
— Ce gendre est introuvable. Il peut me trouver, mais moi, je ne peux pas le trouver.
Quant à la tisserande, elle prit l’aiguille, la jeta à terre : le bouvier se dressa brusquement en poussant ce cri : teng ! La tisserande lui dit :
— Demain, mon père va t’imposer une course : tu cours et lui, il te poursuit.
— Pourra-t-il me rattraper ?
— Hélas ! il court bien plus vite que toi ! Va vite dans mon grenier ! Prends un boisseau de riz rouge. Prends ces baguettes rouges, prends-en une poignée. Sur ma tête, cette épingle d’or, prends-la aussi. Demain, quand la course aura commencé, attends que je crie : « Trace devant toi un trait ! », alors, avec l’épingle, trace le trait !
Le lendemain matin, le beau-père rappliqua :
— Mon gendre ! aujourd’hui, nous allons concourir : tu cours, je poursuis. Si je te rattrape, je te mange ; sinon, tu es libre !
Le bouvier accepta et se précipita dans la course. Le parâtre se lança à sa poursuite. Le bouvier, tout en courant, jeta une paire de baguettes, puis deux grains de riz rouge. Le beau-père ramassa les objets et se remit à courir en jurant :
— Ce maudit beau-fils qui me vole mes affaires alors qu’il va mourir !
Le bouvier épuisa petit à petit ses ressources en baguettes et en grains de riz. Il n’avait plus rien à jeter.
La tisserande lui cria :
— Trace vite un trait !
La belle-mère lui cria :
— Trace vite un trait !
Le bouvier vit que beau-papa était tout près de lui. Il traça un trait derrière lui avec l’épingle d’or. Ce trait devint aussitôt le Fleuve céleste (Voie lactée) qui le sépara de son épouse et de ses marmots. Ils restèrent à pleurer de part et d’autre du fleuve.
La belle-maman ramena sa fille et ses petits-enfants. Le beau-papa s’en retourna. Le bouvier resta au-delà du fleuve. Le sept du septième mois seulement, ils peuvent se retrouver. Ce jour-là, au matin, les oiseaux s’envolent ; la belle-mère du bouvier tisse un pont de plumes avec des plumes de pies bariolées, pies sauvages, bailingzi, hirondelles mongoles. Chaque 7 juillet, la nuit, on peut voir un pont qui traverse la Voie lactée ; c’est le pont qui permet la rencontre du bouvier (Altaïr de l’Aigle) et de la tisserande (Véga de la Lyre).
Animaux