3.
Le moineau ivreUn moineau mangeait d’habitude les grains des paysans à l’époque où ils étaient mis à sécher. Une fois rassasié, il allait par-dessus le marché, chier sur l’aire. Un jour, un paysan avait étalé sur l’aire à battre le grain du marc de riz ayant servi à faire de l’alcool. Il s’était retiré dans une paillote. Une volée de moineaux arriva, se mit à picorer en sautillant. Chacun s’enivra, et ils furent tous attrapés par les paysans.
L’un d’entre eux, qui n’avait pas assez mangé de marc et n’était pas complètement paf, se percha sur un sophora, et, à moitié gris, se mit à chanter :
Je n’ai pas peur du ciel
Je n’ai pas peur de la terre
Après le phénix, je suis le plus fort.
Sur l’arbre, les cigales et les petites hirondelles se sauvèrent. Le moineau se remit à chanter. Une pie se percha sur l’arbre, le moineau l’affronta ; la pie comprit qu’il était ivre, et s’envola sans y prendre garde. Le moineau encore plus gai, chantait à tue-tête et dansait comme un fou.
Peu après, la nouvelle selon laquelle le moineau s’était emparé du sophora se répandit partout dans le monde. Le pigeon tacheté alla voir si c’était vrai. Le moineau, sans attendre que le pigeon se soit caché, se mit à lui becqueter la tête, et le pigeon tacheté n’eut rien de mieux à faire que de s’envoler et d’aller se percher sur un jujubier. Le moineau crut que le pigeon avait peur de lui, et se mit à chanter :
Je ne crains pas le ciel.
Le pigeon tacheté sur son jujubier rigolait, et alla trouver le busard jaune, et lui dit :
— Grand frère busard, sur ce sophora perche un moineau qui empêche tout oiseau de venir s’y percher : cigales, hirondelles, pies n’osent pas. Il leur donne toujours des coups de bec. Moi, à peine avais-je atterri sur cet arbre, il m’a fait tomber plus de dix plumes, et il chante à tue-tête.
— Que chante-t-il ?
— Il chante : « Je ne crains ni ciel ni terre ; je suis le plus fort après le phénix ».
A peine avait-il dit ces mots, que le busard se fâcha, ouvrit ses ailes, prit son essor, vola jusqu’au sophora, suivi du pigeon tacheté, de la pie, de l’hirondelle et de la cigale. Le moineau était en train de chanter sa joie, quand le busard fondit sur lui, lui asséna un grand coup de toutes ses forces. Le moineau mort de peur s’enfuit dans un buisson d’épineux. Le busard le poursuivit jusqu’au buisson, mais il était trop gros pour y pénétrer, et ne put attraper le moineau. Il resta à l’entrée du buisson, criant sa fureur contre le moineau : à la fin des fins, vas-tu me dire qui est le plus fort, toi ou moi ?
— Je ne suis pas le plus fort ; c’est toi le plus fort, et tu es le plus grand après le phénix, répond le moineau d’une voix tremblotante.
— Pauvre petit-fils de tortue, cesseras-tu de déraisonner ?
— Pardon ! c’est que j’avais mangé du marc d’alcool de riz !
Tout en parlant, ses yeux larmoyaient. Le busard lui fit les gros yeux, lui cracha dessus, lui décocha une bordée d’insultes, et s’envola.
Une fois le busard parti, le moineau n’osait toujours pas piper mot dans son buisson d’épineux, ni en sortir. L’hirondelle, la pie, le pigeon tacheté riaient en chœur comme des fous et la cigale criait : chiya, chiya, ce qui signifie « Honte ! honte ! » en chinois.