Mais il cesse de s’interroger, car sa présence en ces lieux ne manque pas d’être bientôt remarquée par des soldats en cuirasse qui l’invectivent. Faisant illico demi-tour, il redescend la colline en courant puis se fond dans un groupe d’hommes habillés tout comme lui. Ils sont bien cinquante et Antoine s’attend à être arrêté, questionné, peut-être tué à l’instant, et il sursaute quand Ian lui frappe l’épaule et lui tend à nouveau un arc gigantesque. À peine l’a-t-il pris en main qu’une immense clameur retentit sur sa droite et aussitôt les gorges autour de lui émettent le même rugissement s’élevant au-dessus de la plaine pour retomber sur Harfleur en une lourde menace. Toute l’armée se met en branle pour assiéger à nouveau la ville. Antoine se laisse entraîner avec son groupe vers une position où d’autres archers attendent un ordre, celui de faire tomber derrière les remparts une pluie de flèches dont certaines sont enflammées. Ian et ses compères ajustent leurs armes, calculant au jugé l’angle de tir idoine pour apporter la dévastation chez l’ennemi. Antoine prend mécaniquement la flèche que lui tend Ian et essaye d’en caler l’encoche. L’effort pour b****r son arc lui est moins pénible que ce à quoi il s’attendait, mais Antoine ou plutôt Eadwin est un gaillard robuste, aux muscles puissants. Il élève l’arc vers les cieux. Le soleil à cet instant frappe la troupe et, aveuglé, tétanisé dans l’effort, Antoine ouvre grand sa main droite lorsqu’un ordre retentit derrière lui. La flèche monte dans le ciel, accompagnée de centaines d’autres, en une envolée parabolique. Il pense à ces oiseaux qui, en nombre important, dessinent dans les cieux des nuages ondoyants plus ou moins denses selon leur course. Les têtes nombreuses devant lui cachent la ville à sa vue et il ne peut voir si l’ombre noire des flèches a touché au but. Déjà, un autre ordre est crié, mais Ian n’est plus à ses côtés. Personne ne lui tend un nouveau trait. Le groupe se déplace, lentement, vers la gauche. Il se laisse distancer, puis bientôt, tous courent autour de lui. Il voit des cavaliers et les fantassins, hurlants, foncer à travers la plaine. Sabots et pieds par milliers font s’élever une brume grise tandis que les archers à nouveau arrosent Harfleur d’une volée mortelle. Partout, la mort prend ses aises. Devant lui, sous les remparts, une meute vociférante voit ses rangs se coucher comme le blé sous l’orage, les hommes transpercés, assommés ou cloués debout par l’ennemi perché sur les rondins rougis. Il recule quand autour de lui plusieurs archers sont à leur tour blessés par les flèches tirées depuis la ville. Un homme s’agrippe à son bras et lui fait perdre l’équilibre. Une pointe lui a crevé l’œil et une autre est fichée dans sa cuisse. Il crie quelque chose avant de rendre l’âme dans un spasme douloureux, déversant sur la chemise d’Antoine une giclée cramoisie et chaude.
On continue de courir autour de lui. Il essaye de déplacer le corps de l’homme quand une nouvelle flèche s’y plante. Il pense un instant ramener prestement le cadavre pour se protéger quand il voit plusieurs soldats ennemis avancer vers sa position. D’où sortent ces hommes ? Mieux vaut donc partir, s’éloigner au plus vite. Au-dessus de sa tête, des projectiles sifflent tout à coup et trois ennemis devant lui tombent lourdement. Il se retourne et voit plusieurs archers encocher à nouveau pour une autre salve. Que doit-il faire ? Rester allongé au risque d’être très vite tué par une épée ennemie ou bien courir en retraite, le dos courbé vers ses compagnons archers ? Il n’est pas temps d’hésiter. À peine est-il debout qu’on le dépasse en hurlant, l’arme brandie. La distance est trop courte à présent. C’est au corps à corps qu’il faut se battre. Il voit Ian sur la gauche, l’arc en bandoulière, une dague dans la main gauche, une épée dans la droite. Tout comme lui, les autres moulinent comme des diables, entaillant les chairs, fracturant les mâchoires. Le sang gicle, les hurlements fusent. Un homme lui paraissant immense court vers lui, une hache à la main. Il vocifère des sons rauques et terribles. Sa figure est rouge et sale de boue. Un bouclier de bois à son bras gauche envoie promener un ennemi comme fétu de paille. Il ne s’arrête pas pour l’achever, mais poursuit sa course, les yeux rivés sur Antoine, son arme déjà prête à lui fendre le crâne. Près du corps du soldat à terre, une pique est abandonnée. Antoine se jette vers elle, tente de la redresser, mais elle est coincée sous la jambe du mort. Il panique, hurle, tire la pique vers lui, mais elle est trop longue, trop lourde et déjà l’homme est sur lui, la hache élevée bien haut pour venir s’abattre quand Antoine entend le son mat d’une flèche venant se ficher dans le crâne de l’homme. Sa bouche reste grande ouverte, ses yeux s’éteignent dans l’instant et sa hache frôle l’épaule avant que le corps ne tombe inanimé.
— Chiabrena ! Je n’te cherche point tençon, mais cours ! Et prestement !{9}
Ian le prend par l’aisselle et l’aide à se lever. Des trompettes sonnent derrière eux, le sol vibre sous la charge de cavaliers qui passent en hurlant. Enfin, il sont à l’abri, loin du tumulte guerrier.
Antoine s’acagnarde au tronc d’un arbre mort, ivre de fatigue et de peur. Quelques minutes plus tard, il dort à poings fermés.
On le réveille alors que le soir s’annonce. Comment a-t-il pu dormir aussi longtemps ? Il s’en étonne, mais n’a pas le temps de se questionner plus avant, car Ian vient le chercher, une gourde à la main. Il paraît saoul et cela se confirme à son haleine empuantie et sa diction pâteuse. Le comprendre est tout à fait impossible, mais sa mine réjouie laisse à penser que la bataille a été remportée ou qu’il va passer du bon temps avant la prochaine. Ian tend la gourde. La soif est plus forte que le dégoût et Antoine boit à la régalade. Il s’attend à boire du vin et c’est de la bière, enfin, un breuvage très fort, piquant, qui y ressemble. Il crache et Ian lui intime l’ordre d’en boire à nouveau. Non, cela suffit. Mais debout au-dessus de lui, le barbu lui inonde le visage en riant. C’est une vraie douche houblonnée et il manque s’étouffer. Arrivent deux femmes qui d’apparence sont des prostituées. Saoule comme Ian, l’une d’elles entreprend de déshabiller Antoine tout comme sa collègue dont Ian soupèse en riant la poitrine généreuse. Si Ian a depuis longtemps dépassé toute retenue, il n’en est pas de même pour lui et il préfère quitter l’endroit et tenter de réfléchir à ce qui lui arrive.
Un tonneau empli d’eau lui permet de se décrasser du mieux qu’il peut puis, sentant dans l’air un parfum de viande rôtie, il ne résiste pas à l’envie d’assouvir la faim qui le tenaille en suivant la piste odorante jusqu’à une hutte ouverte où des femmes s’activent devant des braises. Il s’apprête à y pénétrer quand un soldat le bouscule avec rudesse en l’injuriant. Le lieu est réservé aux chefs sans doute, et la piétaille comme lui n’y a pas accès. L’une des femmes, une jolie brune aux yeux verts lui adresse un sourire quand il se relève. Elle ne doit guère avoir plus de vingt ans, est menue avec de longs cheveux jusqu’au creux des reins. La blancheur de ses bras découverts jusqu’aux épaules et son visage remarquablement ovalisé se détachent de la pénombre régnant dans la hutte. Elle le regarde quelques instants puis fait un léger signe en lui désignant l’arrière de l’édifice. Antoine pense s’être trompé, mais c’est bien à lui qu’elle s’adresse. Il contourne des enclos où sont parquées des chèvres et arrive derrière la hutte où la jeune femme le rejoint avec un gros morceau de viande grillée.
— Tu as bon flerement{10} pour être venu céans. Tiens, mange ! Tu sembles familleux.{11}
Il s’assied sur un tonnelet renversé et déguste la viande, tendre et juteuse, mais aucunement assaisonnée. Il remercie la jeune fille. Elle s’appelle Guiraude et elle est cantinière, comme sa mère. C’est du moins ce qu’il croit comprendre. Elle n’a pas froid aux yeux. Il lui plaît et elle le lui dit sans équivoque. Mais, loin des gestes obscènes des prostituées, elle a pour lui la délicatesse de son jeune âge et la simplicité de sa condition. Il tente bien un instant de lui expliquer son aventure, mais renonce quand elle effleure ses lèvres pour le faire taire. La nuit est tombée et nul fanal ne vient éclairer leurs ébats. Antoine se laisse flotter en sa compagnie dans cette bulle de plaisir. La chair exulte, laissant les sens effacer, un temps joyeux, l’angoisse irraisonnée. Il oublie où il est et ce qu’il est.
Tout à coup, la bulle explose quand un homme fait irruption et arrache Guiraude d’entre ses bras. La torche qu’il jette à terre découpe la silhouette en un effrayant personnage. Il n’est guère grand, mais large d’épaules et Antoine peut lire sur son visage déformé la haine et le désir de tuer. L’épée se plante en terre à deux centimètres de son torse alors qu’Antoine roule sur lui-même pour se relever. Guiraude crie. L’homme la frappe de la main et elle tombe à la renverse, disparaissant dans l’obscurité. L’épée est arrachée et Antoine la sent déjà se planter dans son cœur quand celle-ci reste figée devant lui. Les jambes de son assaillant se dérobent et son corps inerte tombe à ses pieds. Une nouvelle silhouette se tient devant Antoine et il la reconnaît. Derrière son dos, la courbure scintillante du grand arc en if se détache sur le ciel noir. Ian essuie la lame dans l’herbe rase et s’approche de son compagnon d’armes.
— Il est risqué de s’ebanoyer{12} avec une vuiseuse{13} comme Guiraude. Si tu veux te vider les coilles, d’autres louvières{14} que je connais contenteront mieux ta pendeloche.{15}
Antoine se sent mal, a envie de vomir, puis s’approche de Guiraude, toujours inconsciente.
— Arrière ! Laisse-moi faire si tu ne veux pas avoir la hart au col{16}. La Guiraude était à celui-ci, dit Ian en désignant le cadavre. Elle a voulu l’emberlucoquer{17}, car c’était un holier{18} et l’a homicidé après dispute.
Il met le couteau dans la main de la jeune fille et entraîne Antoine loin du lieu en criant alentour.
Un groupe de soldats casqués arrive et Ian s’entretient avec l’un deux, lui désignant le chemin menant vers la scène de crime. Bientôt, on entend Guiraude hurler, puis elle est emmenée par l’escouade. Le groupe passe devant Ian et Antoine et celui-ci la voit se débattre entre les hommes en armes, criant, jurant. Elle l’insulte, cherche à l’atteindre d’un crachat haineux. Antoine comprend la manœuvre de Ian qui va sans nul doute la mener au cachot ou pire, à être exécutée sans même bénéficier d’un procès équitable.
— Non, crie-t-il, elle n’a rien fait ! Laissez-la !
Ian le bouscule, l’injurie à son tour et le tire en arrière. Les soldats se fondent dans la nuit qui retentit durant quelques instants des cris de Guiraude vouant aux gémonies les hommes et Antoine en particulier.
— Mon Dieu ! Qu’ai-je fait ? C’est pas possible !
Il souhaite à nouveau que ce cauchemar prenne fin, qu’il se réveille dans le lit de son père, chez lui, à Saint-Maur.
— Qu’est-ce que tu as fait ? C’est ignoble ! Elle n’y est pour rien !
Ian ne répond pas. Quand Antoine le traite de s****d et veut le prendre par le col, il réagit comme on le fait avec un chien soudain devenu menaçant. Le juron vole de sa bouche à la face d’Antoine, surpris, puis déséquilibré par la bourrade. Il tombe à la renverse, mais se relève d’un bond. Ian n’est qu’une ombre silhouettée par les feux des bivouacs, auréolée de mèches et de poils de barbe hirsutes. Antoine veut le frapper au visage, mais l’esquive est suivie d’un coup de poing dans les côtes qui le tord en deux. Il retombe à terre en geignant.
— Relève-toi et allons vider quelques jacquelines, cela vaut mieux !
Soutenu par Ian, il vacille jusqu’à une hutte où des compagnons archers se saoulent avec de la vinasse. Encore à moitié groggy, il s’écroule sur un banc et récupère petit à petit, refusant la coupe de vin clairet qu’on veut lui faire boire. Des rires fusent. Il distingue quelques mots à caractère sexuel. Les bivouacs des hommes de troupe retentissent toujours des mêmes discours et cela, quelle que soit l’époque. La douleur au thorax et la colère semblent se décupler quand un homme vient pisser près du banc, ivre et puant. Le jet d’urine arrose ses jambes et l’homme regarde Antoine, sort un couteau, le menace. De quoi ? Il n’en sait rien. Un autre rit derrière lui et lui tape dans le dos. Le soudard trébuche, compisse le banc, se raccroche à Antoine qui évite la lame, récupère celle-ci quand elle tombe à terre.
— Foutre ! hurle l’autre.
Antoine est ivre, mais de rage. L’homme tombé sur le banc l’insulte, lui crache à la figure. Antoine brandit la lame, l’insulte à son tour et ne voit pas la dague que l’archer assis près de l’autre sort à l’instant. Mon Dieu ! C’est donc ainsi que l’on meurt ? C’est étrange de sentir le métal pénétrer dans ses chairs. La douleur vient après, mais d’abord c’est le contact froid du couteau qui perturbe. Comment ? On me tue ? Je vais mourir ?