Chapitre V

813 Mots
V Johnny Rosko était commandant au commissariat de police à Vannes. Il se lissa la moustache, se recula dans son fauteuil et s’installa en position quasi horizontale. C’est toujours ainsi qu’il réfléchissait le mieux et prenait les décisions importantes. Ses parents étaient originaires de Roscoff, d’où son patronyme, et lui avaient accolé ce prénom, à cause des Johnnies, ces marchands d’oignons roscovites qui partaient bon an mal an, vendre leur production outre-Manche. Il était en outre affublé d’une boite-rie, comme Grand corps malade qu’il vénérait, occasionnée par un accident : sa tête avait violemment heurté le bord d’une piscine. Il était resté plusieurs mois paralysé et n’avait dû sa récupération qu’à sa volonté et à sa constitution d’athlète. Depuis, on le surnommait “Le diable boiteux”, en référence à Talleyrand avec qui, pourtant, il avait peu de ressemblance physique, mais il partageait son caractère bien trempé. Il avait hérité de l’homme d’état l’habileté dans les négociations, les reparties cinglantes, pour peu qu’on l’attaquât de front. Non seulement, il ne s’offusquait pas de la filiation que beaucoup auraient trouvé encombrante, mais il la revendiquait plutôt. Il était sobre, ne fumait pas, restait droit dans sa tête et ne s’accordait aucun écart. Son supérieur, le divisionnaire Eugène Lerabeau, moins intelligent, n’avait pour lui que mépris et jalousie. Autant l’un brillait par son esprit, autant l’autre, par sa suffisance et ses lacunes professionnelles – il avait habilement manœuvré pour en arriver à ce poste. Les deux hommes avaient du mal à travailler ensemble, ils étaient à l’affût du moindre coup tordu pour mettre l’autre dans la difficulté. * * * Quand Rosko arriva sur les lieux, des collègues de la gendarmerie avaient déjà balisé la scène de crime et une nuée d’officiants s’affairaient dans le périmètre. On avait trouvé un homme assassiné à l’extérieur de la cathédrale de Vannes, rue des Chanoines, caché derrière un bosquet d’hortensias. Le jardinier avait découvert le corps aux aurores. Il gisait sur le sol, dos contre terre, un genou replié et surtout une corolle de sang dans la région du cœur. Le médecin légiste ne fit aucun mystère sur les causes de la mort : elle avait été provoquée par à un coup v*****t porté par un objet contondant. Rosko appréciait ce plus que cinquantenaire bougon avec qui il avait déjà travaillé plusieurs fois. — Alors Doc, vos conclusions ? — Il n’est pas difficile de conclure : une lame ou un objet pointu a perforé le muscle cardiaque. Alfred Ducroq en avait déjà vu pas mal tout au long de sa carrière et il était blasé ; il venait de la région parisienne où ces genres de faits divers sont légion. Il se considérait en préretraite dans le Morbihan. Des badauds se tenaient à distance, ne voulant pas rater une miette du spectacle. Rosko donna des ordres à son second Julien Destrac, un jeune lieutenant de police. — Tu prends une équipe et vous lancez l’enquête de voisinage, je veux tout savoir sur le mec depuis le berceau, jusqu’à ses tendances sexuelles, ses fréquentations, le “menu” habituel… Moi, je dois passer par mon rapport à “l’autre” – il nommait ainsi le commissaire Lerabeau, souhaitant lui voler jusqu’à son identité. * * * Il était revenu au “block” et entra sans frapper dans le bureau du boss qui l’attaqua d’emblée : — Rosko, je n’irai pas par quatre chemins, vous m’emmerdez, cette affaire m’emmerde, c’est pour cela que je vous la confie. — Je n’en attendais pas moins de vous. Le commandant lui balança les premiers éléments dont il disposait. — Le mort, Ludovic Méchin, était diacre à l’église Saint-Patern, il venait souvent à la cathédrale. On ne lui connaissait pas d’ennemis. — Ça fait mauvais genre, éructa Lerabeau, l’évêché est en émoi, il a alerté la mairie et les autorités. Je vous conjure de mener rondement cette affaire… si vous en êtes capable. Après des échanges veloutés, Johnny Rosko tourna les talons, moins il voyait le singe, mieux il se portait. Il regagna son bureau pour écrire le PV des premières constatations. Julien Destrac le rejoignit deux heures plus tard. Ce dernier était une récente recrue de 25 ans qui vouait à son hiérarchique une admiration sans bornes, mêlée à une crainte de le voir exploser à chaque instant. — Lambert décortique sa vie, il a pour consigne de noter le moindre frémissement de poil ou de clignement de cil. Il va bientôt me rendre compte de ses recherches. J’ai rencontré plusieurs personnes, elles sont unanimes : la victime était on ne peut plus discrète et faisait peu parler d’elle. À part ses apparitions comme diacre, c’était “L’homme invisible”. Rosko tenait son équipe en haute estime, elle faisait toujours le job de façon très pro. Il se félicita d’avoir intégré le nouvel élément qu’il avait jugé d’emblée très brillant. — Bon, tu continues, je vais m’occuper de la veuve et des orphelins. Ils se dirigèrent vers la machine et le commandant proposa un café à son second. — Les histoires de fric, de fesses, c’est de la routine, mais là, y’a le frac… la religion, et ça risque d’être plus délicat. Destrac en convint aisément. Tout en faisant la grimace, Rosko éructa : — Bordel, faudra changer de fournisseur, cette machine dégueule du café de basse classe ! Ce n’était pas une raison pour donner un grand coup de pied dedans, qui résonna jusque dans sa jambe malade. Elle se faisait rarement oublier.
Lecture gratuite pour les nouveaux utilisateurs
Scanner pour télécharger l’application
Facebookexpand_more
  • author-avatar
    Écrivain
  • chap_listCatalogue
  • likeAJOUTER