VI
Le lendemain de ma première nuit agitée, déjà loin du Minio, j’ai pensé à Francine… Elle avait de l’embrun dans les yeux, car elle est native de Penvins sur la Presqu’île de Rhuys, ce n’est qu’après, qu’elle a émigré à la ville. Sur la fin, c’était une forte tête qui ne me laissait jamais tranquille. Si elle ne s’était pas cassé la pipe, Dieu sait quelles misères elle m’aurait faites !
J’ai évité les quatre-voies qui sont gratuites chez nous, à cause d’Anne qui avait le cœur sur la main et pas intéressée pour faire payer les voyageurs. Les paysages se ressemblaient, mais ils étaient différents ; si on n’aime pas les bruyères, les landes et les genêts, faut pas venir en Bretagne.
Après Landevant, je suis arrivé dans le pays de Lorient.
J’ai dépassé le port d’Hennebont, la ville des anciennes forges, maintenant à Inzinzac-Lochrist. J’ai admiré le château et ses fortifications. Après le pont de pierre avec plein d’arches, je n’ai pas pu m’empêcher d’acheter un kouign-amann débordant de beurre et qui tient au corps, et je l’ai mangé sur les bords du Blavet.
Y’a une promiscuité sur un tracteur, c’est comme sur un bateau, ça passe ou ça casse, et je voulais voir jusqu’où je pouvais aller avec Francine là et pas là, comme ça, j’aurais mesuré combien elle était encore vivante. Parce qu’on a beau avoir été mariés ensemble plus de vingt ans, on avait quand même du mal à se supporter dans la même maison.
En longeant une route départementale, j’ai vu un laboureur dans son champ, alors vous savez ce que c’est, quand un tracteur rencontre un autre tracteur… N’importe où dans le monde, on reconnaîtrait entre mille ceux qui travaillent la terre, à cause des mains, des ongles, des corps, des vêtements, des façons de se tenir et de causer.
On a parlé mécanique, lui, il avait un trente tonnes, un Lamborghini, il m’a dit que le Massey, je pouvais le mettre à la casse, « mais c’est pas sûr qu’ils le prennent, peut-être tu devras payer ! » J’ai regardé Bienvenu et je ne l’ai pas trouvé si piteux d’état que ça, l’autre devait être jaloux. En tout cas, il était bavard comme une pie, c’était le genre de gars, tu lui demandes l’heure et il te raconte sa vie. Et sa vie c’était dans les champs infinis, il ne connaissait que ça comme ligne d’horizon.
Je n’aurais jamais dû m’arrêter, car j’ai eu un mal de chien à repartir, c’est toujours pareil avec les bavards, ils te prennent la tête et ne la lâchent plus. « Mal de chien », ça m’a fait penser à Camembert qui dormait dans la remorque, lui les paysages, il n’est pas intéressé, c’est une affaire d’hommes. C’est une boule de poil qui n’a pas de race, sauf que c’est un chien à vaches qui n’avait pas de pareil à les rassembler ou les faire rentrer, un vrai métier. Il courait après l’une et après l’autre, et finissait toujours par gagner. Francine disait souvent : « Bien que ce soit ton chien, il est intelligent. » C’est vrai qu’on dirait qu’il parle avec les yeux. « Il ne lui manque que la parole », dit Yvon, mon copain, et il sait de quoi il parle, il est presque muet, alors ça l’impressionne. Il bégaie, parce qu’un jour, quand il était gosse, il s’est trouvé enfermé dans la cave et tous ces bras et ces yeux dans le noir, qui le guettaient, ça lui a donné des peurs bleues. Camembert tient à moi comme le bateau à la mer. Le soir, je l’attache à la remorque et faudrait pas que quelqu’un vienne à attaquer, il défendrait mieux que des armes.
* * *
Arrivé à Larmor-Plage, je suis tombé nez à nez avec l’océan. Tu peux le regarder dans les yeux, ce n’est pas lui qui les baissera. Il a des odeurs particulières avec l’iode, le goémon et les chiures d’oiseaux, tu ne peux pas te tromper, t’es en Bretagne ! Faut pas chercher à savoir combien l’océan contient de l****s d’eau ni ce qu’il ramène de ses voyages, il faut le laisser faire et il apporte plein de bonnes choses. Francine adorait se promener à son bord, elle ramenait toutes sortes de saloperies, des laisses de mer, et elle fabriquait des objets avec, ou des bijoux en coquillage, je ne lui disais pas que c’étaient des ramasse-poussière, vu que c’est elle qui faisait le ménage. Elle disait, je me rappelle, c’était beau : « Devant lui, t’as pas envie de le vider, mais de vider ton sac, oui, de lui confier tes peines et tes chagrins, il noie tout ça dans son liquide. » C’était une penseuse, Francine ; dans son autre vie d’avant moi, elle était commerçante, et ces gens-là sont habitués à parler avec les gens et à penser aussi. Si je ne l’avais pas détournée, elle serait devenue quelqu’une.
Du coup, avec des larmes dans les yeux à cause du vent qui naît toujours sur la mer, je l’ai invitée au restaurant. Je l’ai installée à côté de moi sur une chaise, la serveuse a dû me prendre pour un fou, mais pas grave, dame gast non ! Et je nous ai commandé une choucroute de la mer. Le restaurant s’appelait le “Mor Braz” et la taulière était sympa comme une porte de prison, mais la cuisine était bonne. Moi, je lorgnais surtout la petite serveuse qui était mignonne comme un bouchon et qui n’avait pas froid aux yeux, gast ! et qui avait des jambes musclées comme un cycliste et des nichons qu’on aurait dit les deux mamelles de la France.
J’y ai questionné :
— Comment allez-vous ?
Elle a répondu :
— Un jour ça va, un jour ça va pas, ça fait deux jours de passés.
Elle était rigolote la cocotte, alors quand elle m’a demandé :
— Qu’est-ce qu’il va prendre, le monsieur ?
J’y ai dit :
— La serveuse, si c’est possible…
Elle a rigolé torride.
Vous auriez vu les yeux de Francine, pire que des grands yeux de vache, ronds comme des ballons et tueurs comme des fusils de chasse. Alors pour me faire pardonner, je me suis offert une coupe de champagne, y’avait pas de raison, gast ! Et j’ai bu à sa santé. Ce n’est pas tous les jours qu’on fait le Tro Breizh. Et puis de fil en aiguille, on… j’ai bu la bouteille entière, si bien qu’on… que je commençais à confondre le jour et la nuit. Je crois que c’est à cause des bulles que, ce soir-là, Francine m’a raconté notre rencontre.
Son père s’est barré quand elle était toute jeune, si bien qu’elle est restée boiteuse un bon bout de temps. Elle a épousé son premier mari très jeune et il ressemblait un peu à son père, elle voulait recoller les morceaux, ce qui n’est pas facile quand on n’a pas le plan du départ, il lui manquait le schéma de montage. Ils ont été heureux dans leur magasin parisien, mais dix ans plus tard, il a atteint un infractus qui l’a tué ; elle s’est dit : Voilà que ça recommence, il se barre aussi ! Elle a mis du temps à faire son deuil, car ça ne se fait pas comme ça, je suis là pour témoigner. Et puis, elle est revenue en Bretagne pour calmer sa douleur et il y a eu le coup de la panne, sa voiture a versé au fossé sur la route glissante, au bout du chemin de chez moi.
Elle m’a trouvé sympa avec mes bottes vertes et mon air ahuri, merci Francine ! Elle a eu pour ainsi dire le coup de foudre quand j’ai volé à son secours avec Lamy, mon cheval, qui l’a tirée de là. Moi, je l’ai bien aimée aussi dès le début, faut dire qu’on ne voit pas grand monde à la campagne et surtout pas des belles femmes. Après, on a eu des coups de foutre et ça n’est pas désagréable non plus. Ce qui nous a mis deux enfants au monde, un gars et une fille : Marie-Françoise, l’aînée, et Ange, le cadet, qui sont de beaux enfants qu’on nous a livrés et qu’on a aimés comme on a pu.
J’ai eu l’impression, dans l’alcool, que ses yeux verts se sont accrochés aux miens et c’était comme si on avait de la pluie dedans, dites donc ! Elle a posé sa main sur ma main et elle m’a dit en mangeant sa crème brûlée, pour ainsi dire :
— Je suis bien avec toi.
Alors je ne savais plus ce qui était vrai et faux ; est-ce qu’on était sur le chemin du Tro Breizh ou quoi ? Est-ce qu’il n’y avait pas des inventions ? Est-ce que ma tête tournait bien rond ? Je me suis retrouvé, “chépa” comment, dans la remorque à rêver.
Francine avait revécu. Elle était revenue du cimetière avec des fleurs et elle les a posées sur la table. D’ailleurs, ce n’était pas une table, c’était l’établi dans la loge à battre. D’ailleurs, ce n’étaient pas des fleurs, c’étaient des bouquets d’enfants qu’elle m’avait lancés à la figure. « Tiens, les voilà, ceux que tu m’as faits ! » Elle criait dans mes oreilles et moi, j’aurais préféré écouter le bruit de la mer ou des branches qui craquent dans le vent. Et puis, tout a disparu, on était sur la lande, la nuit. Et y’avait quelqu’un, je crois que c’était l’Ankou, qui a dit : « Ça y est, il est temps de repartir ! Francine, je suis revenu te chercher ! » J’ai essayé de la retenir en lui offrant des fleurs et des enfants, mais elle a suivi le squelette en rigolant de moi : « Tu ne me mérites pas, je rejoins les miens, là-bas. » Je suis resté triste et seul, avec la quéquette basse, et je me suis allongé sur la terre et j’ai pleuré, gast, en étant piqué de partout par la lande, j’ai pleuré et je n’arrivais pas à m’arrêter, tellement mes épaules étaient secouées. Et alors, la petite serveuse du restaurant est arrivée, elle m’a pris dans ses bras en disant : « Faut pas pleurer comme ça, une de perdue, dix de retrouvées ! » et on a fait l’amour sur la lande, mais ce n’était pas dur, c’était comme un lit de fleurs et au moment où… Paf ! Je me suis réveillé tout en sueur sur mon lit de camp… C’est souvent qu’on n’arrive pas aux meilleurs moments.