— Allons, ami.
Celui qu’elle appelait s’apprêtait à sortir de la voiture, je m’avançais vers lui. À ce moment précis, j’eus la certitude que je tenais la clef du mystère. Mais l’homme qui penchait la tête, m’aperçut et rentra vivement à l’intérieur. Il dit seulement, d’un ton bref :
— Jenny !
Et c’était bien la même voix qui avait parlé dans la loge. La chanteuse, inquiète, s’approcha de la portière, se pencha à l’intérieur, puis, se tournant vers le cocher :
— Union Square…
Elle pivota sur ses talons, entra, en coup de vent dans le vestibule et disparut. La voiture tourna, sortit. Et sans avoir pu voir son mystérieux occupant, je restai seul sous la porte cochère. Le portier s’approcha de moi et me dit :
— Jolie femme, milord. Le monsieur n’est pas rentré, ce soir, avec elle… Si milord veut écrire, je puis monter la lettre.
Je donnai un second dollar à ce complaisant serviteur et je regagnai la salle où Pector et Raleigh savouraient leurs liqueurs nationales.
— Eh bien ? demanda le banquier.
— Décidément, vous avez raison : elle en vaut la peine. J’irai demain.
Nous rentrâmes nous coucher. Mais le lendemain à l’heure du déjeuner, comme Pector paraissait dans la salle à manger :
— Mon cher vicomte, vous n’avez pas de chance dans vos tentatives galantes. Je viens d’être averti, par la direction de l’Opéra, que la troupe italienne ferait relâche ce soir. La Hawkins a attrapé froid, hier soir, elle ne pourra pas chanter. Et, comme elle est attendue, après-demain, à Chicago, elle part tantôt, par le rapide. Adieu le rendez-vous. Du reste, voici une lettre qui vous est adressée et qui vous apporte, sans doute, ses regrets.
J’ouvris l’enveloppe. Sur un carré de bristol, au coin duquel était timbré ce chiffre J. H. entouré de cette devise : Never more, je lus ces lignes : « Je suis désolée de manquer votre visite, dont je me promettais un grand plaisir, cher monsieur, mais les artistes ne sont pas toujours maîtres de leur volonté. Aujourd’hui je n’aurais pu vous parler, car je suis enrouée. Je pars pour Chicago et New-York, où je passerai quelques semaines. Si les hasards de votre voyage vous y amènent, je serai heureuse que vous me donniez une revanche. Une poignée de main amicale. Jenny Hawkins. »
Je restai songeur. Mes deux compagnons se moquèrent de ce qu’ils appelèrent mon sentimentalisme. Ils ne pouvaient soupçonner les graves préoccupations, les soucis poignants que me causait ce brusque départ. Après les divers incidents de notre mise en présence, l’indisposition, assurément feinte, de la chanteuse, et son parti pris de me fuir, étaient une confirmation de mes soupçons, presque un aveu.
Je réfléchis profondément à la situation. Si Léa Pérelli, par un enchaînement de circonstances, inexplicable pour moi, vivait, après que Jacques de Fréneuse avait été condamné pour l’avoir tuée, il était évident que ce mystère recouvrait une monstrueuse iniquité. Je pris la résolution inébranlable de l’éclaircir et de réparer le mal qui avait été fait à mon malheureux ami. Mais ce n’était pas en Amérique, vaste continent où Jenny Hawkins errait vagabonde, que je pouvais tenter de suivre une piste, de procéder à une enquête, et essayer d’établir la vérité. Là, j’étais seul, sans appui, sans ressources, tout à fait désarmé. Le crime avait été commis en France. C’était en France qu’il convenait de poursuivre la révision du procès. Et la première précaution à prendre, la plus élémentaire, devait consister à rompre tout contact avec Jenny Hawkins et son compagnon inconnu. Il fallait les laisser se remettre de leur alarme, leur rendre une complète sécurité, afin de les mieux surprendre quand le moment paraîtrait favorable. Et pour cela, avant tout, il importait qu’ils n’entendissent plus parler de moi.
Cette résolution arrêtée, je m’y tins fermement. Je traversai l’Amérique, m’embarquai à la Nouvelle-Orléans, et, il y a trois semaines, j’arrivai à Paris. Je me suis, pendant ce temps-là, occupé à reprendre pied, à renouer les relations, détendues par une absence de dix-huit mois, et à chercher l’occasion d’entamer les hostilités. Cette occasion m’a été fournie ce soir. Je vous ai narré mon aventure, et je vous demande, si vous, Marenval, avec votre grande fortune, votre goût pour les choses qui ne sont pas communes, et la hardiesse que vous montrez à heurter, quand vous le jugez bon, les idées courantes, vous voulez collaborer, avec moi, à réhabiliter un innocent et à confondre un coupable ? Et puis, mon cher, voyez-vous, ce ne sera pas banal. Il y aura une grande maestria à tenter cette œuvre-là. Ce n’est pas à la portée du premier venu. Jacques de plus est votre parent. Vous remporterez, aux yeux de tout Paris, un vrai triomphe, si vous réussissez. Et je crois que vous aurez une page étonnante dans l’histoire de ce temps-ci, qui se distingue par son égoïsme et sa veulerie. À la fin du XIXe siècle, quand personne ne croit plus à grand’chose, n’est pas qui veut un justicier et un redresseur de torts. Et, en conscience, mon cher ami, tenir cet emploi, c’est être sûr de jouer un rôle unique.
Marenval avait écouté le récit de Tragomer avec une attention passionnée. Il avait palpité aux épisodes et frémi aux péripéties. Il avoua, plus tard, qu’il s’était senti empoigné comme jamais il n’avait eu l’occasion de l’être, et qu’une voix secrète lui avait murmuré à l’oreille : Marenval, il y a une affaire « épatante » à mener là, et c’est toi qui en auras l’honneur ! Lorsque Christian eut terminé, il retrouva la parole, et éclata comme une chaudière dont les soupapes ont été trop comprimées :
— Eh bien ! Tragomer, je ne regrette pas ma soirée ! Oh ! vous venez de me donner chaud, mon bon ! Quelle histoire ! Vous avez eu un fameux flair de me la raconter. Je suis, en effet, l’homme qu’il vous faut. Nous allons manigancer ça, dans les grands numéros. On ne me met pas dedans, moi ; j’ai l’habitude des affaires, et je connais les hommes. Les femmes aussi ! Ah ! mon brave Tragomer ! Vous avez dû vous en faire du sang d’encre, pendant la traversée, quand vous ruminiez toute l’aventure ! Mais, à partir de maintenant, nous allons mettre les fers au feu, et ça va marcher !
Christian interrompit son impétueux compagnon :
— Surtout de la prudence. Pas une parole prononcée au hasard. Vous ne soupçonnez pas toutes les difficultés auxquelles nous pouvons nous heurter.
— Comment ! Des difficultés ! Mais tout le monde va nous aider. La justice, les pouvoirs publics, le chef du gouvernement… Dès que nous aurons des preuves sérieuses à fournir de l’erreur commise, chacun s’empressera de la vouloir réparer. La seule partie délicate de l’affaire, c’est l’enquête.
— Tout est délicat, dit Tragomer. Ne comptez pas sur le concours de la justice. Sa première pensée sera de se défier, la seconde de résister à nos efforts. Il n’est jamais agréable d’avouer qu’on s’est trompé. Et la justice, par profession, n’admet pas qu’elle soit sujette à l’erreur. Vous savez combien de temps, de travaux, de vouloir et de puissance, il a fallu pour obtenir les rares réhabilitations qui ont été consenties par la magistrature. Presque toutes ont été arrachées à la justice par la politique. Ne vendez donc pas la peau de l’ours : il n’est pas encore par terre. Nous avons de beaux atouts dans la main : votre immense fortune, vos grandes relations, votre ténacité et votre intelligence. J’ajouterai, si vous le permettez, mon courage et ma volonté.
— Oui, certes, bon Christian, s’écria Marenval, en serrant les mains du jeune homme. À nous deux, nous réussirons. Je serai silencieux, circonspect, je vous le promets. Vous n’aurez pas un reproche à m’adresser.
— C’est bien ! Écoutez-moi encore, pendant quelques instants. J’ai des renseignements complémentaires à vous fournir. D’abord Jenny Hawkins n’est plus en Amérique, elle est en route pour l’Angleterre.
— Pour l’Angleterre ! Elle y chantera ?
— À Londres, à Covent-Garden. Je l’ai appris par les journaux anglais, ces jours-ci. Enfin, le hasard m’a servi mieux que je ne l’espérais, et m’a fourni, sur l’homme mystérieux qui accompagnait la chanteuse à San-Francisco, des données précieuses…
— Vous le connaissez ?
— Je crois le connaître. L’autre soir, au cercle, je jouais, avec des amis, au bridge, lorsque, à la table voisine de la nôtre, un des joueurs, en allumant sa cigarette au chandelier placé près de lui, renversa l’abat-jour qui prit feu. Son partenaire dit alors vivement : « Prends garde ! » Et je sursautai à ces deux mots prononcés. Je venais de reconnaître la voix, l’intonation, l’accentuation qui m’avaient frappé en ces mêmes paroles, entendues par moi dans la loge de Jenny Hawkins. Je me retournai brusquement, et je regardai celui qui venait de parler. Il m’avait vu me retourner, et lui aussi me regardait. Nos yeux se croisèrent, se fouillèrent. Et, au fond des siens, je lus nettement cette pensée : il m’a reconnu. Il affecta de sourire et dit gaîment :
— Ne brûlons pas le matériel, n’est-ce pas Tragomer ?…
— Et cet homme, interrompit Marenval, ce membre du cercle, qui vous traitait si familièrement… C’était ?…
Tragomer devint sombre, l’animation de son visage fit place à une morne pâleur et, baissant la tête, il dit :
— C’était le comte Jean de Sorège, l’ami intime, le camarade de plaisir de Jacques de Fréneuse, au temps où il était libre et heureux.
Marenval frappa dans ses mains, fit entendre un sifflement, qui dénotait le plus complet désappointement, puis, avec une expression désolée :
— Tragomer, voilà le dernier nom que j’attendais. Tout devient obscur, tout est inexplicable. Comment soupçonner Jean de Sorège d’avoir commis le crime ? Pour quelle raison ? Sous quel prétexte ? Si quelqu’un est impossible à accuser, c’est bien lui. Et, dès les premiers pas, nous voilà arrêtés.
— Ne vous découragez pas si vite, répliqua gravement Christian. Rien n’est impossible, rien n’est invraisemblable. Vous vous heurtez à la personnalité de Sorège, et à sa qualité d’ami de Jacques. L’intérêt qu’il a eu à perdre cet innocent, vous échappe comme à moi. Mais ne doutez pas que nous trouvions les mobiles qui l’ont fait agir. Car c’est lui, vous entendez, qui était à San-Francisco, et c’est lui le coupable. Je le prouverai, avec peine, mais, je n’en doute pas, d’une façon irrécusable. Pour établir la culpabilité d’un prévenu, il faut des présomptions nombreuses et évidentes. Et, ici, nous n’avons pas à poursuivre seulement un criminel, nous avons à innocenter un condamné. Il faut donc trois fois plus de certitude que pour une affaire ordinaire. C’est ce qui doit nous enflammer, Marenval. Car, plus la tâche est difficile, plus le succès sera éclatant. Êtes-vous toujours prêt à me seconder ?
— Oui, dit Marenval, malgré tout !
Le breton regarda son compagnon avec fermeté :
— C’est bien ! Vous êtes l’homme que je pensais. Nous réussirons.
Il prit sa montre :
— Voilà qu’il est une heure du matin. Assez causé, pour une première fois. Notre pacte d’alliance est conclu ?
— Parole donnée. S’il y a de la dépense à faire, cela me regarde. Et s’il y a du danger…
— Je m’en charge, dit Tragomer.
— Doucement ! protesta Marenval. Vous ne m’avez pas compris : part à deux. Je veux me signaler et risquer le coup, avec vous, en frère.
— Eh bien ! Soit !
Ils se serrèrent la main, et, par la porte intérieure, ils rentrèrent dans le cercle.