II-1

2095 Mots
IIIl y a à Paris, des maisons tristes et des maisons gaies, sur la façade desquelles se lit la mélancolie ou la joie, qui paraissent faites pour abriter le plaisir ou la douleur, et dont les pierres ont une physionomie comme des êtres vivants. Ces maisons attirantes ou repoussantes donnent envie de les habiter ou de les fuir. Il semble, pour les unes, que toutes les faveurs de la destinée doivent combler ceux qui y séjournent ; pour les autres, que tous les maux de l’humanité doivent fondre sur ceux qui s’y arrêtent. Le passant, impressionné, hâte sa marche, quand il arrive dans l’ombre inquiétante de ces asiles du malheur, et détournant les yeux, pense à part lui : pour rien au monde je ne logerais dans ce tombeau. Au contraire, quand il se trouve devant un de ces coquets et riants séjours, il s’attarde à regarder autour de lui, comme pour s’imprégner de l’influence favorable, et s’éloigne, à regret, en se disant : ici doit habiter le bonheur. De toutes ces maisons silencieuses, noires, faites pour le deuil, la tristesse et la malchance, il n’en est pas de plus lugubre et de plus désolée que celle située rue des Petits-Champs, n° 47 bis, devant la porte cochère de laquelle s’arrêta, de bonne heure, le lendemain de Noël, la voiture de Cyprien Marenval. D’un air important, le visiteur dit à son cocher : — Pierre, promenez le cheval, au pas, pendant un quart d’heure, il a très chaud… J’en ai pour un peu de temps, ici, et il y a vraiment un courant d’air atroce dans cette rue. Il remonta le col de sa pelisse, leva les yeux sur la porte cochère, dont la voûte sombre s’ouvrait devant lui, et, déjà morose, rien que d’avoir regardé le rébarbatif passage, il s’engagea résolument dans la cour. Au fond, un hôtel d’aspect monacal, à la façade noircie par le temps, aux fenêtres fermées de leurs persiennes, comme des yeux clos, offrait son entrée, à laquelle on accédait par un perron de quatre marches verdies par les pluies. Marenval sonna, et le coup de timbre retentit dans l’hôtel, troublant le silence, d’un bruit sacrilège. Au bout d’un instant, à travers les vitres, le visiteur aperçut un vieux domestique qui se hâtait, et la porte s’ouvrit. Le serviteur, avec un étonnement joyeux, s’empressa, retirant à Marenval son paletot, disant avec une familiarité attendrie : — Oui, monsieur, ces dames sont là… Elles vont être heureuses de voir monsieur. Il y a longtemps que monsieur n’est venu… — Elles sont si tristes, mon brave Giraud… Si tristes, qu’il est difficile de se mettre au même diapason… Si affligé qu’on se sente soi-même, on craint, en essayant de les consoler, d’offenser leur douleur… — Oui, monsieur, c’est bien vrai ! dit le domestique en baissant la tête. Leur douleur est inconsolable. — Mais comment vont-elles ? Leur santé ? — Bonne, monsieur. On ne peut dire quelle ne soit bonne… Ah ! si l’état d’esprit était pareil… Mais il ne l’est pas. Non ! Il ne l’est pas ! — Enfin, Giraud, il faut espérer. Qui sait ? Ça peut changer. — Oh ! non, monsieur, il est impossible d’espérer… Mais, pardon, si monsieur veut prendre la peine d’entrer, j’irai prévenir ces dames. Marenval entra dans un vaste salon, un peu sombre, meublé d’un mobilier ancien en tapisserie. Sur les murs étaient accrochés quelques tableaux intéressants, reste d’une remarquable collection, dont des ventes successives avaient dispersé les plus précieuses toiles. Dans les angles, des vitrines étaient vides. Épaves d’un grand luxe, brusquement disparu, auquel n’avait survécu que la noble ordonnance d’une habitation jadis somptueuse. Il était facile de voir que les habitantes de l’hôtel ne se tenaient pas habituellement dans cette pièce d’apparat. Rien ne s’y trouvait des objets familiers à deux femmes intelligentes et actives. Tout était correct, froid et lugubre. Une porte s’ouvrit, et le vieux domestique reparut : — Si monsieur veut prendre la peine de me suivre, madame prie monsieur d’être assez bon pour monter chez elle… Le grand escalier de pierre à rampe de fer forgé fut gravi par Marenval, et sur le palier du premier étage, à l’entrée d’une galerie obscure, une jeune fille, tout en noir, s’avança au-devant du visiteur. Le vieux Giraud s’esquiva sans bruit, et Marenval se trouva, un peu gêné, en face de Mlle de Fréneuse. Elle lui tendait la main, en souriant. Mais quelle navrante mélancolie, dans l’expression de ce beau visage ! La délicatesse des traits était empreinte d’une gravité douloureuse. Les yeux noirs, doux et profonds, se cernaient, mortifiés par les larmes. Un front admirable couronné de cheveux blonds, ondulés, noués derrière la tête, sans coquetterie, donnait à cette fière physionomie une incomparable noblesse. Marenval regarda un instant sa belle parente, hocha tristement la tête, et dit d’un ton affectueux : — Eh bien ! mademoiselle Marie, toujours aussi peu raisonnable ? — Toujours aussi malheureuse, monsieur Marenval. — Et votre mère ? — Vous allez la voir. Elle introduisit Cyprien dans une petite pièce, sorte de sanctuaire, où Mme de Fréneuse avait réuni tout ce qui lui rappelait son fils. Portraits, livres, dessins, évoquaient celui qu’elle n’avait jamais cessé de pleurer, malgré ses fautes, et qu’elle regrettait tous les jours de sa vie. Elle se leva d’un fauteuil bas, et, vêtue de deuil, la taille voûtée par le chagrin, le visage blême sous ses cheveux blancs, très douce et très résignée, elle remercia tout d’abord Marenval de sa visite, en femme, non pas heureuse de voir rompre la solitude de son existence, mais touchée d’une démarche qui attestait un souvenir affectueux. Marenval, après s’être assis, dirigea ses regards sur un magnifique portrait représentant un grand et élégant jeune homme, au visage ouvert et joyeux. Un amer sourire plissa la lèvre de Mme de Fréneuse. Elle laissa le visiteur contempler à son aise la toile, puis d’une voix étouffée et presque sans timbre, elle dit : — Voilà ce qu’il était. Qu’est-il maintenant ? Qu’en a-t-on fait ? Depuis deux ans, il a été impossible d’obtenir qu’il laissât faire une photographie, que nous aurions payée bien cher… Il n’a jamais voulu consentir à ce que nous ayons, sous les yeux, un Jacques, les cheveux et la barbe rasés, portant la veste de bure… — Avez-vous de ses nouvelles ? — Régulièrement. — Dans quel état est-il ? — Matériellement, il ne se plaint pas. Il est si jeune, si fort. Et puis il est, paraît-il, bien traité. On l’a mis, dernièrement, dans les bureaux… Il rend des services. Son existence est moins misérable. Mais moralement… — Continue-t-il à protester de son innocence ? À cette question, une flamme passa sur le pâle visage de Mme de Fréneuse, ses yeux étincelèrent et, d’une voix qui recouvrait de la vigueur, elle s’écria : — Jusqu’à la mort, il déclarera qu’il n’a pas commis ce crime atroce. Il n’a pas pu le commettre. Jamais, vous entendez bien, Marenval, ma fille et moi, nous ne cesserons de le proclamer : il y a eu, contre Jacques, un effroyable accord de circonstances accablantes. Les hommes ont pu se tromper sur son compte et le juger en toute sincérité, mais nous, sa sœur et sa mère, jusqu’à notre dernier souffle, nous répéterons, avec lui qu’il était innocent. Marenval regarda les deux femmes d’un air approbateur, puis, redressant sa tête de vieux beau, il dit d’un ton ferme : — C’est tout à fait mon opinion. À ces paroles que, pour la première fois, il faisait entendre à la mère désolée, Mme de Fréneuse se redressa, elle rougit, et, avec une soudaine vivacité : — Marenval, qu’est-ce que cela signifie ? Jamais vous n’avez été aussi affirmatif. Il y a plus : je vous accusais de ne pas partager notre ardente conviction. Vous nous aviez toujours paru moins étonné qu’humilié de ce qui était arrivé, et subitement, vous prenez une attitude toute différente. Marie, tu le vois, il n’est plus le même. Il a changé du tout au tout. Oh ! mon Dieu ! Est-ce que vous auriez appris quelque chose d’heureux ? Est-ce que, après avoir tant désespéré, nous pourrions enfin… — N’allez pas si vite, interrompit Marenval avec un peu de mécontentement, car, en une seconde, il se voyait débordé et craignait déjà d’en avoir trop dit. Vous étiez injuste en m’accusant de n’avoir pas eu foi, comme vous, dans l’innocence de Jacques. Vous n’ignorez pas que je l’ai défendu, avec toute l’énergie d’un homme que le monde englobait, avec malignité, dans la catastrophe dont vous étiez atteinte. Oui, j’ai vu, dans son plein, à cette époque, la canaillerie humaine. Tout ce que l’envie, la bassesse, la méchanceté peuvent inventer, pour éclabousser une personnalité honorable, on l’a tenté contre moi. J’ai souffert de vos malheurs, certes, autant que vous-même, car, dans le monde parisien, pendant plus d’un an, on ne m’a appelé que Marenval « le cousin de Fréneuse ». Ah ! je sais de bons compagnons qui auraient bien voulu insinuer que je méritais le bagne moi-même. Et tout cela, pourquoi ? Parce que je suis riche, bon vivant, que j’ai un bel hôtel, une belle chasse, de beaux chevaux et une loge entre colonnes à l’Opéra. Vraiment, y a-t-il là de quoi vous faire aller aux galères ? Eh bien ! J’ai des amis qui voudraient m’y voir ! Vous jugez de ce que ces bonnes âmes ont pu dire sur mon compte, au moment du malheur ? Je ne vous ai pas paru héroïque, ma chère cousine, à cette heure périlleuse. Je vous accorde qu’il y a du vrai. J’aurais pu être plus chevaleresque, me ranger, auprès de vous, plus fermement, mais il faut prendre les gens pour ce qu’ils sont. Je suis un peu nouveau, dans le monde où je vis. Il n’y a pas dix ans que je suis sorti des pâtes alimentaires. Et dame, on n’a pas pour moi la considération qu’on témoigne à un Montmorency. Les hommes sont égaux devant la loi. Ils ne le sont pas devant le monde et on me l’a fait voir. Ceci vous explique bien des choses, qui vous étaient demeurées obscures. Je ne crains pas de me confesser à vous, parce que j’ai la conscience de vous être si dévoué, que vous me pardonnerez facilement, un jour, mes défaillances apparentes. Mme de Fréneuse avait écouté, un peu assombrie, les explications de Marenval. Elle craignit de trouver, dans les tardifs scrupules de leur parent, les raisons de cette affirmation de l’innocence de Jacques, qui l’avait si violemment agitée, au début de leur entretien. Mais les dernières paroles, prononcées par lui, semblaient un retour à cette conviction si inattendue et la pauvre femme se sentit reprise de son anxiété : — Est-ce simplement pour me faire une profession de foi, dont je suis très touchée, que vous êtes venu aujourd’hui ? reprit Mme de Fréneuse. Je vous serais très reconnaissante de cette affectueuse démonstration. Les sympathies sont d’autant plus précieuses qu’elles sont plus rares. Et je vous remercierais de tout mon cœur, Marenval, de ne pas nous abandonner. — Vous abandonner ! s’écria le vieux beau. M’en avez-vous cru capable ? Je vous prouverai que je suis fidèle, et brave, et… Il fut arrêté, dans son expansion, par un geste de Mlle de Fréneuse. Plus calme que sa mère, elle avait, depuis le commencement de l’entrevue, étudié l’attitude de leur parent et elle avait été frappée de tout ce qu’elle offrait d’embarrassé. Il y avait, entre les assurances du Marenval présent et les réticences du Marenval passé, un tel désaccord, qu’il fallait bien des paroles pour les rattacher les unes aux autres. Un plus éloquent que l’ancien fabricant de pâtes y eût perdu son temps. Mais, heureusement pour Marenval, la fille, aussi bien que la mère, n’avait retenu de ce qu’il avait dit que la chaleur de son discours. Elles avaient été pénétrées d’une joie secrète. Toutes deux y avaient retrouvé des espoirs depuis longtemps disparus et, en quelques mots, Mlle de Fréneuse résuma la situation : — Mon cher cousin, vous ne croyiez pas, autrefois, à l’innocence de mon frère, et, à présent, pour une raison qui nous échappe, vous y croyez. Marenval leva, sur les deux femmes, des yeux ravis et, avec une expression qui leur tira des larmes : — C’est vrai ! Je crois, à l’heure actuelle, que Jacques est innocent. Mais il ne suffit pas de le croire, il faut le prouver. Que nous, en famille, nous nous consolions avec de bonnes paroles, c’est bien ; mais n’oublions pas qu’une réhabilitation éclatante doit être le but unique de nos efforts. Vous avez, certes, pensé à l’entreprendre ? Mme de Fréneuse baissa la tête avec découragement. — Et comment y aurions-nous pensé ? C’est la plus dure extrémité du malheur de se voir impuissant je ne dis pas même à démontrer la réalité d’un fait auquel on croit comme à Dieu, mais seulement à en discuter la possibilité. Nous sommes, depuis deux ans, restées écrasées sous le poids effroyable de la condamnation. Et, oserai-je vous l’avouer, Marenval, si je n’ai jamais douté de l’innocence de mon fils, il m’a fallu me détourner de l’examen des accusations qui étaient dirigées contre lui, car, à les prendre une à une, elles étaient tellement graves, terribles, prouvées, que j’en venais à nier l’évidence, et c’était, pour moi, un supplice horrible. Je me suis donc réfugiée dans une sorte de négation fanatique, qui exclut tout raisonnement, toute clarté, et qui est le cri de mon cœur maternel. Je ne crois pas à la culpabilité de Jacques, parce qu’il est mon enfant, et que mon enfant n’a pas pu commettre le crime qu’on lui a reproché. À tout ce qu’on a pu m’arguer, me prouver, j’ai toujours répondu, du fond de ma conscience : C’est mon fils ! Il est innocent ! Mais, mon ami, s’il me fallait démontrer cette innocence, comment ferais-je ? Où trouverais-je la force d’intelligence nécessaire pour briser le faisceau des preuves accumulées ? Comment convaincrais-je les juges ? L’avocat de Jacques, lui-même, après la condamnation, cet admirable maître Duranty, qui a défendu le pauvre enfant avec une éloquence si passionnée, m’a dit, quand je l’interrogeais :
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