— Je ne sais pas. Quand je l’entends crier qu’il n’est pas coupable, je crois. Quand j’étudie le dossier, je doute.
— Eh ! ma chère cousine, il est certain que les preuves apportées étaient éclatantes. Moi-même, j’en ai été aveuglé, je puis vous l’avouer, puisque nous en sommes à parler en toute franchise : j’ai cru pendant longtemps que le pauvre Jacques, affolé, emporté par le besoin d’argent, avait pu, dans un moment d’irresponsabilité… Oui, j’ai admis qu’il avait pu être aussi criminel. Mais, depuis hier, j’ai changé, du tout au tout, et je suis aussi ardent à affirmer l’innocence de votre fils, que j’ai été disposé à accepter sa culpabilité.
— Et pourquoi, depuis hier ? demanda Mlle de Fréneuse. Quel revirement s’est fait dans votre esprit ? Et qui l’a causé ? Avez-vous eu connaissance de quelque fait qui éclairerait la situation d’une lumière nouvelle ? Ma mère vous a fait part de ses défaillances de pensée, mais moi je ne les ai pas partagées, sachez-le bien. Et lorsque tout le monde abandonnait ce malheureux enfant, moi, en toute conscience, je suis restée fidèle à sa cause. J’ai cherché, je cherche encore à expliquer ce qui, pour moi, demeure un mystère impénétrable. Vous pouvez donc parler, vous me trouverez toute préparée pour vous écouter et vous comprendre.
Marenval regarda la jeune fille avec attendrissement :
— Oui, je sais, Marie, que vous n’avez point transigé et que tous ceux qui ont paru ne pas faire cause commune avec vous, dans cette redoutable circonstance, vous les avez rejetés de votre cœur. Hier soir, je me suis trouvé avec un homme, qui vous aimait tendrement, et que vous avez éloigné de vous, sans pitié…
Le visage de Mlle de Fréneuse devint sombre. Elle se dressa et parut plus grande encore. Un frémissement passa sur ses lèvres, mais elle ne prononça pas une parole. Toute sa physionomie exprimait un douloureux dédain :
— C’est de Christian de Tragomer qu’il s’agit, ajouta Marenval…
Mais il se tut lui-même, tant l’effet produit par ce nom fut différent de ce qu’il attendait.
— Je pensais bien qu’il s’agissait de M. de Tragomer, dit froidement Mlle de Fréneuse. Eh bien ! mon cher cousin, si vous voulez m’être agréable, ne m’entretenez jamais de lui. Nous l’avons, ma mère et moi, effacé de notre souvenir, comme il nous avait effacées de son cœur. Il a donné, à l’heure où nous avions besoin de tous nos amis, l’exemple de la défection. C’est lui, je puis vous l’avouer, dont l’abandon, aux heures tristes, nous a le plus affectées. Il était mon fiancé. Il a rougi de moi. Je ne le connais plus.
— Il vous aime toujours, dit vivement Marenval.
— J’en suis bien aise, répliqua Mlle de Fréneuse avec force. Et puisse-t-il en souffrir !
Elle passa la main sur son front, se tourna vers sa mère qui l’écoutait en silence, et s’agenouillant sur un tabouret, auprès d’elle :
— Je vous demande pardon. J’ai détourné M. Marenval de confidences que vous attendiez avec impatience, pour parler de choses misérables. Cela ne m’arrivera plus.
— Ma chère enfant, dit Marenval, avec bonhomie, nous aurons l’occasion de nous voir souvent, car nous allons entreprendre une campagne qui peut être longue. Ne brusquons donc rien, ni en ce qui touche aux circonstances, ni en ce qui concerne les personnes. Bien des choses seront éclaircies, bien des attitudes expliquées. Vous ne voulez point que je vous parle de Tragomer, en ce moment. Plus tard, vous me demanderez, peut-être, vous-même, qui sait, de vous l’amener. Quand vous saurez ce qu’il a déjà fait et ce qu’il est disposé à faire pour votre service, vous serez plus indulgente. En tout cas, sachez que si je suis ici, c’est lui qui en est cause. Je ne songeais à rien entreprendre pour le malheureux Jacques, je vous le confesse humblement, lorsque ce diable de Christian m’a bouleversé par des renseignements si inattendus qu’il m’a été impossible de rester indifférent.
— Mais, au nom du ciel, qu’a-t-il donc découvert ? demanda Mme de Fréneuse, avec une telle angoisse que sa fille la prit dans ses bras, s’efforçant de la calmer.
Marenval secoua la tête avec importance :
— Ma chère cousine, ne me demandez rien, je ne pourrais parler. La réussite, possible, ne sera obtenue qu’au prix d’une discrétion absolue. Un mot imprudent peut tout compromettre. Espérez. Jamais les chances n’ont été aussi favorables. Mais consentez à marcher en aveugle, dans la voie que nous allons ouvrir.
— Ah ! Dieu ! Si le salut est à ce prix, je consens à toutes les épreuves que vous voudrez m’imposer. Depuis deux ans je vis dans une tombe. Un faible rayon de lumière y entre, grâce à vous. Soyez béni, pour le soulagement que vous me causez.
— Si je ne dois pas vous parler de nos espérances nouvelles, ma chère cousine, cependant il est des choses, sur lesquelles il faut que je me renseigne auprès de vous. Et, dans l’intérêt de notre succès commun, je vous demande de me répondre sans réticences.
— Interrogez. Ma mémoire est bien affaiblie, mais ce que je ne me rappellerai pas, ma fille pourra certainement le préciser.
— Parmi les amis de votre fils, il en était un, plus intime, plus cher que les autres, et qui avait été élevé avec lui : le comte Jean de Sorège.
Mme de Fréneuse répondit vivement :
— Oui, Jean de Sorège… C’était un charmant garçon, de très bonne famille. J’ai beaucoup aimé sa mère. Il la perdit trop jeune, pour son malheur… Il avait grandi avec Jacques. Les deux enfants ne se quittaient guère pendant leur jeunesse… Il avait fallu les relations nouvelles, qui ont fait tant de tort à mon fils, pour les séparer…
— Le comte de Sorège n’était donc point parmi ses mauvais compagnons de plaisirs ?
— Bien au contraire, il a tout fait pour le séparer d’eux, et c’est par haine et dégoût de ces gens-là qu’il s’est écarté de mon fils, à mon grand regret ; car toute l’influence qu’il avait sur lui ne pouvait être qu’excellente.
— Ainsi vous considériez M. de Sorège comme une bonne connaissance pour Jacques ?
— Pour la meilleure qu’il pût avoir.
— Ce jeune homme était-il riche ?
— Non. Et c’est justement pour cette raison qu’il s’est éloigné de mon fils, ne pouvant pas faire les mêmes dépenses que lui, et ne voulant pas s’endetter pour mener un pareil genre de vie, il a rompu avec Jacques… Ce fut le commencement du désastre.
— Pardonnez-moi si j’insiste d’une façon un peu particulière, mais cela est de toute nécessité. Lorsque votre fils connut cette malheureuse femme qui l’a conduit à la folie… cette Léa Pérelli, M. de Sorège était-il encore en relations avec lui ?
— Assurément. Il y eut même des scènes très vives, entre M. de Sorège et Jacques, à propos de cette femme. Le comte Jean a fait tout au monde pour le décider à rompre avec elle. Jusqu’à lui écrire qu’elle le trompait et lui offrir les moyens de la surprendre.
— La lettre dont vous me parlez existe ?
— Elle a été remise, par moi, à la justice, et doit figurer au dossier. Elle avait été trouvée par notre vieux domestique, en entrant, dans la chambre de Jacques… Il y eut, à la suite, entre mon fils et son ami, une violente altercation… Ils faillirent se battre… Ce furent des amis communs qui arrangèrent l’affaire.
— Jamais votre fils n’a-t-il manifesté quelque sentiment de rancune ou d’hostilité contre son ancien ami, depuis le fatal événement ? Ne l’a-t-il jamais soupçonné de mauvaises intentions à son égard ?
— Pas que je sache. Mais si la confiance que j’avais en M. de Sorège était complète, si je n’ai jamais eu que des sympathies pour lui, je dois reconnaître que, dans ma maison, tout le monde ne pensait pas de même.
— Et qui donc lui était défavorable ?
— Ma fille, d’abord, à qui il a toujours déplu, et le vieux Giraud, mon domestique, qui n’a jamais pu le souffrir.
— Ah ! Mlle Marie trouvait l’ami de son frère sujet à caution ?
— Ne me faites pas dire ce que je ne pense pas, répliqua vivement Mlle de Fréneuse. Sous aucun prétexte je ne voudrais porter tort dans votre esprit au comte de Sorège. Il avait un caractère qui ne m’était pas agréable, voilà tout.
— Et quel caractère vous paraissait-il avoir, Mlle Marie ?
— Il se montrait hautain et railleur, et j’ai peine à supporter cette façon d’être. Il calculait froidement et n’agissait jamais à la légère. C’était un homme pratique, avant tout. L’envers du pauvre Jacques qui ne réfléchissait jamais et se jetait au travers des difficultés, sans savoir comment il en sortirait. Je blâmais l’étourderie de l’un, mais je regrettais la prévoyance de l’autre. Il y avait excès, des deux parts. Et si mon frère paraissait fou, M. de Sorège semblait trop habile.
— Habile jusqu’à la rouerie ?
— Je n’en sais rien, mon cher cousin, ce que je vous traduis là n’était qu’une impression. Je n’ai jamais su comment M. de Sorège se conduisait dans la vie, autrement que par ce qu’en racontait mon frère, et, devant moi, il ne pouvait parler librement. Cette impression n’est donc confirmée par aucun fait. Mais elle s’est établie très nette, dans mon esprit, et elle y est restée telle.
Marenval regarda Mme de Fréneuse et dit :
— On ne peut considérer ce jugement comme défavorable, dans le temps où nous vivons. Et un monsieur trop habile paraîtrait, assez justement, doué d’une façon exceptionnelle pour réussir aujourd’hui. Mais j’entends bien que ma belle cousine juge M. de Sorège, à un point de vue spécial, celui d’un gentilhomme et non d’un homme d’affaires. Et c’est ce qui rend son blâme parfaitement compréhensible. Enfin résumons-nous. Pour Mme de Fréneuse, M. de Sorège était un galant homme qu’elle a regretté de voir brouillé avec son fils. Pour Mlle de Fréneuse, M. de Sorège était un gaillard froid, décidé à tirer son épingle du jeu, en toutes circonstances, quitte à piquer un peu le voisin, en opérant.
— Mais pourquoi ces questions ? demanda Mme de Fréneuse.
— On nous a dit que nous serions questionnées, chère mère, dit la jeune fille, mais non que nous serions renseignées. Ayons de la patience.
Mme de Fréneuse eut un sourire résigné :
— Nous en avons l’habitude.
Marenval se levait :
— Ma chère cousine, dit-il du ton le plus affectueux, je vous quitte, mais je reviendrai vous voir prochainement. Nos conférences seront fréquentes. Cela sera nécessaire et j’espère que cela ne vous paraîtra pas désagréable. J’ai hâte de pouvoir vous éclairer sur la situation, mais il faut d’abord que je m’éclaire moi-même. Je vais, en descendant, si vous le permettez, causer avec le bon Giraud.
Comme Marenval avait serré la main de Mme de Fréneuse, Marie sonna, et, ouvrant la porte, elle conduisit elle-même l’allié inattendu, à travers les pièces démeublées et tristes, jusqu’au vestibule. Là, le vieux domestique accourant, elle dit à Marenval, avec un clair regard :
— Je vous remercie, quoi qu’il puisse advenir, mon cousin, du réconfort que vous nous avez apporté. Je n’oublierai jamais que, le premier, vous aurez partagé avec nous la conviction que nous conservions de l’innocence de mon frère.
Il hocha la tête :
— Ce ne serait pas juste, dit-il, ma belle cousine ; car celui qui, le premier, aura partagé avec vous cette conviction, ne s’appelle pas Marenval, il se nomme Tragomer.
Mlle de Fréneuse fronça le sourcil, eut un dernier geste affectueux et, sans ajouter une parole, rentra dans les appartements.
Giraud tendait à Marenval sa pelisse.
— Un instant, mon brave, dit l’ancien fabricant de pâtes, il faut que je vous dise quelques mots, avant de partir. Où serons-nous le moins dérangés ?
— Si monsieur veut entrer dans le petit parloir, il n’y a pas de risque qu’on vienne y voir. Non ! personne ne vient jamais… La Mariette est dans sa cuisine, et la femme de chambre de ces dames au second, dans la lingerie. Je suis aux ordres de monsieur… Ah ! non, on n’est pas dérangé ! Le service de la porte est une sinécure, ici… Un tombeau. Un vrai tombeau !
Marenval s’adossa à la cheminée, pour ne pas s’asseoir en laissant debout, devant lui, le serviteur à cheveux blancs. Le bourgeois enrichi avait de ces délicatesses. Toujours il se montrait doux aux humbles. Il dit :
— Giraud, je veux vous parler de votre jeune maître et d’un de ses amis… Il y a des choses que les parents ne savent jamais et que les gens de la maison connaissent… J’ai questionné ces dames, mais je veux vous interroger aussi. Répondez-moi, en toute franchise, et sans rien omettre.
— Ah ! monsieur peut être bien tranquille, je raconterai tout ce que je sais. Je n’ai rien à craindre, ni rien à perdre. Quel tort pourrait-on me faire, plus grand que celui qu’il m’a fallu endurer, le jour où j’ai vu emmener M. Jacques. Un enfant que j’avais élevé, un gamin qui me grimpait sur les genoux quand il était petit, que j’allais chercher tous les dimanches au collège, quand il faisait ses études. Ah ! monsieur, il y a de bien grandes infamies, dans ce monde… Et ce ne sont pas les braves gens qui sont le mieux traités.
— Vous aussi, alors, vous êtes convaincu de l’innocence de M. de Fréneuse ?…