Catherine, le 23 septembre 2008Pour la première fois depuis mon arrivée à Genève, je pensai à mon portable. Steve aurait-il cherché à me joindre ? Il me fallait d’abord rétablir le réseau, mais ce fut dans le vide : aucun message. Steve ne s’inquiétait pas. C’était donc sérieux. Pire, peut-être.
Alors, j’appelai, certaine qu’il décrocherait rapidement. Là encore, le vide. Ou plutôt le répondeur. Je laissai trois mots et glissai le portable dans ma poche, pour le sentir vibrer au cas où Steve rappellerait.
Quand je revins à la cuisine, le repas était servi. On mangea sans évoquer Papa. Ma tante et Verena semblaient fascinées par ma vie américaine et je répondis patiemment à leurs questions.
L’atmosphère se détendit enfin et le repas fut très agréable. Au moment du dessert, je ne pus m’empêcher de vérifier mon portable. Décryptant mon regard, Danielle demanda :
– Mauvaises nouvelles ?
– Non (je m’efforçai de sourire), c’est pire : pas de nouvelles du tout.
– Ça ne va pas avec ton mari, affirma Danielle.
– …
– J’ai senti ça quand je te cherchais après la mort de Pierre-Alain. Quand j’ai demandé où tu étais, il m’a répondu – dans son mauvais français – que je devrais le savoir. Il te croyait chez nous ?
– Je ne sais pas. (J’étais à nouveau très mal à l’aise.) Il… Nous avions eu une discussion et je… j’avais besoin de réfléchir.
– Seule ?
La question croulait sous les sous-entendus. J’ai certainement rougi :
– Oui, bien sûr, seule !
– Tu sais, ça ne me regarde pas en fait. Mais il fallait que je te trouve, j’ai dû être indiscrète…
– Steve n’a pas menti. Il ne savait pas où j’étais.
– Tu devais être bien cachée pour qu’il ne te trouve pas jusqu’au lendemain de l’enterrement de ton père…
J’avais juré de ne rien dire. Je ne dirai rien.
Heureusement, Danielle lâcha prise et décréta qu’il était temps d’aller se coucher.
Une heure plus tard, dans ce lit étroit et froid, je regrettai de n’être pas restée à Saconnex-d’Arve : impossible maintenant de me lever, de me faire du café, de marcher. J’étais condamnée à ressasser. Et malgré la fatigue de cette longue journée, le sommeil ne venait pas. En plus, j’avais laissé mes somnifères dans la valise.
Je repensai alors à la grande enveloppe que m’avait donnée Verena. J’en vidai le contenu à côté de l’oreiller. Il y avait là des dizaines d’articles, que je pris en main avec délicatesse, comme quelque chose de fragile.
En écartant deux ou trois feuillets, j’entrevis mon père : la photo datait de 1978. Elle avait été prise lors de la première Course de l’Escalade. Il s’agissait d’un article de La Suisse, du 17 décembre 1978 dans lequel on vantait l’organisation parfaite – « de main de maître » – de la première édition.
Posant fièrement dans leur tenue de course, les pionniers de l’aventure arboraient le sourire de la victoire. Au milieu du groupe, « Pierre-Alain Cheynel, un des plus solides espoirs de la course genevoise, qui s’est maintenu pendant toute la manche à seulement quelques pas derrière l’Allemand Zahn, magnifique vainqueur… »
Plusieurs autres articles évoquaient encore « PAC », comme tout le monde avait surnommé Papa. Tous les anciens de la Course savaient quel rôle essentiel il avait joué dans l’évolution de l’événement. Comme une illustration sonore de ce que je lisais, j’entendis une cavalcade sur les pavés et des rires qui s’étouffaient dans la nuit.
A ce moment le clocher de Saint-Pierre sonna minuit. Cela aussi était immuable.
En voulant ranger toutes les coupures de journaux, je me penchai hors du lit afin de glisser l’enveloppe vers mon sac. C’est alors qu’un petit bout de papier se détacha et flotta légèrement avant de tomber sur le tapis. Je le vis d’abord à l’envers. J’espérais me tromper Mais en le retournant, il n’y avait plus de doute. Le titre me sauta aux yeux :
« Décès Cheynel :
Meurtre pas exclu »
C’était daté de la veille.
Une seule image surgit alors dans mon esprit : le portrait de Maman.