Danielle, le 24 septembre 2008Décalage horaire, fatigue et émotions s’étaient liguées contre Catherine qui n’émergea de son sommeil que tard dans la matinée. Verena était déjà partie. Danielle, comme à son habitude, s’activait dans la cuisine et c’est là que sa nièce la trouva.
– Café ?
– Je préfère du thé. Ici, le café est trop fort, je n’ai plus l’habitude.
Danielle sourit. Sa nièce était vraiment très belle. Grande – comme tous les Cheynel – mais fine, comme sa mère. Les cheveux très blonds de son enfance étaient aujourd’hui parsemés de mèches plus claires. Anticipant sur la venue précoce de cheveux blancs qui était une spécialité familiale, Catherine y mêlait astucieusement plusieurs degrés de gris et de blanc qui donnaient au tout un aspect très naturel.
– Tu veux des toasts ? demanda la tante en déposant devant elle un pot de confiture à l’orange. Je l’ai faite moi-même…
Cette fois, c’est Catherine qui sourit en se souvenant qu’il s’agissait là d’une des phrases fétiches de sa tante. Elle l’apostropha gentiment :
– As-tu seulement acheté une seule fois un pot de marmelade ?
– Jamais ! confirma Danielle, heureuse que sa nièce se souvienne de ses talents.
– Tu fais quoi là ?
– Des pruneaux, répondit Danielle. Une amie de Saconnex m’en a donné plusieurs cageots. Je fais des confitures, j’en surgèle, je fais du sirop…
Dans son immense T-shirt blanc, Catherine ressemblait à une petite fille. Elle mordait dans ses toasts et se léchait les doigts. C’était rare de la voir si peu apprêtée.
Les deux femmes s’étaient perdues de vue pendant plusieurs années et leur rencontre, la veille, avait manqué d’harmonie. Mais ce matin, dans la cuisine, elles avaient des gestes et des regards affectueux.
Catherine était de retour dans le nid familial. Elle avait l’air de s’y trouver bien. Mais elle restait pleine d’interrogations :
– Dani, commença-t-elle d’une voix presque suppliante, est-ce qu’on peut parler de Papa ?
La tante avait redouté ce moment. Elle resta un instant figée au-dessus des fruits, puis, vaincue, elle s’essuya les mains et alla s’asseoir face à sa nièce. Elle se servit une tasse de thé, y jeta un sucre et se mit à brasser lentement.
– Que veux-tu savoir ?
– Qui aurait pu tuer mon père ?
– Ah ! Tu as lu les journaux. Il ne faut pas croire toutes ces âneries…Pourquoi aurait-on voulu tuer ton père ? Et qui ? Ça n’a pas de sens…
– Verena m’a dit que tu avais parlé avec les policiers…
– Oui, j’ai été convoquée au poste, puisque j’avais découvert le corps… (Elle avala sa salive avec difficulté.)
– Qu’est-ce qu’ils t’ont dit ?
– En fait, ils posaient un peu les mêmes questions que toi… Ils s’étonnaient que quelqu’un habitué à vivre à la campagne ne sache pas qu’il est dangereux de brûler des lauriers-roses. Je leur ai dit que mon frère le savait parfaitement.
– Ils savaient déjà de quoi il était mort ?
– Oui, c’est une histoire de concentration de je ne sais plus quel gaz dans les poumons, une question de couleur de peau et de muqueuses. Des choses qui nous échappent, mais qui sautent aux yeux d’un légiste.
– Et il y avait bien du laurier dans la cheminée ?
– Oui, la police a fait analyser les cendres.
– Papa n’aurait jamais fait une erreur pareille.
– Ce d’autant que nous n’avons jamais rangé les lauriers coupés au même endroit que les bûches. Quand mon Francis s’occupait encore du jardin, il y veillait, en tout cas.
– Qui faisait le jardin depuis la mort de ton mari ?
– Le père Louis – le vieux bonhomme que tu as vu l’autre jour – nous a donné un coup de main pendant quelque temps. Puis j’ai essayé de prendre la relève mais c’était vraiment trop lourd pour moi. Alors ton père a fait appel à une entreprise spécialisée.
– Et si leur employé s’était trompé ?
– On y a pensé aussi. Mais aucun bout de bois n’était pas à sa place. Le paysagiste a même affirmé qu’il emportait systématiquement ce type de déchets pour qu’il n’y ait pas de confusion.
Catherine restait pensive, en finissant de grignoter sa tartine. Elle revoyait le mot « meurtre » publié dans le journal et ne savait pas se défaire d’une autre image dont elle ne pouvait parler ici… Danielle reprit :
– Il n’y avait pas que ça. Le médecin a dit que ton père avait pris des somnifères – ce qu’il ne faisait jamais – et il n’avait pas ouvert le tirage.
– Ce qui veut dire ?
– Qu’il l’aurait fait exprès…
Catherine se prit la tête dans les mains.
– Mais quelqu’un qui se suicide n’est pas censé laisser un message ? Une explication ?
– Je me suis fait la même réflexion… Il n’y avait aucune lettre près de lui, ni sur son bureau. J’ai bien cherché.
Danielle termina sa tasse en renversant la tête vers l’arrière puis soupira :
– Et nous, nous devrons vivre avec ça…