Catherine, le 24 septembre 2008Soudain, je ne supportai plus cette cuisine oppressante, ces questions en boucle. Il fallait que je parte. Que je respire ailleurs.
Je remerciai ma tante. « Reviens quand tu veux. » Par politesse, plus que par envie, je promis de le faire.
Je me souvenais d’un escalier, au fond de l’allée, qui descendait côté rue de la Tertasse. Je débouchai vers la place de Neuve.
A la réflexion, j’aurais dû revenir plus souvent à Genève. Là-bas, avec Steve, les souvenirs s’étaient déformés. Je ne revoyais mon enfance et ma jeunesse qu’au travers d’un filtre qui rendait tout plus étriqué…
Etait-ce parce que je me sentais au bord du divorce que ce refuge genevois devenait une évidence ?
En bas de la Corraterie, tournant vers les Rues-Basses, je m’engouffrai dans une chocolaterie-salon de thé que je n’avais jamais vue. Les pâtisseries présentées ressemblaient à des bijoux. Je commandai une orange pressée et deux petites pièces montées au nom aussi ébouriffant que leur prix.
En allant m’asseoir au fond de l’établissement, je sentis sur moi le regard en alerte de plusieurs hommes qui finissaient de prendre leur pause. J’en avais l’habitude et ça me flattait. Mais aujourd’hui, il fallait me laisser tranquille…
Je saisis la grande enveloppe contenant les coupures de presse. J’avais un nœud dans la gorge à l’idée de recourir à des articles pour en connaître plus sur mon propre père, mais à qui la faute ?
Le nombre d’articles consacrés au décès de Pierre-Alain Cheynel m’impressionna. On y faisait l’éloge d’un des sportifs les plus brillants de sa génération.
« Le jeune Cheynel avait marqué de son empreinte la vie nocturne genevoise au début des années septante. A la Nautique, au Tennis-Club du parc des Eaux-Vives, au Griffin’s, on le voyait partout où il fallait être vu. Il menait alors de brillantes études de droit, parallèlement à des performances sportives de haut niveau. Il avait été parmi les dix meilleurs classés de Morat-Fribourg, loin devant plusieurs de ses amis du Stade-Genève.
En 1972, Pierre-Alain Cheynel partit effectuer un stage de droit dans une des plus célèbres études des Etats-Unis. A Boston, il continua à pratiquer son sport favori. Il alla même jusqu’à tenter le Marathon de New-York qui était né deux ans plus tôt et qui allait connaître un succès croissant jusqu’à l’apothéose des festivités de 1976 qui commémoraient le deux centième anniversaire du pays. C’est dans ce cadre qu’il rencontra, en 1972, celle qui allait devenir sa femme : Madison O’Bailey, une ex-miss Connecticut. »
Pour lire la suite, il fallait tourner la page. Ce que je fis avant de ressentir une très forte émotion en découvrant là une petite photo de mes parents, jeunes et amoureux. Je crus me reconnaître dans cette grande fille très mince qu’était Madison à 17 ans. L’article poursuivait :
« Le jeune couple avait fait connaissance sur le campus de l’Université de Harvard. C’était l’ère de Nixon, de l’après-Woodstock, des hippies et du LSD. Mais de nombreux jeunes, surtout en Californie, avaient choisi ce qu’on appelait encore le “jogging” pour affirmer leur rébellion, leur liberté. Le mouvement prit vite de l’ampleur. Pierre-Alain et Madison rapportèrent la mode avec eux. Courir devenait très tendance.
Tant et si bien que lorsque le Stade-Genève, temple de l’athlétisme au bout du lac, connut une perte de popularité et une crise d’identité en 1977, Pierre-Alain – qui avait repris ses activités au sein du comité – suggéra la mise sur pied d’un événement qui pouvait ouvrir de nouvelles perspectives.
L’idée de départ était celle d’une “corrida en pleine ville”. L’originalité en avait surpris plus d’un, mais le succès fut au rendez-vous. Les coureurs, habitués à la Coupe de Noël sur les pavés de Sion avaient sauté sur l’occasion. Ce nouveau sport prenait son essor, Morat-Fribourg comptabilisait déjà 5 300 participants. Sport et commémorations historiques font partie d’un état d’esprit que les Suisses affectionnent. Célébrer l’Escalade par une course sur les pavés n’était finalement pas si farfelu…
La presse se fit largement l’écho d’un engouement populaire sans précédent. Huit cent cinquante coureurs répondirent à l’appel et le public vint en nombre encourager ces envahisseurs d’un nouveau genre qui prenaient d’assaut les rues de notre cité.
“PAC” (c’était le surnom de Cheynel dans le club) fut loin d’y être ridicule. Il emboîta le pas à la vedette du moment, le fameux Zahn, champion du 5000 mètres qui prit très vite une option sur la victoire. »
Bien sûr, je savais quel rôle important Papa avait joué dans la création de la Course de l’Escalade, aux côtés de toute une équipe encore active aujourd’hui. Mais quand la Course était née, j’avais trois ans et me moquais bien du succès de mes parents. Maman avait établi un certain nombre de records sur les pavés de la Vieille-Ville et j’en avais vu quelques souvenirs hier dans la maison de Saconnex-d’Arve.
Je cherchai en priorité le petit document entr’aperçu la nuit précédente. C’était un extrait de La Suisse du 8 décembre 1978. Sur la photo, on voyait trois hommes en tenue de course, musclés et souriants.
« On voit ici Pierre-Alain Cheynel en compagnie de deux de ses bons amis, fondateurs de la Course comme lui : Jean-Louis Bottani (à gauche) et le Dr Jean-Bernard Guyo, un autre garçon qui met les couleurs genevoises à l’honneur lors de nombreuses courses à travers le pays. »
Le Dr Guyo était le père d’Aurélie, une amie avec qui j’avais tout partagé.
Je n’avais pas entretenu de contact avec mon passé. Pendant longtemps, cela ne m’avait pas manqué. Il y avait même une certaine ivresse à n’avoir plus aucune attache. C’était d’ailleurs une raison de plus pour ne pas concevoir d’enfant…
En contactant Aurélie, sous couvert de retrouvailles, peut-être parviendrais-je à croiser le Dr Guyo et à lui soutirer quelques informations sur mon père…
Mais Aurélie vivait-elle encore chez ses parents à Jussy ? Comment la retrouver ? Je réglerai ça à la maison. Entretemps, je devais acquérir un portable au tarif local, sans quoi mon téléphone américain me coûterait cher. C’est la première chose que je fis en quittant le tearoom… Je passai le reste de l’après-midi à m’organiser, à faire quelques courses et à trouver un véhicule à louer. Il était finalement 18 h quand je retrouvai Saconnex-d’Arve.
Debout sur le paillasson, j’inspirai bien fort avant de glisser la clé dans la serrure. Je franchissais le seuil quand le téléphone sonna. Je ne me souvenais pas exactement de l’emplacement du combiné et mis quelques minutes à le trouver. Quand je finis par l’arracher à son socle, j’étais certaine de ne plus entendre que le son musical, tant j’avais mis de temps à répondre.
Au lieu de ça, je perçus une curieuse mélodie qu’une main enfantine aurait jouée sur un petit carillon. A priori, cet air ne me disait rien..
Mais quand il reconnut la mélodie, mon corps fut envahi par un frisson glacial : la petite cloche jouait le Cé qu’è l’ainô, l’hymne de l’Escalade. Et cette fête ne figurait pas parmi mes meilleurs souvenirs…
Cé qu’è l’ainô, le Maitre dé bataille,
(Celui qui est en haut, le Maître des batailles)
Que se moqué et se ri dé canaille,
(Qui se moque et se rit des canailles)
A bin fai vi, pè on desande nai,
(A bien fait voir, par une nuit de samedi)
Qu’il étivé patron dé Genevoi.
(Qu’il était patron des Genevois)