Le rire de Yassine s’éteignit peu à peu, remplacé par le brouhaha habituel de la cantine. Mais Liam, lui, n’entendait déjà plus rien. Son regard restait accroché à une seule table, à une seule personne : Lina… et à l’ombre revenue s’asseoir en face d’elle.
Il observa la façon dont elle posa lentement sa fourchette, la manière dont ses épaules se raidirent presque imperceptiblement, comme si son corps avait réagi avant même qu’elle ne parle. Puis leurs lèvres commencèrent à bouger. Une discussion venait de s’ouvrir… une de celles qui ne laissent jamais indemne.
Sans même s’en rendre compte, Liam se pencha légèrement en avant, comme pour réduire la distance entre eux, comme si voir suffisait à comprendre… comme s’il pouvait deviner chaque mot rien qu’en lisant leurs regards.
Et à quelques mètres de là, Lina leva enfin les yeux vers Khalid. Le passé venait de reprendre place en face d’elle.
Elle aurait préféré être n’importe où ailleurs à cet instant. Quand elle l’avait vu arriver plus tôt, son cœur avait raté un battement — réflexe incontrôlable qu’elle détestait encore ressentir. Mais le voir maintenant, assis juste en face d’elle… c’était pire.
Elle posa lentement sa fourchette.
Lina : Qu’est-ce que tu fais là, Khalid ?
Sa voix n’était pas agressive… mais distante, prudente, comme si chaque mot était mesuré.
Il haussa légèrement les épaules, comme si la question était anodine.
Khalid : J’ai pas le droit de manger à la cantine ?
Elle soupira doucement, levant les yeux vers lui avec lassitude.
Lina : Tu vois très bien ce que je veux dire.
Un silence passa. Pas lourd… mais chargé. Rempli de choses non dites, de reproches suspendus entre eux.
Il jouait distraitement avec sa bouteille d’eau avant de répondre, plus honnête :
Khalid : Je t’ai vue… alors je suis venu.
La simplicité de la phrase la déstabilisa plus qu’elle ne l’aurait cru. Elle releva les yeux vers lui, surprise malgré elle.
Lina : Pourquoi ?
Il mit quelques secondes à répondre. Pour quelqu’un d’aussi sûr de lui d’habitude, l’hésitation était visible. Il souffla légèrement par le nez avant d’avouer :
Khalid : Je sais pas… J’avais envie de te parler.
Un petit rire nerveux, sans humour, quitta les lèvres de Lina.
Lina : Maintenant ?
Il fronça légèrement les sourcils.
Khalid : Ça veut dire quoi, ça ?
Elle soutint son regard, plus ferme.
Lina : Ça veut dire que pendant des semaines… voire des mois, t’avais rien à me dire.
Et là, d’un coup… t’as envie « de me parler. » ?
Le temps restait calme autour d’eux, mais la blessure passait à travers chaque nœud de ses mains, chaque tension de sa mâchoire.
Khalid : Ce n’est pas si simple, et tu le sais, ( souffla- t’il )
Lina : Ah bon ? Parce que moi, ça me paraissait très simple, Khalid. Tu t’es mis avec Salma dans mon dos, et dès que j’ai découvert… tu l’as laissée m’humilier sans rien dire. Et tu m’as laissée gérer toute seule.
Leurs regards s’accrochèrent. Autour d’eux, la cantine continuait de vivre, mais leur table semblait isolée du reste du monde.
Il baissa brièvement les yeux, touché.
Khalid : Je suis pas venu pour me disputer avec toi, Lina.
Lina : Alors pourquoi t’es venu ?
Il marqua une pause, prenant une respiration profonde.
Khalid : Parce que… tu me manques.
Le souffle de Lina se bloqua une fraction de seconde. Elle détourna immédiatement le regard, mal à l’aise.
Lina : Il ne faut pas dire ce genre de choses juste parce que t’es nostalgique.
Il secoua légèrement la tête, sérieux, sans détours.
Khalid : C’est pas de la nostalgie.
Elle releva les yeux, défi dans le regard.
Lina : Alors c’est quoi ?
Il la fixa, plus sérieux que depuis le début.
Khalid : C’est le fait de te voir… parler, rire, continuer ta vie comme si j’avais jamais compté.
La phrase la piqua comme un coup sec. Elle sentit son estomac se nouer, son cœur hésiter entre colère et souvenir.
Lina : Comme si t’avais jamais compté… ( souffla - t ‘elle , l’incrédulité dans la voix. )
— Khalid… t’as été tout pour moi.
Sa voix se baissa, brisée malgré elle, ce qui la força à se racler la gorge.
— Mais t’as aussi été celui qui m’a le plus blessée.
Silence. Vrai cette fois. Aucun bruit, juste la tension qui collait à leurs épaules. Khalid encaissa, immobile, sans répondre immédiatement. Son regard glissa un instant ailleurs, puis revint vers elle.
Khalid : Et lui ?
Elle fronça les sourcils.
Lina : Qui ça ?
Khalid : Le nouveau ?
Elle comprit aussitôt. Liam.
Son cœur fit un bond. Agacement ou trouble, elle ne savait pas.
Lina : Ça te regarde pas ! ( répliqua-t-elle, piquée. )
Il esquissa un sourire sans joie.
Khalid : Donc il y a bien un nouveau.
Lina : Oui… et alors ? Il n’y a rien du tout, on parle juste …Et comment tu le connais ?
Khalid : Ouais… c’est comme ça que ça.
Elle secoua la tête, exaspérée.
Lina : T’as pas le droit d’être jaloux.
Il la fixa droit dans les yeux, sérieux.
Khalid : J’ai jamais dit que j’avais le droit. J’ai dit que je l’étais.
De loin, Liam observait toujours la scène. Même sans entendre les mots, il comprenait déjà que ce qui se jouait entre eux n’était pas terminé. Et ça le mettait dans un mélange de colère et d’impuissance qu’il n’avait jamais ressenti.
La conversation entre Lina et Khalid ne dura plus très longtemps. Les mots glissaient rapidement, mesurés, mais chargés de sous-entendus. Il la regarda un instant, sérieux, puis souffla presque pour lui-même :
Khalid : On se reverra plus tard.
Lina sentit son cœur faire un petit bond. Il ne précisa pas quand, ni comment, mais le simple ton de sa voix suffisait à raviver un mélange de frustration et de trouble qu’elle croyait maîtriser. Avant qu’elle n’ait pu répondre, il se leva.
Sans hésitation, il s’approcha, suffisamment proche pour que son parfum subtil atteigne Lina. Lentement, il lui posa un b****r sur le front, doux, presque affectueux, comme s’il s’agissait d’un geste banal, quotidien, et non d’un rappel cruel de son emprise passée. Il lui lança un sourire léger, détendu, presque enjoué, et s’éloigna ensuite avec cette même aisance qui rendait chaque geste si naturel chez lui.
De l’autre côté de la salle, Liam observait la scène en silence. Ses yeux ne quittaient pas Khalid, chacun de ses gestes le brûlait un peu plus. La mâchoire serrée, les poings crispés sur sa fourchette, il sentait la jalousie l’envahir, sourde et oppressante. Chaque sourire de Khalid, chaque regard échangé, chaque mot échappé à Lina… tout semblait le narguer, le frapper plus violemment que n’importe quelle insulte. Il voulait se lever, s’interposer, dire quelque chose… mais la salle semblait soudain trop vaste, et lui, paralysé par ce mélange de colère et de désir.