Chapitre 1
On s'est souvent moqué des hommes qui prétendent avoir l’expérience des femmes, en montrant qu’un jour se rencontre dans leur vie inévitablement où cette expérience ne leur sert de rien. Elle n’empêche pas en effet que l’illusion symbolisée dans la légende païenne par le classique bandeau de l’Amour ne s’interpose tôt ou tard entre les plus désabusés et la réalité, aussitôt que le cœur est pris, et l’on voit Don Juan se conduire avec autant de naïveté que Fortunio, et un Casal demander en mariage avec une timidité folle une femme qui est depuis des années la maîtresse d’un autre. Peut-être faut-il reconnaître dans ce phénomène singulier une preuve de plus à l’appui de la thèse qui assimile l’amour à une suggestion. L’hypnotiseur met un livre dans la main du sujet endormi. Il lui dit: « Respirez cette rose, » et l’hypnotisé approche le volume de son visage, sur lequel se trahit la félicité d’un promeneur qui a cueilli une belle fleur et qui en savoure avec gourmandise le caressant arome… La femme que nous aimons nous raconte les plus romanesques, les plus étranges histoires ; et, de sa bouche idolâtrée, nous acceptons comme vrais, presque avec religion, des récits qui, venant de n’importe quelle autre, nous feraient hausser les épaules. L’analogie est même d’autant plus frappante que cet état d’illusion se dissipe le plus souvent en une seconde, comme le sommeil hypnotique. Un souffle sur les paupières, et voilà le dormeur réveillé. Un événement presque insignifiant, mais qui touche à la place juste, et voilà le crédule amoureux en réaction contre sa confiance, avec une force de scepticisme proportionnée à cette confiance même. Pas une minute, durant la scène où il s’était enfin décidé à se déclarer, Casal n’avait mis en doute la véracité de Mme de Tillières. Il avait cru à l’observation faite par la mère. Il avait cru au mystérieux serment de ne jamais se remarier. Juliette eût imaginé de lui servir bien d’autres prétextes et plus invraisemblables, afin de prévenir tout conflit entre Poyanne et lui, que cet ancien amant de Mme de Corcieux, de Christine Anroux et de cinquante autres, n'aurait même pas eu l’ombre de l’ombre d’une défiance. Le magnétisme émané de la jeune femme le dominait à ce point que ni dans l’après-midi qui suivit cette scène, ni le lendemain, ni le surlendemain, il ne put, lui si ferme d’ordinaire et si lucide, s’arrêter à un projet. Il avait retiré de cette visite la double évidence que Juliette l’aimait et qu’elle ne voulait plus le recevoir, et il ne pensait pas à se servir de la première de ces deux certitudes pour tenter la lutte contre une résolution devant laquelle il s’inclinait — comme un collégien en vacances devant les prétendus remords d’une tante qui lui a savamment tourné la tête. Enfin il aimait, lui aussi, et pour la première fois. Le réveil devait être encore plus terrible. Il y avait donc trois jours que le jeune homme s’était retrouvé sur le pavé de la rue Matignon, après avoir tenu Juliette évanouie entre ses bras, sans même appuyer sur ses lèvres pâlies par la fièvre le b****r pour lequel il s’était penché sur elle, — trois jours qui avaient passé pour lui, dans la dévorante anxiété des désirs contradictoires, à esquisser des brouillons de lettres aussitôt raturées, et à les déchirer en se raisonnant : — « Si j’essaie de m’imposer à elle, qu’arrivera-t-il ? Qu'elle me jugera mal, et voilà tout… ? » Il existe comme un code tacite du gentleman, et qui domine, dans une certaine classe sociale, toutes les relations d’homme et de femme. Ce code impose ses prescriptions à l'amoureux qui n’a rien obtenu et qui, par conséquent, semblerait-il, n’a aucun devoir, comme à l’amant qui paraît avoir tous les droits. De même que le second, fût-il indignement trahi, doit se taire et ne pas se venger, le premier doit, s’il est éconduit, ne pas troubler de ses importunités la vie de celle qui ne veut plus le recevoir. Si injuste que soit, au regard de la passion, ce règlement conventionnel établi tout entier au profit de la femme, un homme s’y soumet toujours lorsqu’il tient d’abord à l'estime de celle qu’il aime ; et, quelque douleur que lui infligeât cette absolue mesure, vraisemblablement Casal aurait continué, pendant des semaines, de souffrir ainsi à l’écart et sans pouvoir agir, si un petit fait n’était survenu, qui produisit sur lui cette brusque impression du souffle capable de briser le charme du magnétisme lorsqu’il passe sur les yeux de l’hypnotisé. — Oh ! un très petit fait et très simple et presque insignifiant, mais y a-t-il quelque chose d’insignifiant pour un cœur que le regret consume ? — Il pouvait être deux heures de l’après-midi, et Raymond, qui avait accepté à déjeuner avec Mosé, au Café Anglais, — un déjeuner offert à un prince étranger de passage à Paris, — s’en revenait seul à pied. Il s’était rendu à l’invitation de l’insidieux personnage, pour n’être pas seul avec ses pensées, et il s’était en allé, sous un prétexte quelconque, afin de les retrouver, ces maudites pensées. Les amants malheureux sont ainsi. Ils fuient leur peine et l’oubli de leur peine avec une égale impuissance à se supporter malades ou guéris. Le jeune homme, — ô décadence d’un prince des viveurs transformé en soupirant éconduit ! — suivait le trottoir de la rue de la Paix, et pourquoi ? pour fouiller du regard tour à tour les voitures et les boutiques avec l’inavouée, l’enfantine espérance d’apercevoir au passage la femme à laquelle il songeait uniquement… Son cœur bat plus vite, il vient de reconnaître le cheval bai brun, le cocher et le valet de pied de Juliette, ce même valet de pied qui l’a reconduit lors de sa dernière visite. Le coupé débouche de la rue des Capucines. Un embarras de voitures permet à Casal de se hâter et d’arriver sur le trottoir, de manière que Mme de Tillières ne puisse pas esquiver son salut. Qui sait ? De le voir guettant ainsi sur cet angle du trottoir la touchera peutêtre, et pour lui, de la regarder, ne fut-ce qu’une demi-minute, sera encore un bonheur, et voici qu’à l’étroite fenêtre, au lieu du profil délicat de Juliette, de ses beaux yeux d’un bleu sombre et tendre, de sa pâle et fine joue, il reconnaît le visage ridé, les prunelles sévères, les cheveux blancs de Mme de Nançay, de cette mère soupçonneuse qui lui a fermé la porte du petit salon de la rue Matignon. La vieille dame le reconnaît aussi, et il la voit avec stupeur répondre à son salut, maintenant inévitable, par la plus gracieuse inclinaison de tête, un sourire amical de ces yeux graves et de cette bouche si volontiers triste. Un Parisien ne se trompe pas à l’éloquence de ces riens où une femme jeune ou âgée sait empreindre toute sa sympathie ou son antipathie, toute son indifférence ou toute sa rancune, — mille nuances. Les quelques fois où Casal avait rencontré Mme de Nançay, il lui avait plu infiniment, soit qu’elle eût été sensible à l’empressement discret du jeune homme, soit qu’une divination instinctive lui eût fait deviner la jolie qualité de l’affection vouée par Raymond à Mme de Tillières, soit enfin que, renseignée par Mme de Candale, et en dépit des racontars de d’Avançon, elle eût vu en lui pour sa fille un mari possible. Mais pour Raymond qui en était resté au récit de la prévention contre lui de cette mère inquiète, la visible bienveillance de ce salut échangé au passage devait être inexplicable. Le contraste était trop fort entre ce que lui avaient dit Mme de Candale d’abord, puis Juliette, pour qu’un homme de son bon sens ne s’en étonnât point : — « Voilà qui est bien étrange, » songea-t-il, « et pourquoi me salue-t-elle avec cette amabilité, après avoir exigé, comme elle l’a fait, que l’on me consignât à la porte de la rue Matignon ?… Si c’est de l’hypocrisie, elle est bien inutile… Je n’ai cependant pas été la dupe d’une fantasmagorie : — elle était là tout à l’heure, encore plus avenante de physionomie qu’il y a quinze jours lorsque je l’ai rencontrée chez Mme de Tillières pour la dernière fois… Ça n’a pas de sens… » Il passait la porte du cercle des Mirlitons au moment où il se prononçait en esprit cette phrase qu’il accompagna malgré lui d’un hochement d’épaules. Il monta droit à la salle d’armes, décidé, — car, même dans son désarroi moral actuel, il suivait ses anciens principes d’entraînement continuel, — à se briser l’âme en brisant en lui la bête à force d’exercices. Mais il eut beau se livrer avec fureur à son sport préféré, et boutonner ses adversaires, les uns après les autres, aussi durement que s’ils eussent été ses rivaux auprès de Juliette, il ne put échapper aux réflexions qu’enveloppait sa surprise de tout à l’heure. Il y a dans le dévidement logique des idées une force qui travaille en nous, à notre insu, et nous demeurons confondus, parfois, de nous retrouver, sans nous être doutés du chemin parcouru, à une telle distance du point de départ. Le « ça n’a pas de sens » d’avant la séance d’escrime s’était résolu, quand Raymond franchit de nouveau la porte du cercle pour rentrer rue de Lisbonne, dans le petit monologue suivant : — « Il n’y a pas à dire : mon bel ami… Mme de Nançay n’a rien contre moi, absolument rien. Voilà qui est évident d’après ce salut. D’ailleurs, où avais-je l’esprit pour admettre qu’une mère prudente, et qui sait la vie, demande à sa fille de ne plus recevoir du tout un monsieur compromettant ? Comme si un pareil changement d’habitudes ne compromettait pas davantage une jeune femme, aux yeux des amis qui viennent dans la maison, et aux yeux de ses gens ?… Mais alors cette discussion avec la vieille dame n’aurait été qu’un prétexte ?… Mme de Tillières aurait imaginé ce moyen de ne plus me voir ?… Cette habileté-là ne lui ressemble pas, elle si droite, si simple, si vraie, à moins que ?… » Il hésita quelques minutes devant l’hypothèse nouvelle qui surgissait devant lui Elle lui était horriblement douloureuse, parce qu’elle impliquait que Juliette lui avait menti, et quand une femme vous a menti sur un point, il n’y a pas de raison pour qu’elle ne vous ait pas menti sur d’autres. Dans la magnifique et définitive étude que Shakespeare nous a donnée de la jalousie en composant Othello, cet analyste incomparable n’a pas négligé de marquer cette influence de l’analogie sur le soupçon. La première goutte du virus est inoculée dans le cœur du Maure par cette phrase de Brabantio : « Elle a trompé son père. Elle pourrait bien te tromper… , » et Yago insiste : « Elle a trompé son père, en vous épousant… » Tous les hommes qui aiment savent cela : que la première défiance marque le passage d’une frontière impossible à repasser. Aussi une sorte d’instinct presque animal les pousse-t-il souvent à ne pas vouloir constater le premier mensonge. Ils préfèrent ignorer, avec le vague, l’inexprimé sentiment au fond du cœur, qu’il y a quelque chose à savoir. Casal, lui, possédait un esprit trop viril pour ne pas préférer la vérité la plus amère à l’illusion la plus douce, et il continua son raisonnement : — « A moins que ?… Hé bien ! Pourquoi pas ? A moins qu’elle ne m’ait roulé — tout simplement… De plus forts que moi ont été mis dedans par des femmes qui n’avaient ni ces yeux, ni ce sourire, ni cette voix, ni ces manières… D’ailleurs, c’est tout naturel qu’elle m’ait menti, puisqu’elle voulait ne plus me revoir et que je ne lui fournissais aucun motif… Mais pourquoi ne plus me recevoir ? A cause de ce serment ? Un serment fait à son mari avant le départ pour la guerre ?… Ça n’a pas beaucoup de sens non plus, cette histoire-là. Quand j’ai commencé de lui faire la cour, elle s’en est parfaitement aperçue. Je ne pouvais vouloir d’elle que deux choses : ou devenir son amant ou l’épouser… Son amant ? Non, elle ne l’a pas cru, elle m’aurait fermé sa porte tout de suite, puisqu’elle est décidée à ne pas être ma maîtresse. Son procédé actuel prouve du moins cela d’une façon irréfutable. Elle devait donc prévoir que je lui demanderais sa main, un jour ou l’autre. Le serment existait déjà, — s’il existe, — et elle me laissait aller… S’il existe ?… Et s’il n’existe pas, si c’est un prétexte comme la discussion avec la mère ? Alors qu’y a-til au fond de cette soudaine rupture ?… Voyons, monsieur Casal, vous aurait-on fait poser comme un simple tompin ? » Cette reprise d’un terme du vocabulaire le plus trivial, dans une phrase de ce discours intérieur et à propos de Juliette, marquait la rentrée en scène du Casal d’avant les visites à la rue Matignon, — de ce Casal qui se demandait, en quittant l’hôtel de Candale : « Avec qui peut bien être cette petite femme ? » — et c’était aussi la disparition, pour toujours sans doute, du Raymond sentimental, qui, depuis plusieurs semaines, chantait la romance à Madame avec des innocences de Chérubin attendri !
Le petit souffle avait passé sur les yeux de l’hypnotisé. Cette crise de premier désenchantement fut si dure qu’il lui fallut, le soir, s’abolir à coup d’alcool pour se supporter, et, à minuit, lord Herbert et lui étaient à peine capables de penser ou de parler, tant ils avaient « chargé, » — comme disait l'Anglais dans ses métaphores de yachtman. Il n’y avait pas de meilleur compagnon que Bohun pour des parties de ce genre, étant de ces ivrognes taciturnes qui s’intoxiquent méthodiquement et continuent à se tenir raides, comme des soldats en parade. Casal ne risquait pas de verser avec lui dans la confidence. Dans ces moments-là, l’Anglais n’écoutait ni ne répondait. Quelle vision regardait-il avec ses yeux bleus de fils des rois de la mer ? Comment était-il arrivé à systématiser sa passion pour le whisky, au point de pouvoir compter les nuits de tout cet hiver, où il était rentré lucide ? La seule personne qu'il aimât au monde était Casal, — pourquoi encore ? Était-il vraisemblable que ce goût de l’ivresse et cette amitié tinssent à la même cause ? Herbert avait, dans sa jeunesse, été l’amant d’une femme qui le trompait avec tout Paris et dont Casal, en effet, n’avait pas voulu à cause de son camarade. Ce dernier le savait-il ? Jamais il ne s’était expliqué là-dessus. Il est certain d’autre part qu’à travers les apparentes stupeurs de son ivresse il gardait assez de lucidité pour deviner tout ce qui se passait dans la tête de son unique ami. Car, au moment de le quitter, il lui serra la main en lui disant, d'une façon très particulière, le mot du poète de son pays : « She was false as water… » Et ce « fausse comme l'eau » représentait dans sa bouche une injure fort énergique, étant donné l'opinion qu’il professait sur ce liquide. — Il se vantait de n’en jamais consommer que pour son tub. — Il est certain aussi que le conseil de défiance formulé de la sorte par son compagnon d'orgie répondait trop bien aux idées douloureuses qui continuaient de hanter Raymond, car il eut besoin d'un suprême effort de volonté pour ne pas se laisser aller à cet attendrissement de la boisson, qui a déterminé tant d'irréparables aveux. — « Herbert a raison, » songeait-il le lendemain matin, à cheval, poussant Téméraire dans les allées les plus désertes du Bois, sous un ciel gris et qui achevait de torturer ses nerfs déjà irrités par l'alcool de la veille : « Les meilleures ne valent rien… Celle-là pourtant, une hypocrite !… Hé oui, puisqu'elle m'a vraisemblablement menti sur deux points… Derrière cette rupture il y a autre chose… Mais quoi ?… » Il ne voulait pas faire la réponse ni se prononcer nettement à lui-même le mot qui lui dévorait le cœur. Il entrevoyait que l'influence d’un autre homme expliquait seule la soudaine énergie de Juliette à son égard, et il ne supportait pas de l’entrevoir. Cette tempête intérieure eut pour résultat, d’abord, que le pauvre Téméraire fut ramené à l’écurie, couvert d'écume et brisé par une course forcée, — pour le plus grand désespoir du groom préposé à son entretien, — et puis, que Casal lui-même se dirigeait de nouveau, à deux heures, vers la rue Matignon. Pourquoi ? Il savait d’avance que Mme de Tillières l’aurait, suivant toutes les probabilités, consigné définitivement à sa porte, mais il éprouvait l’impérieux besoin de s’en assurer. Il calculait aussi qu’il y avait une chance contre mille pour qu’elle n’eût pas osé donner cet ordre. Dans ce cas-là, il la verrait, et, cette fois, il lui arracherait l’aveu du vrai motif qui avait si subitement déterminé cette volte-face dans leurs relations. Il reconnut, avec une émotion mêlée de la plus cuisante anxiété, le coin de cette rue, le long mur du jardin qui la borde sur un côté, la face de la maison. Il entra sans parler au concierge, et marcha tout droit vers le perron protégé par la petite guérite vitrée. La force du désir était si vive en lui, — et nous sommes toujours si près de croire à ce que nous désirons fortement, — que ce lui fût une déception lorsque le valet de pied lui répondit, avec une physionomie inscrutable : — « Madame la marquise n’est pas chez elle… » — « Je devais m’y attendre, » se dit Casal, « et ce n’est pas fier d’être venu me faire dire cela… »