Chapitre 9

3706 Mots
J’ai bien réfléchi à toutes ces choses, — autrefois déjà, lorsque à mon retour de Besançon j’ai soupçonné que vous pouviez vous intéresser à un autre que moi, — mais jamais comme hier et comme cette nuit, — à toutes ces choses si tristes, à tant d’autres encore. J’ai aperçu, dans les douleurs que nous venons de traverser, l'expiation d'une félicité qui n'était pas permise. Je connais trop la sincérité de vos sentiments religieux pour ne pas avoir deviné, derrière bien des mélancolies dont vous ne me disiez pas les causes, ce regret, ce remords d'une situation où votre tendresse pour moi vous avait entraînée. Car ce fut moi le coupable, moi qui, n’étant pas libre, devais à jamais vous cacher un amour dont les joies m’étaient défendues. Et qui sait ? Si j’avais eu ce courage de vous aimer ainsi, dans l’ombre et le silence d’une passion fervente, mortifiée et pure comme une piété, peut-être Celui qui voit tout m’eût-il récompensé de cet héroïque effort en empêchant que les sources de la tendresse ne tarissent pour moi dans votre cœur. Qui sait s’il n’y a pas pour certaines amours, faites de renoncement et de vertu, une grâce mystérieuse, pareille à cette grâce de la foi profonde qui nous permet d’être toujours capables de prier ? S’il en est ainsi et qu’il y ait sur nous deux cette fatalité d’une expiation, ce que je demande à ce Dieu en qui nous avons toujours eu tous deux tant de confiance, même en transgressant ses lois, c’est que sa justice retombe sur moi seul. C’est que votre ami nouveau, celui par qui votre cœur m’a été enlevé devienne digne de vous, qu’il comprenne quel être de noblesse et de beauté est venu vers lui à travers tant d’épreuves. Je touche ici à un point si sensible, qui m’est si sensible, qui doit tant vous l’être ! Laissez-moi vous dire, cependant, qu'encore ici un changement s’est accompli en moi depuis hier. Je vous ai parlé avec bien de l'amertume et avec bien de la dureté de cet homme en qui une étrange double vue m’avait fait pressentir le bourreau de ce qui fut mon bonheur. Je ne peux pas croire que j’aie eu tout à fait raison, ni qu’un être capable de vous intéresser jusqu’à l’amour soit ce que j’ai pensé qu’était celuilà. Je voulais, je devais vous dire aussi que je l’ai jugé autrement depuis que son billet d’excuse, si difficile à écrire pour un homme de sa sorte, m’a prouvé qu’il vous était dévoué, après tout, autrement que je ne pouvais le penser. Je ne vous ai pas dit hier ce que je dois ajouter pour être entièrement juste, que, sur le terrain, il a été logique avec sa lettre et qu’il a tiré en l’air. Que ce soit là, ce que je vous écris de lui, une expiation encore, celle de la rancune passionnée qui m’a fait ne pas accepter ses excuses et désirer sa mort ! Que ce soit aussi un droit pour moi de vous supplier de réfléchir avant d’aller plus loin sur cette route où vous êtes ! Éprouvez, étudiez le sentiment qu’il vous porte, maintenant que vous avez le droit de céder au vôtre. Il est libre, lui, il est jeune, il n’est l’esclave d’aucun passé. Il peut vous dévouer toute sa vie et se transformer sous votre noble influence. S'il en doit être ainsi, je ne dis pas que je n'en souffrirai pas, quand j’apprendrai que vous avez reconstruit votre destinée de cette manière. Mais, sachez-le, je vous aime aujourd’hui avec une tendresse si désintéressée, si purifiée par le martyre de ces derniers jours, que je trouverai en moi de quoi accepter de loin cette idée avec cette sorte de paix dont parle le saint livre : — Je vous donne la paix, je vous donne ma paix, mais non comme le monde la donne… , — cette paix d’une âme qui aime pour toujours, et qui s’est à jamais renoncée ! « Et adieu, amie. — Adieu, vous qui étiez l'étoile de mon ciel, — du coin sans nuages de ce ciel si sombre. Adieu, vous qui m'avez permis de vivre quand j’étais à bout de toutes mes forces, et grâce à qui je puis dire aujourd’hui : j’ai connu le bonheur. N’appréhendez aucune résolution désespérée d’un homme qui s’en va de vous, l’âme pleine de vous, pour que vous soyez heureuse et pour ne vous coûter plus jamais une larme. Dans mes douloureuses méditations de cette nuit, — j’ai vu devant moi ce qui me reste d’existence, et j’ai décidé de son emploi. J'ai reconnu dans mes dernières épreuves de politique un avertissement qu'il fallait renoncer à cette action-là aussi, et ce renoncement n'a pas été bien pénible. Un autre champ m'est ouvert, dans lequel j'ai résolu d’user ce que je peux garder de vigueur intime. Nos douleurs privées seraient cruellement inutiles si elles ne nous amenaient pas à chercher l'oubli de notre propre destinée dans une tâche impersonnelle, dans le dévouement désintéressé à nos idées. Vous avez trop connu les miennes durant ces jours heureux où vous me laissiez penser tout haut auprès de vous, avec vous, pour que j'aie besoin de vous rien dire davantage, sinon que j'ai résolu d'aller aux ÉtatsUnis travailler à ce grand livre de philosophie sociale dont le plan vous avait intéressée, dont l'exécution suppose des études impossibles ailleurs que là-bas et qui dureront des années ! Demain, et quand vous aurez ce papier entre les mains, je serai en mer, n'ayant plus pour horizon que la masse énorme des flots qui rouleront, toujours plus nombreux, entre nous. Ma lettre de démission au président de la Chambre est écrite. Mes affaires principales, je les avais déjà réglées la veille du duel. Notre noble Ludovic Accragne, dont vous connaissez la divine charité, a bien voulu se charger de quelques arrangements qui m'eussent fait rester davantage. Votre nom est le premier qui soit sorti des lèvres de ce tendre ami lorsque je lui ai annoncé ma résolution. Je lui ai dit, ne me faites pas mentir, que je vous avais déjà entretenue de ce départ et que vous l'approuviez. Maintenant je vais pouvoir ne penser qu'à vous, avec une tristesse et une douceur inexprimables. Vous m'écrirez, n'est-il pas vrai ? — mais pas tout de suite encore. Laissez-moi choisir le moment où je pourrai tout apprendre de vous sans entrer en agonie. Vous me garderez ma place dans une amitié dont, présent, je ne saurais me contenter. — J’ai le cœur si malade, si aisément blessé et saignant ! — Mais l’absence guérira cela aussi, et elle ne laissera subsister que l'immortelle essence d'un sentiment qui se résume dans ces simples mots : Soyez heureuse, même hors de moi, même sans moi… Adieu encore, amie, souviens-toi que je t’ai aimée… Que te dire de plus ? sinon la vieille phrase si touchante des humbles, — mais je te là dis du fond de l’âme : — Que Dieu te garde, mon unique amour ! « Henry. » Il se produit, à l’heure des séparations irrévocables, un phénomène singulier, assez analogue pour les choses de l’âme à l'effet de l’éloignement sur les yeux. Vous étiez dans une ville, à en parcourir les rues, coin par coin, à en examiner les maisons, pierre par pierre. Un détail vous déplaisait, puis un autre. Tous les manques d’harmonie vous frappaient ; ici, l’emploi d’un style en contraste avec le caractère du bâtiment voisin, ailleurs, l’incurie d’un délabrement ; plus loin, les gaucheries d’un fronton mal restauré. Votre impression émiettée ne vous préparait pas à la magie du coup d’œil d’ensemble dont vous jouissez à présent, debout sur un pont de bateau et regardant la ville étager ses édifices sur la côte, ou au sommet d’une montagne et vous retournant — comme la légende veut que le roi Boabdil se soit retourné pour revoir sa Grenade et la pleurer ! Maintenant, la gloire du soleil couchant rayonne sur la ville abandonnée ; elle enveloppe d’une poussière d’or les églises qui élèvent leurs tours vers le ciel, les faîtes orgueilleux des monuments et jusqu’aux toits abaissés des quartiers pauvres. L’enchantement rétrospectif qui nous saisit alors devant cet admirable ensemble est le symbole de celui que nous impose si souvent la mort, quand nous accompagnons au cimetière un ami qui nous fit cependant souffrir. La ligne idéale de son être intime nous apparaît dans une beauté que nous ne distinguions plus. Sa vraie personne, enfin dégagée des médiocrités de l’existence quotidienne, se révèle à notre regret qui reconnaît la place occupée par lui dans nos besoins d’âme. Nous consentons à lui appliquer les bénéfices de cette grande loi humaine qui veut que toute qualité ait pour condition de développement un défaut parallèle. Nous ne voyons plus de lui que ses nobles côtés, et nous versons des larmes de tendresse passionnée sur celui pour qui, vivant, nous eûmes parfois d’étranges injustices. Il a senti nos injustices et il ne sent pas nos larmes. Ironique contradiction dont triomphent les moralistes cruels ! Que prouve-t-elle pourtant, sinon que nous vivons et que nous mourons seuls, sans avoir, qu'à de rares intervalles, connu le cœur d’un autre et montré notre propre cœur ? Les lendemains de rupture qui, si souvent, ont de la mort la lente agonie, la résignation coupée de révoltes, les espérances suivies de violents désespoirs, en ont aussi cette sorte de mirages. Un humoriste a bizarrement mais finement qualifié de cristallisation posthume cet étrange déplacement de point de vue analogue à celui dont Mme de Tillières fut la victime, après avoir achevé la lecture de cette lettre de Poyanne. Elle posa sur ses genoux ces feuilles où son ami de tant d’années avait comme empreint son cœur, et ses larmes commencèrent de couler, tristement, doucement, intarissablement. Il était là tout entier, avec la droiture absolue d’une pensée que, même à cette heure de la séparation, pas un mauvais soupçon n'effleurait, — avec l’ardeur presque religieuse d’une passion qui lui faisait trouver un délice de martyre dans les souffrances du. renoncement, — avec sa foi dans ses idées, si profonde qu'il rappelait son grand projet d’une histoire du socialisme avec une ingénuité d'apôtre dans ces pages d'adieu à une maîtresse adorée. Les multiples et changeantes scènes qui avaient marqué les étapes de leur commun roman s’évoquèrent à la fois pour Juliette. Elle revit Henry de Poyanne à leur première rencontre. Comme elle avait dès lors senti qu'il n'était pas un homme de ce temps, que son caractère était demeuré intact et rebelle aux compromis d’un siècle mortel aux consciences intransigeantes ! Comme il avait été délicat dans sa manière de lui faire la cour, et avec quel attendrissement elle l’avait senti se reprendre à la vie auprès d’elle, se guérir peu à peu de sa première blessure, — avec quel orgueil aussi ! Car, à cette époque, il avait voulu se distinguer davantage, et ses meilleurs discours dataient d’alors, de ces heureuses premières années auxquelles cette lettre faisait allusion, — années où elle avait conclu avec lui ce contrat secret d’une union à laquelle il était resté fidèle, — au lieu qu’elle-même ?… Ah ! les larmes qui tombaient, tombaient de ses yeux sur ces feuilles dont elles brouillaient l’encre, n’étaient pas seulement des larmes de tristesse devant la beauté d’un poème de sentiment à jamais fini… Le remords y mélangeait ses âcres rancœurs. Oui, ce noble ami avait raison, et bien plus qu’il ne le disait, qu'il ne le savait. La rupture entre eux était nécessaire, d’une nécessité invincible. Celle qu’il entourait de tant d’estime en lui rendant sa liberté, qu‘était-elle devenue ? Qu’avait-elle fait ? Même si elle eût voulu maintenant empêcher ce départ, protester contre cet adieu, refuser cette liberté ainsi offerte, elle ne le pouvait pas, elle ne le devait pas, — après cette faute qu’à ce moment elle ne comprenait plus, tant les phrases de ce suprême message venaient de la reconquérir, de lui rendre ses impressions d’autrefois, sa vision du Poyanne des jours lointains, et d’absorber, d’effacer tous ses sentiments de ces dernières semaines. Cette reprise de tout son être par le passé dont elle avait entre ses mains la fragile, la douloureuse relique, ne devait pas durer longtemps. Elle fut pourtant si puissante que, durant toute la journée, elle n’eut de pensée que pour l’absent, pour celui qui s’en allait ainsi loin d’elle et qui l’avait tant aimée. Elle ne fut arrachée à ce somnambulisme nostalgique et désespéré que vers le soir, par l’arrivée de Gabrielle qui lui apportait des nouvelles de l’autre, du blessé, qu’elle se reprocha d'avoir si étrangement oublié, alors qu’il souffrait cependant, lui aussi, pour elle. Les conventions de silence arrêtées lors du duel avaient été fidèlement observées, et Candale avait raconté à sa femme la maladie de Raymond en la lui présentant comme une légère attaque de rhumatisme au bras droit. — « Il en a pour cinq ou six jours à peine, » dit la comtesse. « Pourvu qu’une fois rétabli, ils n’aient pas, l’un ou l’autre, l’idée de recommencer ? » — « Ils ne l’auront pas, » répondit Juliette ; « lis cette lettre. » Et elle tendit à Mme de Candale les feuilles où se voyait encore la trace de ses larmes, obéissant à la fois à ce besoin dangereux et irrésistible de confidence que nous éprouvons avec une égale force dans l’extrême joie et dans l’extrême tristesse, et à un autre besoin, plus généreux, celui de faire vraiment apprécier à son amie la magnanimité de cet homme autrefois si mal jugé. Elle put voir les yeux de la jeune comtesse se mouiller, eux aussi, de pleurs à cette lecture et elle l’entendit qui disait : — « Mon Dieu ! si je l’avais connu ! » Puis, rendant la lettre et après une seconde d’hésitation : « Mais, as-tu cherché au juste à connaître ce que sait Casal et comment ? » — « Il sait tout, » répondit Juliette, « c’est moi qui lui ai tout dit… » — « Toi ? » interrogea la comtesse. Elle vit de nouveau Mme de Tillières si troublée qu’elle n’osa pas insister sur ce qu’elle devinait des conditions de cette confidence. Juliette et Raymond s’étaient donc revus depuis que ce dernier était venu rue de Tilsitt ? Ils avaient dû avoir ensemble une explication bien intime pour en être venus à des aveux de cette sorte ? Pas plus que Poyanne, cependant, elle ne soupçonna la terrible vérité. Mais elle aperçut la nouveauté périlleuse de rapports qu’une telle révélation créait entre le jeune homme et son amie, et elle continua : « Et s’il cherche à te revoir, maintenant qu’il saura votre rupture ? Car il la saura. Les journaux parleront de la démission du premier orateur de la droite et de son voyage aux États-Unis… » — « S’il cherche à me revoir, » répondit Mme de Tillières, « je saurai lui montrer qui je suis… » Cette énigmatique réponse, et sur laquelle Mme de Candale ne demanda pas de commentaires, tant elle redoutait de toucher aux plaies vives de ce cœur si atteint, ne sous-entendait aucune idée très nette. Juliette avait exprimé par ces mots une résolution de ne pas aller plus avant dans la chute, — résolution très arrêtée, mais dont elle n’entrevoyait pas la forme. Depuis la minute où elle était sortie des bras de Casal jusqu’à celle où son amie venait de lui parler ainsi, toujours un souci d’à coté l’avait empêchée de regarder bien en face sa nouvelle situation. Ç’avait été d’abord l’idée de revoir sa mère, puis l’angoisse du duel, puis son entretien avec Poyanne et l’attente affolée de ce qui en résulterait. Tour à tour chacun de ces événements s’était présenté à elle comme le pire des dangers, et ils avaient pourtant passé sur elle comme ces grandes lames qui doivent tout engloutir et qui s’en vont sans avoir rien détruit. Elle avait revu sa mère, le duel avait eu lieu, le comte, par l’énergie de son parti pris, avait réglé leurs relations d’une façon qu’elle acceptait comme définitive. Les problèmes les plus insolubles étaient résolus, — sauf le dernier et le plus redoutable. Elle se retrouvait seule et libre devant un inconnu dont la phrase de Gabrielle lui infligea aussitôt l’obsession : que pensait d’elle Raymond ? Qu’allait vouloir cet homme en qui se résumait à présent tout l’avenir de sa vie sentimentale ?… Ce qu’il pensait ? Ce qu’il voulait ? Quand la comtesse fut partie, elle alla chercher dans le tiroir de son bureau, sur lequel tant de fois elle s’était appuyée pour écrire à son premier amant, le billet qu’elle avait reçu du second, au matin du duel. Elle le relut avec une infinie mélancolie, car une comparaison s’imposait qui, à cette heure, était bien amère. La différence était trop forte entre ce billet du lendemain de la faute et la lettre d’adieu qu’elle venait de recevoir. Ces quelques lignes de Raymond, avec leur rappel si net de ce qui s’était passé, avec la « charmante amie » du début, avec, à la fin, cette allusion si directe à une organisation de leurs futurs rendez-vous, ne permettaient pas que la jeune femme s’y méprît. Non, pas plus que si Casal, au lieu de lui écrire : vous, lui eût infligé l'affront du tutoiement en lui envoyant des baisers. Elle était pour lui une maîtresse, comme Mme de Corcieux, comme Mme de Hacqueville, comme Mme Ethorel. Ces noms, que Mme de Candale lui avait mentionnés au hasard, lors de sa première fatale visite après l’accident de voiture, lui revinrent tous ensemble. Il avait dû écrire sur ce ton et dans les mêmes sentiments à celles-là et aux autres. Et pourquoi la jugerait-il avec plus d’indulgence qu’il n’avait jugé ces autres ? Parce qu’elles étaient des femmes galantes, et elle, non ? Qu’en savait-il ? Elle avait eu un amant avant lui. De cela, il était sûr. N’étaitil pas autorisé à croire que cet amant n’avait pas été le seul, rien que par la manière donc elle s’était donnée à lui, et dans quelles circonstances ! Comme un jet brûlant de honte l’inondait tout entière à ce souvenir. Quel contraste entre cette manière d’interpréter sa conduite et l’image que l’autre se formait d’elle, entre ce désir brutal et ce culte, cette piété dont l’enveloppait Poyanne, au point qu’il souffrait de ne pas estimer son rival davantage ! Mon Dieu ! que dirait-il, lui, quand il saurait la liaison que lui proposait Casal ? Elle les aperçut à l’avance, avec une précision affreuse, les détails de cette liaison, et elle en éprouva toute l'amertume, comme un passager qui souffre de la mer et qui monte sur un bateau, sent déjà la nausée de la houle à respirer seulement l'odeur du bord. Elle se vit recommençant les courses clandestines dans Paris, qui avaient été le secret supplice de ses relations avec Poyanne, et les arrêts devant une porte sur le seuil de laquelle le cœur bat si fort, et les sorties, voilée et frémissante, et les retours rue Matignon. Encore avait-elle, pour la soutenir, au temps où elle aimait le comte Henry, cette certitude que son amant souffrait de ces tristes conditions de leur amour autant qu'elle-même. Au lieu de l’en estimer moins, il la plaignait. Que de fois il lui avait demandé pardon à genoux des fautes qu'elle commettait pour lui ! Mais Casal ? Que connaissait-elle de son caractère ? Qu’il avait été charmant de délicatesse, tendre et soumis tant qu’il l’avait crue libre et pure. Quel changement aussitôt que la fureur de la jalousie s'était déchaînée en lui ! Avec quelle dureté il lui avait parlé à son arrivée rue de Lisbonne ! Quel homme était-il donc et comment ne pas se souvenir des phrases que Poyanne avait prononcées autrefois contre lui, des visibles souffrances de Pauline de Corcieux, de toute cette légende de cynisme dont le nom de ce viveur était enveloppé ? Elle tressaillit soudain d’un frisson de peur et qui ne venait pas seulement de ce qu'elle appréhendait les côtés mystérieux de cette nature. Elle comprenait, elle devinait plutôt que, malgré ses remords, malgré son besoin de se faire estimer, malgré sa défiance soudain éveillée, elle appartiendrait à cet homme, quel qu’il fût, si elle le revoyait, et qu’il en agirait avec elle comme il le voudrait. Il l’avait possédée de cette possession absolue qui ne pardonne pas. L'intensité des sensations éprouvées entre ses bras la bouleversait, rien qu'à s'en souvenir. C’était la première fois que l'univers de la volupté profonde s’était révélé à elle. Cet esclavage de l'ivresse amoureuse, que presque toutes les femmes refusent d’avouer, que presque toutes subissent ou désirent, elle en ressentait, elle, la terreur anticipée. Si elle succombait une seconde fois, c’en était fait de sa volonté. Il serait trop tard pour se reprendre. Et quand il serait là, comment lui résister, puisque d’y penser, et de loin, la laissait si énervée, si faible, si vacillante dans son rêve de racheter sa faute ? Cette faute, un égarement l’expliquait, pour une fois, sans la justifier, mais ce serait, si elle recommençait, la déchéance définitive, la mort de la Juliette qui avait su conserver une fierté intacte dans une situation que le monde eût condamnée. Jadis elle s’en absolvait à force d’honneur personnel. Hélas ! qu’était-il devenu, cet honneur, après sa visite chez Casal ? Que deviendrait-il, si cette visite n'était que le début d'une nouvelle intrigue, d’autant plus dégradante pour elle qu’autrefois, — il y avait si peu de temps et comme c’était loin ! — Raymond avait voulu faire d'elle sa femme ? Lui aussi, malgré son caractère et ses idées, il avait rêvé le rêve dont Poyanne parlait au début de sa lettre. Lui aussi, il avait voulu vivre avec elle d’une vie avouée, lui donner son nom. Il l’estimait alors. Que faire pour lui prouver que malgré tant d’apparences, malgré la réalité de sa chute inattendue, elle méritait, sinon toute cette estime, au moins de ne pas être traitée comme une femme galante qu’elle n’avait jamais été, qu'elle n’était pas, qu’elle ne serait jamais ?
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