Je me réveille avec la sensation d’avoir été moulée dans du béton. Mes bras sont lourds, ma nuque douloureuse, mes lèvres encore sensibles.
Les draps sentent lui. Sa chaleur, son parfum de cuir et de contrôle.
Je voudrais rouler de l’autre côté du lit, mais il est là, assis au bord, déjà habillé, les manches de sa chemise impeccablement retroussées, ses doigts jouant distraitement avec sa montre.
— Debout, dit-il sans se retourner.
Sa voix est plate. Pas de menace. Pas de douceur. Juste un ordre.
Je me redresse lentement, en retenant un soupir de douleur. Je sens mes cuisses me rappeler chaque geste de la veille. Une brûlure discrète à mes poignets, souvenir de sa poigne.
Je déteste ce corps qui garde la mémoire contre mon gré.
Je m’attends à ce qu’il quitte la pièce, comme d’habitude, mais il reste là, immobile.
— Tu as des courses à faire aujourd’hui. Tu passeras chez la bijoutière Ferranti récupérer le collier de ma mère. Elle veut le porter ce soir.
— Je… d’accord.
Mon reflet dans le miroir me surprend. Mes yeux ont cette lueur que je n’avais pas vue depuis longtemps : un mélange de rage étouffée et de lucidité.
Je passe une robe beige simple, un manteau long. Je cache les marques. Toujours cacher.
Quand on descend, la maison est silencieuse. Les domestiques baissent la tête, plus que d’habitude. Liam m’accompagne jusqu’à la voiture, mais au moment où le chauffeur ouvre la porte, il me retient par le bras.
— Tu rentres directement après. Pas d’arrêt inutile.
— Compris.
Il ne relâche pas ma main tout de suite. Son regard fouille le mien, comme pour y trouver une faille. Puis il me lâche, et je monte dans la voiture.
Le moteur ronronne. La ville défile. Je respire un peu mieux, même si je sais que l’air ici aussi appartient à son nom.
La bijouterie Ferranti est un écrin de luxe. Le sol brille comme un miroir, les vitrines exposent des pièces qui coûtent plus cher qu’une vie entière. La vendeuse me reconnaît et s’empresse.
— Madame Varnell, nous avons préparé le collier de Madame votre belle-mère.
Elle disparaît derrière un rideau de velours. J’observe les pierres, les reflets. Mon esprit se perd dans un bleu profond, celui d’un saphir en vitrine. Libre. Comme la mer.
— Alina ?
Je me retourne, le cœur stoppé net.
Il est là. Matteo.
Ses cheveux bruns en désordre, ses yeux sombres que je n’avais pas croisés depuis… avant. Avant Liam. Avant la cage.
Je sens le sol se dérober.
— Ça fait des années, souffle-t-il. Je croyais que tu avais disparu.
Je devrais partir. Je devrais ignorer. Mais ses yeux me tiennent. Il regarde mes mains, puis mon visage, comme pour deviner tout ce qui s’est passé.
— Tu es… mariée ?
Je hoche la tête, incapable de prononcer le nom Varnell.
Il baisse la voix.
— Tu n’avais pas ce regard-là avant.
La vendeuse revient avec un écrin noir. Je le prends, mes doigts tremblent. Matteo me tend discrètement un petit bout de papier. Ses lèvres articulent : Appelle-moi.
Je le glisse dans ma manche sans réfléchir. Une pulsation étrangère bat dans ma poitrine.
Le chauffeur m’attend. Je monte, l’écrin sur les genoux. Mon cœur cogne.
Et c’est là que je remarque, par le reflet dans la vitre : Liam.
Garé de l’autre côté de la rue.
En train de me regarder.
Son regard est fixe. Glacial. Insondable.
Je sens le sang quitter mon visage. Le papier dans ma manche brûle comme une preuve.
Le trajet du retour est un supplice. Il n’est pas dans la voiture, mais son ombre, oui. Elle me serre la gorge.
Quand j’entre dans la maison, il est déjà là, assis dans le fauteuil du salon. L’écrin posé sur la table basse. Ses doigts tapotent l’accoudoir.
— Qui était cet homme ?
Ma bouche s’ouvre, mais rien ne sort.
— Ne mens pas, Alina. J’ai tout vu.
Je cherche une réponse, mais chaque phrase possible ressemble à un piège. Alors je choisis la vérité la plus nue.
— Un ami… d’avant.
Un silence. Ses yeux sont deux lames.
— D’avant quoi ? D’avant moi ?
— Oui.
Il se lève. Avance. Je recule d’instinct, mais le mur me stoppe. Ses mains viennent se poser de chaque côté de ma tête.
— Et qu’est-ce qu’un fantôme de ton passé a à t’offrir, que je ne t’ai pas déjà donné ?
Je ne réponds pas.
Son souffle devient plus lent. Dangereux.
— Ne teste pas ma patience, Alina.
Il me quitte des yeux pour saisir mon poignet. Ses doigts serrent, juste assez pour réveiller la douleur d’hier.
— Ce papier, où est-il ?
Je sens ma gorge se nouer. S’il le trouve, Matteo est mort. Et peut-être moi aussi.
Alors, pour la première fois depuis longtemps, je mens.
— Je ne sais pas de quoi tu parles.
Ses yeux se plissent. Il cherche la vérité sur mon visage, mais je me force à rester de marbre. Une tension électrique remplit l’air.
Il me lâche finalement, mais son sourire… ce sourire froid me glace.
— Très bien. On verra combien de temps tu tiens.
Il sort, laissant derrière lui cette promesse silencieuse : il fouillera. Il trouvera. Et quand il saura, ce sera pire que tout.
Je reste seule, le papier toujours caché dans ma manche, mon cœur battant à tout rompre.
La première fissure vient de s’ouvrir. Et elle a le visage de Matteo.