Point de vue Alina
Le matin commence comme les autres : silencieux, réglé, oppressant.
Je déjeune seule dans la grande salle à manger. Le café est chaud, les tartines parfaites, mais tout a le goût du vide.
Liam est déjà parti pour ses affaires… ou du moins c’est ce qu’il veut que je pense.
Sous la manche de mon pull, le petit papier plié me brûle la peau. Matteo. Son prénom, son numéro. Un morceau de passé que j’aurais dû oublier.
Je n’ai pas dormi. J’ai passé la nuit à entendre sa voix, comme si notre rencontre d’hier avait fissuré le mur que Liam a construit autour de moi.
Ce matin, j’ai besoin d’entendre quelque chose… quelqu’un… qui ne soit pas lui.
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Je quitte la table et prétexte aux domestiques que je veux profiter du jardin.
Ils s’inclinent, mais je sens leurs regards sur moi. Ici, chaque geste est noté, rapporté.
Je traverse la serre attenante. La lumière passe à travers les vitres, douce mais déformée, et l’air embaume les herbes fraîches.
Je m’assois derrière un rideau de plantes grimpantes, à l’endroit le plus à l’abri des regards.
Je sors le papier, le déplie. Ma main tremble légèrement.
J’allume mon téléphone. Inspire. Compose les chiffres.
La sonnerie dure une éternité. Puis :
— Alina ?
Sa voix. Exactement comme dans mon souvenir.
— Matteo… je…
Je m’interromps, mon regard balayant les vitres de la serre. Rien. Mais j’ai l’impression qu’une ombre se tient quelque part, hors de portée de mes yeux.
— Je t’ai vue hier, dit-il. Et je jure que je ne te laisserai pas dans cette vie-là.
— Tu ne comprends pas, ici… tout est surveillé.
— Alors fuis. Ce soir, demain, peu importe. Je peux t’aider.
Ses mots me coupent le souffle. Une part de moi veut y croire. Une autre sait que ce genre de promesses peut me coûter plus cher que ma vie.
— C’est impossible, Matteo.
— Rien n’est impossible. Pas pour toi.
Un craquement derrière moi. Minuscule, mais suffisant pour faire battre mon cœur à tout rompre.
Je me redresse. Personne. Pourtant… je sais.
— Je dois y aller, dis-je brusquement.
— Attends, Alina—
Je raccroche, efface l’appel de l’historique, replie le papier, le remets dans ma manche.
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Le chemin du retour vers la maison est un supplice. Chaque pas résonne trop fort sur les dalles.
Quand j’entre dans le hall, il est là.
Liam.
Appuyé contre la rambarde de l’escalier, les bras croisés, son regard planté dans le mien.
— Jolie promenade ?
Sa voix est calme. Beaucoup trop calme.
Je hoche la tête.
— L’air du matin est agréable.
Il descend les marches avec lenteur, ses pas réguliers comme un compte à rebours.
— Tu sais… (il s’arrête juste devant moi) j’aime que tu prennes du temps pour toi.
Je ne crois pas une seconde à cette douceur.
— Merci…
Ses yeux glissent sur mes manches.
Un sourire imperceptible effleure ses lèvres.
— Change-toi. Ce soir, nous sortons.
Il se détourne et disparaît à l’étage.
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Dans ma chambre, j’essaie de respirer. Est-ce qu’il sait ?
Est-ce qu’il était dans la serre ?
Ou est-ce que c’est moi qui deviens folle ?
Je passe l’après-midi à me préparer, incapable de me détendre. La robe noire qu’il a choisie m’attend sur un cintre. En l’enfilant, j’ai l’impression de revêtir une armure qui ne protège de rien.
Je m’assois devant le miroir, fixe mon reflet. Et malgré moi, mes pensées glissent vers lui.
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Liam est un paradoxe qui m’empoisonne.
Je le hais pour tout ce qu’il m’impose, pour la cage invisible qu’il resserre chaque jour autour de moi.
Je le hais pour sa façon de me parler comme si je lui appartenais entièrement.
Mais il y a cette autre facette… celle qui me trouble autant qu’elle me détruit.
Quand il me regarde vraiment, j’ai l’impression qu’il voit tout.
Quand il me touche, même pour m’écraser, une chaleur étrange se propage dans mon corps.
Je voudrais croire que ce n’est que la peur. Mais ce serait mentir.
Il y a eu cette nuit…
Violente. Brutale. Mais par instants, il ralentissait, comme s’il voulait me goûter, pas seulement me posséder.
Et j’ai senti mon corps trahir mon esprit.
Je me déteste pour ça. Mais je le hais encore plus… de m’avoir façonnée ainsi.
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Ce soir, au dîner, il posera sa main sur ma nuque, juste assez fermement pour me rappeler à qui j’appartiens.
Et je sais que je frissonnerai.
Je ne sais juste pas si ce sera de peur… ou d’envie.