Avant-propos
Avant-propos
L’intrépide et spirituel voyageur dont nous traduisons les émouvants récits nous affirmait un jour que pas un trait de sa narration n’a été inventé. Il raconte ce qu’il a vu ou éprouvé ; entraîné par ses souvenirs, il s’arrête rarement aux réflexions. Les mœurs du nouveau monde, qu’il a longtemps parcouru, ne l’étonnent plus d’ailleurs ; il les peint dans tout leur naturel. Ces mœurs, quoi qu’en disent les enthousiastes de la jeune civilisation américaine, valent souvent moins que les nôtres ; elles descendent jusqu’à la plus brutale sauvagerie, quand il s’agit de la vengeance personnelle ou collective. Les barbares exécutions du lynch prouvent suffisamment notre assertion.
Un christianisme mutilé comme celui qui se rencontre trop fréquemment dans ce pays est impuissant à maintenir le divin précepte du pardon. Entre l’Ancien Testament, où il trouve formulée la loi du talion : « Œil pour œil, dent pour dent, » et la parole évangélique : « Faites du bien à celui qui vous fait du mal, » le sentiment humain abandonné à lui-même n’hésitera jamais. Quand on a arraché la croix de la main du chrétien, on a arraché aussi la miséricorde de son cœur ; l’homme régénéré est retourné à la férocité antique ou sauvage. Ce ne sont pas les théories modernes de philanthropie, de tolérance, d’altruisme, d’irresponsabilité dans le crime qui triompheront des haines ni des rancunes, après que la charité aura été bannie.
La soif de l’or, celle de la vengeance, les deux plus terribles passions du Yankee ou de l’aventurier des savanes, sont ici représentées avec toute leur horreur ; cependant le héros de M. May pourrait invoquer une circonstance atténuante dans l’acharnement de sa haine, s’il songeait à excuser ce qui lui paraît si légitime. En poursuivant une vengeance personnelle, en cherchant à se faire justice lui-même au milieu des déserts, où la justice légale ne pénètre guère, le malheureux Sans-Ear sait qu’il délivrera la contrée de brigands de la pire espèce. C’est ce motif qui détermine Shatterhand, notre vaillant trappeur, malgré son attachement aux principes catholiques, à prêter son concours pour cette chasse à l’homme, si cruelle, si acharnée.
Cette explication nous semblait utile avant de laisser la parole à M. May ; nous nous garderons ensuite de l’interrompre, et, sauf quelques légères modifications indispensables pour la clarté du récit, nous resterons aussi fidèle que possible au texte de ses souvenirs, publiés en Allemagne sous le titre de Deadly Dust, en 1880.
J. DE ROCHAY.