Un peu à l’écart, sous de grands arbres dépassant la lisière d’un des fourrés, je remarquai trois formes assises… Elles parlaient très bas. Je me mis à ramper dans les buissons, me rapprochant le plus qu’il me fut possible.
Arrivé à cinq ou six pas, je reconnus, à ma grande stupéfaction, un blanc au milieu de deux Peaux-Rouges. Que faisait cet homme parmi les Indiens ? Il n’était certainement pas leur prisonnier. Peut-être appartenait-il aux coureurs de savanes, alliés tantôt avec les sauvages, tantôt avec les blancs. Peut-être que, pris par les Redmen dans quelque rencontre, il avait été obligé, pour sauver sa vie, d’épouser une squaw et de se fixer dans la tribu, comme cela arrive de temps en temps. Cependant, malgré l’obscurité, ce que je devinais de la tenue et des vêtements du blanc ne me paraissait pas révéler des habitudes indigènes.
Quant aux Peaux-Rouges assis aux côtés de cet homme, c’étaient des chefs : les grandes plumes surmontant leur chevelure le prouvaient. Ils se consultaient sans doute avec le blanc sur la manière d’agir et d’entrer en campagne.
Je finis par arriver si près des interlocuteurs, que la plupart des mots échangés entre eux parvenaient à mon oreille ; mais, après quelques phrases dont je saisis difficilement le sens, ces hommes se turent. Anxieux, je retins ma respiration. Enfin l’un des Indiens reprit la parole dans ce langage mêlé d’anglais et de mots indigènes dont les Indsmen se servent avec les hommes de race blanche. Il disait :
Mon frère blanc sait-il au juste combien le premier cheval de feu apportera d’argent ?
– Oui.
– Qui l’a dit à mon frère ?
– Un de ceux qui demeurent dans l’écurie du cheval de feu.
– L’or viendra-t-il du pays de Waihur (Californie) ?
– Oui.
– On envoie cet or au père des faces pâles pour faire des dollars ?
– Oui.
– Oh ! le père des faces pâles n’aura pas même un penny à tirer de cet envoi ! Combien d’hommes chevauchent sur le cheval de feu ?
– Je n’en sais rien ; mais fussent-ils plus nombreux, mon frère rouge en viendra facilement à bout avec ses vaillants guerriers.
– Certes, les guerriers des Ogellallah prendront cette nuit beaucoup de chevelures, leurs femmes et leurs filles pourront danser la danse de la victoire !
Les cavaliers du cheval de feu n’ont-ils que de l’or ? Ne portent-ils pas sur eux des choses pouvant servir aux hommes rouges : des habits, du calicot, des armes ?
– Oui, et beaucoup d’autres choses ; mais les hommes rouges feront-ils à leur frère blanc la part qu’il désire ?
– Mon frère blanc prendra tout l’or et l’argent du cheval de feu, les hommes rouges n’en ont pas besoin, leurs montagnes sont pleines de nuggets. Ka-wo-mien (et le chef indien montrait du doigt sa poitrine), Ka-wo-mien, le chef des Ogellallah, a connu une face pâle très sage qui disait :
« L’or n’est qu’une poussière fatale semée en terre par le mauvais esprit pour rendre les hommes meurtriers, voleurs et malheureux. »
– Cette face pâle était un grand s*t ! Comment s’appelait-il ?
– Il n’était point s*t, mais vaillant et brave. Les fils des Ogellallah se tenaient là-bas près de l’eau de Road-Fork, pour surprendre et scalper une troupe de trappeurs qui leur avaient pris quantité de castors. Ils firent des prisonniers, parmi lesquels se trouvait un homme blanc, que ses compagnons regardaient comme un fou parce qu’il cherchait des herbes et des insectes, et prétendait être venu seulement pour voir une savane ; mais dans la tête de ce blanc habitait la sagesse, et la force était dans son bras. Jamais son fusil ne manquait le gibier le plus agile ; son couteau défiait les ours les plus terribles de la montagne. Il avait averti ses frères de prendre garde à nous autres, hommes rouges ; ses frères s’étaient moqués de lui : leurs chevelures ornent maintenant les wigwams des Ogellallah ; lui ne voulut pas abandonner les siens ; il tua beaucoup d’hommes rouges, puis succomba sous le nombre. Nous le conduisîmes dans nos villages. On ne le tua pas, car il se montrait digne de vivre. Plusieurs jeunes filles du peuple rouge demandèrent à entrer dans sa cage comme ses squaw. Ma-ti-ru, notre grand chef, lui offrit de choisir entre sa fille ou la mort. Il méprisa cette fleur des prairies, déroba le cheval du chef, reprit ses armes, tua plusieurs guerriers et s’enfuit.
– Depuis combien de temps la face blanche a-t-elle disparu ?
– Le soleil a depuis vaincu quatre fois l’hiver.
– Comment se nommait-il ?
– Il n’avait pas encore de nom, n’étant arrivé que depuis peu de lunes, par la grande eau sur laquelle courent les maisons ailées et les pirogues de feu, pour amener ici les hommes blancs. Son poing ressemblait à la patte de l’ours, il brisait la tête de l’ennemi, et pour cela, on surnommait le chasseur blanc Shatterhand. »
Ka-wo-mien venait de raconter mes propres aventures… Je le reconnaissais maintenant sans peine, aussi bien que Ma-ti-ru, qui m’avait autrefois retenu prisonnier. J’étais vraiment alors un greenhorn, car je venais pour la première fois dans les savanes ; et ce ne fut que plus tard, et sous la direction du fameux chef des Apaches, que je fis l’apprentissage du métier.
Le narrateur avait été exact pour le fond, seulement il embellissait un peu les détails.
« Old Shatterhand !… Je le connais, interrompit le blanc, il se trouvait au hide-spot du Old Firehand, lorsque j’ai assiégé cette cachette avec quelques hommes déterminés, afin d’enlever les peaux de castors et de loutres qui s’y trouvaient entassées. Je me suis échappé difficilement, ce jour-là ; le drôle ne se laisse guère approcher… »
Cette voix, je la reconnaissais aussi, c’était celle du capitaine de ces bushheaders qui nous avaient attaqués au Sud-Sashalschawdan et que nous avions fort malmenés, car trois seulement s’échappèrent. Cet homme faisait partie d’une b***e de brigands des prairies, pires que les plus sauvages Indiens, les défauts, les plus mauvais instincts des deux races se combinant et s’augmentant chez eux les uns par les autres. Ma-ti-ru, jusqu’alors, n’avait pris aucune part à l’entretien ; il leva la main et dit :
« Malheur à lui, s’il retombe au pouvoir des hommes rouges ! On le liera au poteau de t*****e, et Ma-ti-ru lui arrachera chaque muscle du corps… Il a tué les meilleurs guerriers des Ogellallah, il a brisé le cœur de la plus belle fille des prairies. »
Ah ! s’ils avaient su tous trois que j’étais à quelques pas, et plus proche encore ! – Cependant Ka-wo-mien repartit :
« Les hommes rouges ne le reverront jamais ; il s’en est allé par la rivière dans un pays où le soleil brûle, où le sable s’étend comme une savane, où rugit le lion, où les hommes ont beaucoup de femmes. »
J’avais raconté avec intention, dans les campements, que je comptais partir pour le Sahara, et je n’étais pas peu flatté de me voir si célèbre parmi les Indiens. Il était donc plus facile ici de se faire un nom avec son fusil et ses coups de poing qu’en Europe avec sa plume !
« Il reviendra ! murmura Ma-ti-ru. Quand une fois un homme a bu l’air des prairies, il faut qu’il s’en abreuve tant que le Grand-Esprit le conserve sur la terre. »
En cela l’Indien ne se trompait pas ; si les montagnards émigrés en plaine pleurent leur patrie et meurent de sa privation, si le marin ne peut vivre loin des flots, l’homme né dans la prairie, ou accoutumé à son grand air, soupire toujours pour elle et la regrette jusqu’à ce qu’il l’ait retrouvée.
Ka-wo-mien montra les étoiles en disant :
« Que mon frère blanc considère le ciel, voilà le temps d’aller au-devant du cheval de feu. Les bras de fer que mes guerriers ont pris au serviteur du cheval de feu seront-ils assez forts pour arracher les lignes de fer ? »
Je comprenais. Ils avaient assassiné un homme d’équipe chargé d’inspecter la voie, et lui avaient volé ses instruments pour opérer le déraillement.
« Ces bras sont forts comme ceux de vingt hommes rouges, repartit le brigand.
– Et mon frère blanc sait la manière de s’en servir ?
– Oui, suivez-moi. Le train sera là dans une heure. Seulement mes frères rouges doivent se souvenir qu’ils m’ont promis, pour ma part, tout l’or et l’argent.
– Ma-ti-ru ne ment jamais ! répondit fièrement le chef en se levant. L’or et l’argent sont à toi ; le reste, avec les chevelures des faces pâles, appartient aux guerriers ogellallah.
– Vous fournirez les mulets pour le transport de l’or, vous me donnerez une escorte ?
– Tu auras des mulets ; les guerriers t’accompagneront jusqu’aux frontières du pays d’Aztlan (Mexique). Si le cheval de feu apporte beaucoup de choses qui plaisent à Ma-ti-ru et à Ka-wo-mien, on te conduira plus loin encore, jusqu’au grand village d’Aztlan où ton fils t’attend. »
Là-dessus le chef indien poussa un cri strident ; tous les guerriers furent aussitôt debout. Je me reculai en glissant. J’avisais une place très propice pour me cacher, quand j’entendis un bruit léger, un souffle étouffé.
« Sam ! » murmurai-je si bas, que je semblais respirer plutôt que parler.
La masse noire qui se dessinait maintenant à mes yeux se souleva lentement, et j’entendis mon nom dans un murmure presque imperceptible : « Charley ! »
Me rapprochant tout près, je demandai :
« Les avez-vous vus ?
– Oui.
– Entendus ?
– Pas un mot… Et vous ?
– Moi j’en sais assez… Ils partent à l’instant vers l’ouest ; hâtons-nous, sans quoi nos chevaux courent grand risque. »
Nous revînmes aussi vite que possible ; en grimpant sur la voie pour la traverser, je dis à mon compagnon :
« Chargez-vous des chevaux, vous les conduirez le long du talus à un demi-mille. Je vous rejoindrai là… Je vais tâcher d’épier encore nos Peaux-Rouges.
– C’est à mon tour ; n’êtes-vous pas fatigué ?
– Non ; mon mustang vous suivra, tandis que je ne pourrais me faire obéir de Tony.
– Vous dites vrai. Je vous quitte. »
Sam s’éloigna ; je crus inutile d’effacer la trace de ses pas, nous étions en pleine nuit. À peine le petit homme avait-il disparu, que, me couchant le long de la voie, j’aperçus les Indiens qui arrivaient rampant l’un derrière l’autre. Je les suivis en ligne toujours parallèle, moi sur le bord supérieur de la voie, eux en bas, le long du talus. Quand ils furent à peu près en face du lieu où gisait le cadavre, ils commencèrent à escalader le remblai. Je me blottis dans une touffe de hautes herbes, sur le bord du talus, à peu de distance de l’endroit par où ils montaient.
Bientôt j’entendis le choc du fer, le bruit d’un marteau frappant sur les rails. Les bushheaders disjoignaient la voie à l’aide des instruments pris sur le malheureux employé.
Il était temps. Je me laissai glisser jusqu’en bas du talus et courus rejoindre mon compagnon. En cinq minutes j’étais près de lui.
« Ils démolissent les rails ? me demanda Sam.
– Oui.
– J’ai entendu. En se couchant ici, le bruit du marteau parvient très bien jusqu’à l’oreille.
– Hâtons-nous, Sam : le train arrivera dans trois quarts d’heure ; il faut que le conducteur soit averti avant que les Indsmen aient pu apercevoir les feux de la locomotive.
– Allez seul, Charley ; si nous quittions la place, nous perdrions ensuite du temps à nous chercher. Je voudrais épier un peu nos brigands, puis je reviendrai vous attendre ici.
– Bien. »
Je montai à cheval et pressai mon mustang autant qu’il me fut possible dans l’obscurité. Il était nécessaire de s’y prendre d’un peu loin, de façon que les Indiens ne s’aperçussent point du ralentissement du train.
La brume, qui au commencement de la nuit avait obscurci le ciel, se dissipait petit à petit ; les étoiles se montraient et répandaient leur douce lumière sur la prairie. Je voyais assez distinctement à quelques mètres, et plus j’avançais, plus je pouvais presser ma monture. Je ne rencontrai aucun obstacle pendant un espace de trois milles environ ; enfin je m’arrêtai.
Je sautai à terre, liai les jambes du mustang pour qu’il ne pût s’écarter, dans le cas où le bruit du train l’effrayerait ; puis je ramassai des herbes sèches un peu à tâtons, j’y joignis quelques menues branches trouvées sous les buissons, et je préparai une torche avec de l’herbe entortillée autour d’une grosse branche que je coupai à un arbre.
Ainsi muni, je pouvais attendre le train. Je plaçai ma couverture sur un côté de la voie, et me couchai de manière à poser de temps en temps mon oreille sur les rails pour en interroger le frémissement. Je regardais aussi, sans cesse, dans la direction du train ; la nuit était si calme, que je devais apercevoir de très loin la lumière des feux.
Au bout de dix minutes, je sentis un léger tremblement sur le rail, puis j’entendis un roulement sourd dont l’intensité augmentait seconde par seconde… Dans le lointain brillait une lumière semblable à une étoile, mais à une étoile qui grossissait toujours. Le train arrivait, il se rapprochait avec une grande rapidité.
Bientôt la lumière se divisa en deux foyers distincts, très peu séparés l’un de l’autre. J’allumai le tas d’herbes sèches, qui prit feu ; le mécanicien ne pouvait manquer de remarquer ce signal… Le train n’était plus qu’à quelques centaines de pas : je distinguais sur la voie la lueur rougeâtre projetée par les deux lanternes et rabattue par l’ébuard ; encore quelques minutes, et le train passait devant moi. J’allumai alors ma torche et la fit tournoyer. Le mécanicien stoppa. Trois coups de sifflet aigus se firent entendre ; les freins serrèrent les roues, la vapeur ronfla à déchirer le tympan, des roulements, frottements, sifflements se succédèrent dans un affreux vacarme. La locomotive s’arrêta juste en face du feu, qui brûlait encore sur la voie ; se penchant au dehors, le mécanicien me cria :