II« Je me trouvais à Florence vers la fin de
l’été, en 184., la plus belle saison pour voir Florence. J’avais du temps, de
l’argent, de bonnes lettres de recommandation, et alors j’étais un jeune homme
de belle humeur, ne demandant pas mieux que de s’amuser. Je m’installai sur le
Long-Arno, je louai une calèche et je me laissai aller à cette douce vie
florentine qui a tant de charme pour l’étranger. Le matin, j’allais visiter
quelque église, quelque palais ou quelque galerie tout à mon aise, sans me
presser, ne voulant pas me donner cette indigestion
de chefs-d’œuvre qui, en
Italie, fait venir aux touristes trop hâtifs la nausée de l’art ; tantôt
je regardais les portes de bronze du baptistère, tantôt le Persée de Benvenuto
sous la loggia dei Lanzi, le portrait de la Fornarina aux Offices, ou bien
encore la Vénus de Canova au palais Pitti, mais jamais plus d’un objet à la
fois. Puis je déjeunais, au café Doney, d’une tasse de café à la glace, je
fumais quelques cigares, parcourais les journaux, et, la boutonnière fleurie de
gré ou de force par ces jolies bouquetières coiffées de grands chapeaux de
paille qui stationnent devant le café, je rentrais chez moi faire la
sieste ; à trois heures, la calèche venait me prendre et me transportait
aux Cascines. Les Cascines sont à Florence ce que le bois de Boulogne
est à Paris, avec cette différence que tout le monde s’y connaît et que le
rond-point forme un salon en plein air, où les fauteuils sont remplacés par des
voitures, arrêtées et rangées en demi-cercle. Les femmes, en grande toilette, à
demi couchées sur les coussins, reçoivent les visites des amants et des
attentifs, des dandys et des attachés de légation, qui se tiennent debout et
chapeau bas sur le marchepied. – Mais vous savez cela tout aussi bien que moi.
– Là se forment les projets pour la soirée, s’assignent les rendez-vous, se
donnent les réponses, s’acceptent les invitations ; c’est comme une Bourse
du plaisir qui se tient de trois heures à cinq heures,
à l’ombre de beaux arbres,
sous le ciel le plus doux du monde. Il est obligatoire, pour tout être un peu
bien situé, de faire chaque jour une apparition aux Cascines. Je n’avais garde
d’y manquer, et le soir, après dîner, j’allais dans quelques salons, ou à la
Pergola lorsque la cantatrice en valait la peine.
« Je passai ainsi un des plus heureux mois de
ma vie ; mais ce bonheur ne devait pas durer. Une magnifique calèche fit
un jour son début aux Cascines. Ce superbe produit de la carrosserie de Vienne,
chef-d’œuvre de Laurenzi, miroité d’un vernis étincelant, historié d’un blason
presque royal, était attelé de la plus belle paire de chevaux qui ait jamais
piaffé à Hyde-Park ou à Saint-James au Drawing-Room de la reine Victoria, et
mené à la Daumont de la façon la plus correcte par un tout jeune jockey en
culotte de peau blanche et en casaque verte ; les cuivres des harnais, les
boîtes des roues, les poignées des portières brillaient comme de l’or et
lançaient des éclairs au soleil ; tous les regards suivaient ce splendide
équipage qui, après avoir décrit sur le sable une courbe aussi régulière que si
elle eût été tracée au compas, alla se ranger auprès des voitures. La calèche
n’était pas vide, comme vous le pensez bien ; mais dans la rapidité du
mouvement on n’avait pu distinguer qu’un bout de bottine allongé sur le coussin
du devant, un large pli de châle et le disque d’une
ombrelle frangée de soie
blanche. L’ombrelle se referma et l’on vit resplendir une femme d’une beauté
incomparable. J’étais à cheval et je pus m’approcher assez pour ne perdre aucun
détail de ce chef-d’œuvre humain. L’étrangère portait une robe de ce vert d’eau
glacé d’argent qui fait paraître noire comme une taupe toute femme dont le
teint n’est pas irréprochable, – une insolence de blonde sûre d’elle-même. – Un
grand crêpe de Chine blanc, tout bossué de broderies de la même couleur,
l’enveloppait de sa draperie souple et fripée à petits plis, comme une tunique
de Phidias. Le visage avait pour auréole un chapeau de la plus fine paille de
Florence, fleuri de myosotis et de délicates plantes aquatiques aux étroites
feuilles glauques ; pour tout bijou, un lézard d’or constellé de
turquoises cerclait le bras qui tenait le manche d’ivoire de l’ombrelle.
« Pardonnez, cher docteur, cette description de
journal de mode à un amant pour qui ces menus souvenirs prennent une importance
énorme. D’épais bandeaux blonds crespelés, dont les annelures formaient comme
des vagues de lumière, descendaient en nappes opulentes des deux côtés de son
front plus blanc et plus pur que la neige vierge tombée dans la nuit sur le
plus haut sommet d’une Alpe ; des cils longs et déliés comme ces fils d’or
que les miniaturistes du Moyen Âge font rayonner autour des têtes
de leurs anges, voilaient à
demi ses prunelles d’un bleu vert pareil à ces lueurs qui traversent les
glaciers par certains effets de soleil ; sa bouche, divinement dessinée,
présentait ces teintes pourprées qui lavent les valves des conques de Vénus, et
ses joues ressemblaient à de timides roses blanches que ferait rougir l’aveu du
rossignol ou le b****r du papillon ; aucun pinceau humain ne saurait
rendre ce teint d’une suavité, d’une fraîcheur et d’une transparence
immatérielles, dont les couleurs ne paraissaient pas dues au sang grossier qui
enlumine nos fibres ; les premières rougeurs de l’aurore sur la cime des
sierras Nevadas, le ton carné de quelques camélias blancs, à l’onglet de leurs
pétales, le marbre de Paros, entrevu à travers un voile de gaze rose, peuvent
seuls en donner une idée lointaine. Ce qu’on apercevait du col entre les brides
du chapeau et le haut du châle étincelait d’une blancheur irisée, au bord des
contours, de vagues reflets d’opale. Cette tête éclatante ne saisissait pas
d’abord par le dessin, mais bien par le coloris, comme les belles productions de
l’école vénitienne, quoique ses traits fussent aussi purs et aussi délicats que
ceux des profils antiques découpés dans l’agate des camées.
« Comme Roméo oublie Rosalinde à l’aspect de
Juliette, à l’apparition de cette beauté suprême j’oubliai mes amours
d’autrefois. Les pages de
mon cœur redevinrent blanches : tout nom, tout souvenir en disparurent. Je
ne comprenais pas comment j’avais pu trouver quelque attrait dans ces liaisons
vulgaires que peu de jeunes gens évitent, et je me les reprochai comme de
coupables infidélités. Une vie nouvelle data pour moi de cette fatale
rencontre.
« La calèche quitta les Cascines et reprit le
chemin de la ville, emportant l’éblouissante vision : je mis mon cheval
auprès de celui d’un jeune Russe très aimable, grand coureur d’eaux, répandu
dans tous les salons cosmopolites d’Europe, et qui connaissait à fond le
personnel voyageur de la haute vie ; j’amenai la conversation sur
l’étrangère, et j’appris que c’était la comtesse Prascovie Labinska, une
Lithuanienne de naissance illustre et de grande fortune, dont le mari faisait
depuis deux ans la guerre du Caucase.
« Il est inutile de vous dire quelles
diplomaties je mis en œuvre pour être reçu chez la comtesse que l’absence du
comte rendait très réservée à l’endroit des présentations ; enfin, je fus
admis ; – deux princesses douairières et quatre baronnes hors d’âge
répondaient de moi sur leur antique vertu.
« La comtesse Labinska avait loué une villa
magnifique, ayant appartenu jadis aux Salviati, à une demi-lieue de Florence,
et en quelques jours elle avait su installer tout le confortable
moderne dans l’antique
manoir, sans en troubler en rien la beauté sévère et l’élégance sérieuse. De
grandes portières armoriées s’agrafaient heureusement aux arcades
ogivales ; des fauteuils et des meubles de forme ancienne s’harmonisaient
avec les murailles couvertes de boiseries brunes ou de fresques d’un ton amorti
et passé comme celui des vieilles tapisseries ; aucune couleur trop neuve,
aucun or trop brillant n’agaçait l’œil, et le présent ne dissonait pas au
milieu du passé. – La comtesse avait l’air si naturellement châtelaine, que le
vieux palais semblait bâti exprès pour elle.
« Si j’avais été séduit par la radieuse beauté
de la comtesse, je le fus bien davantage encore au bout de quelques visites par
son esprit si rare, si fin, si étendu ; quand elle parlait sur quelque
sujet intéressant, l’âme lui venait à la peau, pour ainsi dire, et se faisait
visible. Sa blancheur s’illuminait, comme l’albâtre d’une lampe, d’un rayon
intérieur : il y avait dans son teint de ces scintillations
phosphorescentes, de ces tremblements lumineux dont parle Dante lorsqu’il peint
les splendeurs du paradis ; on eût dit un ange se détachant en clair sur
un soleil. Je restais ébloui, extatique et stupide. Abîmé dans la contemplation
de sa beauté, ravi aux sons de sa voix céleste qui faisait de chaque idiome une
musique ineffable, lorsqu’il me fallait absolument répondre je balbutiais
quelques mots incohérents
qui devaient lui donner la plus pauvre idée de mon intelligence ;
quelquefois même un imperceptible sourire d’une ironie amicale passait comme
une lueur rose sur ses lèvres charmantes à certaines phrases, qui dénotaient,
de ma part, un trouble profond ou une incurable sottise.
« Je ne lui avais encore rien dit de mon
amour ; devant elle j’étais sans pensée, sans force, sans courage ;
mon cœur battait comme s’il voulait sortir de ma poitrine et s’élancer sur les
genoux de sa souveraine. Vingt fois j’avais résolu de m’expliquer, mais une
insurmontable timidité me retenait ; le moindre air froid ou réservé de la
comtesse me causait des transes mortelles, et comparables à celles du condamné
qui, la tête sur le billot, attend que l’éclair de la hache lui traverse le
cou. Des contractions nerveuses m’étranglaient, des sueurs glacées baignaient
mon corps. Je rougissais, je pâlissais et je, sortais sans avoir rien dit,
ayant peine à trouver la porte et chancelant comme un homme ivre sur les
marches du perron.
« Lorsque j’étais dehors, mes facultés me
revenaient et je lançais au vent les dithyrambes les plus enflammés.
J’adressais à l’idole absente mille déclarations d’une éloquence irrésistible.
J’égalais dans ces apostrophes muettes les grands poètes de l’amour. – Le
Cantique des Cantiques de Salomon avec son vertigineux parfum oriental et son
lyrisme halluciné de haschisch, les sonnets
de Pétrarque avec leurs
subtilités platoniques et leurs délicatesses éthérées, l’Intermezzo de Henri
Heine avec sa sensibilité nerveuse et délirante n’approchent pas de ces
effusions d’âme intarissables où s’épuisait ma vie. Au bout de chacun de ces
monologues, il me semblait que la comtesse vaincue devait descendre du ciel sur
mon cœur, et plus d’une fois je me croisai les bras sur ma poitrine, pensant
les refermer sur elle.
« J’étais si complètement possédé que je
passais des heures à murmurer en façon de litanies d’amour ces deux mots :
– Prascovie Labinska, – trouvant un charme indéfinissable dans ces syllabes
tantôt égrenées lentement comme des perles, tantôt dites avec la volubilité
fiévreuse du dévot que sa prière même exalte. D’autres fois, je traçais le nom
adoré sur les plus belles feuilles de vélin, en y apportant des recherches
calligraphiques des manuscrits du Moyen Âge, rehauts d’or, fleurons d’azur,
ramages de sinople. J’usais à ce labeur d’une minutie passionnée et d’une
perfection puérile les longues heures qui séparaient mes visites à la comtesse.
Je ne pouvais lire ni m’occuper de quoi que ce fût. Rien ne m’intéressait hors
de Prascovie, et je ne décachetais même pas les lettres qui me venaient de
France. À plusieurs reprises je fis des efforts pour sortir de cet état ;
j’essayai de me rappeler les axiomes de séduction acceptés
par les jeunes gens, les
stratagèmes qu’emploient les Valmont du café de Paris et les don Juan du
Jockey-Club ; mais à l’exécution le cœur me manquait, et je regrettais de
ne pas avoir, comme le Julien Sorel de Stendhal, un paquet d’épîtres
progressives à copier pour les envoyer à la comtesse. Je me contentais d’aimer,
me donnant tout entier sans rien demander en retour, sans espérance même
lointaine, car mes rêves les plus audacieux osaient à peine effleurer de leurs
lèvres le bout des doigts rosés de Prascovie. Au XVe siècle, le
jeune novice le front sur les marches de l’autel, le chevalier agenouillé dans
sa roide armure, ne devaient pas avoir pour la madone une adoration plus
prosternée. »
M. Balthazar Cherbonneau avait écouté Octave
avec une attention profonde, car pour lui le récit du jeune homme n’était pas
seulement une histoire romanesque, et il se dit comme à lui-même pendant une
pause du narrateur : « Oui, voilà bien le diagnostic de
l’amour-passion, une maladie curieuse et que je n’ai rencontrée qu’une fois, –
à Chandernagor, – chez une jeune paria éprise d’un brahme ; elle en
mourut, la pauvre fille, mais c’était une sauvage ; vous, monsieur Octave,
vous êtes un civilisé, et nous vous guérirons. » Sa parenthèse fermée, il
fit signe de la main à M. de Saville de continuer ; et, reployant sa jambe
sur la cuisse comme la patte articulée d’une sauterelle, de
manière à faire soutenir son
menton par son genou, il s’établit dans cette position impossible pour tout
autre, mais qui semblait spécialement commode pour lui.
« Je ne veux pas vous ennuyer du détail de mon
martyre secret, continua Octave ; j’arrive à une scène décisive. Un jour,
ne pouvant plus modérer mon impérieux désir de voir la comtesse, je devançai
l’heure de ma visite accoutumée ; il faisait un temps orageux et lourd. Je
ne trouvai pas Mme Labinska au salon. Elle s’était établie sous un
portique soutenu de sveltes colonnes, ouvrant sur une terrasse par laquelle on
descendait au jardin ; elle avait fait apporter là son piano, un canapé et
des chaises de jonc ; des jardinières, comblées de fleurs splendides, –
nulle part elles ne sont si fraîches ni si odorantes qu’à Florence, –
remplissaient les entrecolonnements et imprégnaient de leur parfum les rares
bouffées de brise qui venaient de l’Apennin. Devant soi, par l’ouverture des
arcades, l’on apercevait les ifs et les buis taillés du jardin, d’où
s’élançaient quelques cyprès centenaires, et que peuplaient des marbres
mythologiques dans le goût tourmenté de Baccio Bandinelli ou de l’Ammanato. Au
fond, au-dessus de la silhouette de Florence, s’arrondissait le dôme de Santa
Maria del Fiore et jaillissait le beffroi carré du Palazzo Vecchio.
« La comtesse était seule, à demi couchée sur
le canapé de jonc ;
jamais elle ne m’avait paru si belle ; son corps nonchalant, alangui par
la chaleur, baignait comme celui d’une nymphe marine dans l’écume blanche d’un
ample peignoir de mousseline des Indes que bordait du haut en bas une garniture
bouillonnée comme la frange d’argent d’une vague ; une broche en acier
niellé du Khorassan fermait à la poitrine cette robe aussi légère que la
draperie qui voltige autour de la Victoire rattachant sa sandale. Des manches
ouvertes à partir de la saignée, comme les pistils du calice d’une fleur,
sortaient ses bras d’un ton plus pur que celui de l’albâtre où les statuaires
florentins taillent des copies de statues antiques ; un large ruban noir
noué à la ceinture, et dont les bouts retombaient, tranchait vigoureusement sur
toute cette blancheur. Ce que ce contraste de nuances attribuées au deuil
aurait pu avoir de triste, était égayé par le bec d’une petite pantoufle
circassienne sans quartier en maroquin bleu, gaufrée d’arabesques jaunes, qui
pointait sous le dernier pli de la mousseline.
« Les cheveux blonds de la comtesse, dont les
bandeaux bouffants, comme s’ils eussent été soulevés par un souffle,
découvraient son front pur et ses tempes transparentes, formaient comme un
nimbe, où la lumière pétillait en étincelles d’or.
« Près d’elle, sur une chaise, palpitait au
vent un grand chapeau de
paille de riz, orné de longs rubans noirs pareils à celui de la robe, et gisait
une paire de gants de Suède qui n’avaient pas été mis. À mon aspect, Prascovie
ferma le livre qu’elle lisait – les poésies de Mickiewicz – et me fit un petit
signe de tête bienveillant ; elle était seule, – circonstance favorable et
rare. – Je m’assis en face d’elle sur le siège qu’elle me désigna. Un de ces
silences, pénibles quand ils se prolongent, régna quelques minutes entre nous.
Je ne trouvais à mon service aucune de ces banalités de la conversation ;
ma tête s’embarrassait, des vagues de flammes me montaient du cœur aux yeux, et
mon amour me criait : « Ne perds pas cette occasion
suprême. »
« J’ignore ce que j’eusse fait, si la comtesse,
devinant la cause de mon trouble, ne se fût redressée à demi en tendant vers
moi sa belle main, comme pour me fermer la bouche.
– « Ne dites pas un mot, Octave ; vous
m’aimez, je le sais, je le sens, je le crois ; je ne vous en veux point,
car l’amour est involontaire. D’autres femmes plus sévères se montreraient
offensées ; moi, je vous plains, car je ne puis vous aimer, et c’est une
tristesse pour moi d’être votre malheur. – Je regrette que vous m’ayez
rencontrée, et maudis le caprice qui m’a fait quitter Venise pour Florence.
J’espérais d’abord que ma froideur persistante vous lasserait et vous
éloignerait ; mais le vrai amour, dont je vois
tous les signes dans vos
yeux, ne se rebute de rien. Que ma douceur ne fasse naître en vous aucune
illusion, aucun rêve, et ne prenez pas ma pitié pour un encouragement. Un ange
au bouclier de diamant, à l’épée flamboyante, me garde contre toute séduction,
mieux que la religion, mieux que le devoir, mieux que la vertu ; – et cet
ange, c’est mon amour : – j’adore le comte Labinski. J’ai le bonheur
d’avoir trouvé la passion dans le mariage. »
« Un flot de larmes jaillit de mes paupières à
cet aveu si franc, si loyal et si noblement pudique, et je sentis en moi se
briser le ressort de ma vie.
« Prascovie, émue, se leva et, par un mouvement
gracieux de pitié féminine, passa son mouchoir de batiste sur mes
yeux :
– « Allons, ne pleurez pas, me dit-elle, je
vous le défends. Tâchez de penser à autre chose, imaginez que je suis partie à
tout jamais, que je suis morte ; oubliez-moi. Voyagez, travaillez, faites
du bien, mêlez-vous activement à la vie humaine ; consolez-vous dans un
art ou un amour… »
« Je fis un geste de dénégation.
– « Croyez-vous souffrir moins en continuant à
me voir ? reprit la comtesse ; venez, je vous recevrai toujours. Dieu
dit qu’il faut pardonner à ses ennemis ; pourquoi traiterait-on plus mal
ceux qui nous aiment ? Cependant l’absence me
paraît un remède plus sûr. –
Dans deux ans nous pourrons nous serrer la main sans péril, – pour vous, »
ajouta-t-elle en essayant de sourire.
« Le lendemain je quittai Florence ; mais
ni l’étude, ni les voyages, ni le temps, n’ont diminué ma souffrance, et je me
sens mourir : ne m’en empêchez pas, docteur !
– Avez-vous revu la comtesse Prascovie
Labinska ? dit le docteur, dont les yeux bleus scintillaient
bizarrement.
– Non, répondit Octave, mais elle est à
Paris. » Et il tendit à M. Balthazar Cherbonneau une carte gravée sur
laquelle on lisait :
« La comtesse Prascovie Labinska est chez elle
le jeudi. »