IIIParmi les promeneurs assez rares alors qui suivaient
aux Champs-Élysées l’avenue Gabriel, à partir de l’ambassade ottomane jusqu’à
l’Élysée Bourbon, préférant au tourbillon poussiéreux et à l’élégant fracas de
la grande chaussée l’isolement, le silence et la calme fraîcheur de cette
route bordée d’arbres d’un
côté et de l’autre de jardins, il en est peu qui ne se fussent arrêtés, tout
rêveurs et avec un sentiment d’admiration mêlé d’envie, devant une poétique et
mystérieuse retraite, où, chose rare, la richesse semblait loger le
bonheur.
À qui n’est-il pas arrivé de suspendre sa marche à
la grille d’un parc, de regarder longtemps la blanche villa à travers les
massifs de verdure, et de s’éloigner le cœur gros, comme si le rêve de sa vie
était caché derrière ces murailles ? Au contraire, d’autres habitations,
vues ainsi du dehors, vous inspirent une tristesse indéfinissable ;
l’ennui, l’abandon, la désespérance glacent la façade de leurs teintes grises
et jaunissent les cimes à demi chauves des arbres ; les statues ont des
lèpres de mousse, les fleurs s’étiolent, l’eau des bassins verdit, les
mauvaises herbes envahissent les sentiers malgré le racloir ; les oiseaux,
s’il y en a, se taisent.
Les jardins en contrebas de l’allée en étaient
séparés par un saut-de-loup et se prolongeaient en b****s plus ou moins larges
jusqu’aux hôtels, dont la façade donnait sur la rue du Faubourg-Saint-Honoré.
Celui dont nous parlons se terminait au fossé par un remblai que soutenait un
mur de grosses roches choisies pour l’irrégularité curieuse de leurs formes, et
qui, se relevant de chaque côté en manière de coulisses, encadraient de leurs
aspérités rugueuses et de leurs masses sombres le frais et vert paysage resserré entre
elles.
Dans les anfractuosités de ces roches, le cactier
raquette, l’asclépiade incarnate, le millepertuis, la saxifrage, la cymbalaire,
la joubarbe, la lychnide des Alpes, le lierre d’Irlande trouvaient assez de
terre végétale pour nourrir leurs racines et découpaient leurs verdures variées
sur le fond vigoureux de la pierre ; – un peintre n’eût pas disposé, au
premier plan de son tableau, un meilleur repoussoir.
Les murailles latérales qui fermaient ce paradis
terrestre disparaissaient sous un rideau de plantes grimpantes, aristoloches,
grenadilles bleues, campanules, chèvrefeuille, gypsophiles, glycines de Chine,
périplocas de Grèce dont les griffes, les vrilles et les tiges s’enlaçaient à
un treillis vert, car le bonheur lui-même ne veut pas être emprisonné ; et
grâce à cette disposition le jardin ressemblait à une clairière dans une forêt
plutôt qu’à un parterre assez étroit circonscrit par les clôtures de la
civilisation.
Un peu en arrière des masses de rocaille, étaient
groupés quelques bouquets d’arbres au port élégant, à la frondaison vigoureuse,
dont les feuillages contrastaient pittoresquement : vernis du Japon, tuyas
du Canada, planes de Virginie, frênes verts, saules blancs, micocouliers de
Provence, que dominaient deux ou trois mélèzes. Au-delà des arbres s’étalait un
gazon de ray-grass, dont pas
une pointe d’herbe ne dépassait l’autre, un gazon plus fin, plus soyeux que le
velours d’un manteau de reine, de cet idéal vert d’émeraude qu’on n’obtient
qu’en Angleterre devant le perron des manoirs féodaux, moelleux tapis naturels
que l’œil aime à caresser et que le pas craint de fouler, moquette végétale où,
le jour, peuvent seuls se rouler au soleil la gazelle familière avec le jeune
baby ducal dans sa robe de dentelles, et, la nuit, glisser au clair de lune
quelque Titania du West-End la main enlacée à celle d’un Oberon porté sur le
livre du peerage et du baronetage.
Une allée de sable tamisé au crible, de peur qu’une
valve de conque ou qu’un angle de silex ne blessât les pieds aristocratiques
qui y laissaient leur délicate empreinte, circulait comme un ruban jaune autour
de cette nappe verte, courte et drue, que le rouleau égalisait, et dont la
pluie factice de l’arrosoir entretenait la fraîcheur humide, même aux jours les
plus desséchants de l’été.
Au bout de la pièce de gazon éclatait, à l’époque où
se passe cette histoire, un vrai feu d’artifice fleuri tiré par un massif de
géraniums, dont les étoiles écarlates flambaient sur le fond brun d’une terre
de bruyère.
L’élégante façade de l’hôtel terminait la
perspective ; de sveltes colonnes d’ordre ionique soutenant l’attique
surmonté à chaque angle d’un
gracieux groupe de marbre, lui donnaient l’apparence d’un temple grec
transporté là par le caprice d’un millionnaire, et corrigeaient, en éveillant
une idée de poésie et d’art, tout ce que ce luxe aurait pu avoir de trop
fastueux ; dans les entrecolonnements, des stores rayés de larges bandes
roses et presque toujours baissés abritaient et dessinaient les fenêtres, qui
s’ouvraient de plain-pied sous le portique comme des portes de glace.
Lorsque le ciel fantasque de Paris daignait étendre
un pan d’azur derrière ce palazzino, les lignes s’en dessinaient si
heureusement entre les touffes de verdure, qu’on pouvait les prendre pour le
pied-à-terre de la Reine des fées, ou pour un tableau de Baron agrandi.
De chaque côté de l’hôtel s’avançaient dans le
jardin deux serres formant ailes, dont les parois de cristal se diamantaient au
soleil entre leurs nervures dorées, et faisaient à une foule de plantes
exotiques les plus rares et les plus précieuses l’illusion de leur climat
natal.
Si quelque poète matineux eût passé avenue Gabriel
aux premières rougeurs de l’aurore, il eût entendu le rossignol achever les
derniers trilles de son nocturne, et vu le merle se promener en pantoufles
jaunes dans l’allée du jardin comme un oiseau qui est chez lui ; mais la
nuit, après que les roulements des voitures revenant de l’Opéra se sont éteints
au milieu du silence de la
vie endormie, ce même poète aurait vaguement distingué une ombre blanche au
bras d’un beau jeune homme, et serait remonté dans sa mansarde solitaire, l’âme
triste jusqu’à la mort.
C’était là qu’habitaient depuis quelque temps – le
lecteur l’a sans doute déjà deviné – la comtesse Prascovie Labinska et son mari
le comte Olaf Labinski, revenu de la guerre du Caucase après une glorieuse
campagne où, s’il ne s’était pas battu corps à corps avec le mystique et
insaisissable Schamyl, certainement il avait eu affaire aux plus fanatiquement
dévoués des Mourides de l’illustre scheikh. Il avait évité les balles comme les
braves les évitent, en se précipitant au-devant d’elles, et les damas courbes
des sauvages guerriers s’étaient brisés sur sa poitrine sans l’entamer. Le
courage est une cuirasse sans défaut. Le comte Labinski possédait cette valeur
folle des races slaves, qui aiment le péril pour le péril, et auxquelles peut
s’appliquer encore ce refrain d’un vieux chant scandinave : « Ils
tuent, meurent et rient ! »
Avec quelle ivresse s’étaient retrouvés ces deux
époux, pour qui le mariage n’était que la passion permise par Dieu et par les
hommes, Thomas Moore pourrait seul le dire en style d’Amour des
Anges ! Il faudrait que chaque goutte d’encre se transformât dans
notre plume en goutte de lumière, et que chaque mot s’évaporât
sur le papier en jetant une
flamme et un parfum comme un grain d’encens. Comment peindre ces deux âmes
fondues en une seule et pareilles à deux larmes de rosée qui, glissant sur un
pétale de lis, se rencontrent, se mêlent, s’absorbent l’une l’autre et ne font
plus qu’une perle unique ? Le bonheur est une chose si rare en ce monde,
que l’homme n’a pas songé à inventer des paroles pour le rendre, tandis que le
vocabulaire des souffrances morales et physiques remplit d’innombrables
colonnes dans le dictionnaire de toutes les langues.
Olaf et Prascovie s’étaient aimés tout
enfants ; jamais leur cœur n’avait battu qu’à un seul nom ; ils
savaient presque dès le berceau qu’ils s’appartiendraient, et le reste du monde
n’existait pas pour eux ; on eût dit que les morceaux de l’androgyne de
Platon, qui se cherchent en vain depuis le divorce primitif, s’étaient
retrouvés et réunis en eux ; ils formaient cette dualité dans l’unité, qui
est l’harmonie complète, et, côte à côte, ils marchaient, ou plutôt ils
volaient à travers la vie d’un essor égal, soutenu, planant comme deux colombes
que le même désir appelle, pour nous servir de la belle expression de
Dante.
Afin que rien ne troublât cette félicité, une
fortune immense l’entourait comme d’une atmosphère d’or. Dès que ce couple
radieux paraissait, la misère consolée quittait ses haillons,
les larmes se
séchaient ; car Olaf et Prascovie avaient le noble égoïsme du bonheur, et
ils ne pouvaient souffrir une douleur dans leur rayonnement.
Depuis que le polythéisme a emporté avec lui ces
jeunes dieux, ces génies souriants, ces éphèbes célestes aux formes d’une
perfection si absolue, d’un rythme si harmonieux, d’un idéal si pur, et que la
Grèce antique ne chante plus l’hymne de la beauté en strophes de paros, l’homme
a cruellement a***é de la permission qu’on lui a donnée d’être laid et, quoique
fait à l’image de Dieu, le représente assez mal. Mais le comte Labinski n’avait
pas profité de cette licence ; l’ovale un peu allongé de sa figure, son
nez mince, d’une coupe hardie et fine, sa lèvre fermement dessinée,
qu’accentuait une moustache blonde aiguisée à ses pointes, son menton relevé et
frappé d’une fossette, ses yeux noirs, singularité piquante, étrangeté
gracieuse, lui donnaient l’air d’un de ces anges guerriers, saint Michel ou
Raphaël, qui combattent le démon, revêtus d’armures d’or. Il eût été trop beau
sans l’éclair mâle de ses sombres prunelles et la couche hâlée que le soleil
d’Asie avait déposée sur ses traits.
Le comte était de taille moyenne, mince, svelte,
nerveux, cachant des muscles d’acier sous une apparente délicatesse ; et
lorsque, dans quelque bal d’ambassade, il revêtait son costume
de magnat, tout chamarré
d’or, tout étoilé de diamants, tout brodé de perles, il passait parmi les
groupes comme une apparition étincelante, excitant la jalousie des hommes et
l’amour des femmes, que Prascovie lui rendait indifférentes. – Nous n’ajoutons
pas que le comte possédait les dons de l’esprit comme ceux du corps ; les
fées bienveillantes l’avaient doué à son berceau, et la méchante sorcière qui
gâte tout s’était montrée de bonne humeur ce jour-là.
Vous comprenez qu’avec un tel rival, Octave de
Saville avait peu de chance, et qu’il faisait bien de se laisser tranquillement
mourir sur les coussins de son divan, malgré l’espoir qu’essayait de lui
remettre au cœur le fantastique docteur Balthazar Cherbonneau. – Oublier
Prascovie eût été le seul moyen, mais c’était la chose impossible ; la
revoir, à quoi bon ? Octave sentait que la résolution de la jeune femme ne
faiblirait jamais dans son implacabilité douce, dans sa froideur compatissante.
Il avait peur que ses blessures non cicatrisées ne se rouvrissent et ne
saignassent devant celle qui l’avait tué innocemment, et il ne voulait pas
l’accuser, la douce meurtrière aimée !