Scène IVJuliette.
Non certes ! M. Gérard ne m’aime pas ! On s’est servi l’autre jour de mon diapason et je l’ai remis devant lui dans mon panier à ouvrage. Il ne s’en souvient même pas. S’il m’aimait, il m’aurait dit : « Mademoiselle, j’ai peur d’aller là-bas tout seul, accompagnez-moi. (Baissant les yeux.) Je l’y envoyais même un peu pour cela.
Dans trois semaines je serai sa femme. Mais qu’ai-je donc fait pour mériter cet honneur ! Pourquoi m’épouse-t-il ? Mes parents sont riches, c’est vrai, mais il a de la fortune aussi. Parce que je suis… jolie, mais il n’a pas l’air de le remarquer. Parce que je suis intelligente, mais cela le préoccupe encore moins, il n’a jamais essayé de causer avec moi. Dans ces conditions il pouvait trouver partout. Et puis il est bien, M. Gérard, il est même très bien, je trouve. Il ne ressemble pas du tout à ces jolis garçons qui vous font la cour, en ayant l’air de dire : « Regardez comme je suis beau ! » Mais lui ne vous fait pas la cour ! On le dit pourtant spirituel. Il passe pour avoir des succès dans le monde et madame de Tanzy… Tiens, c’est vrai, madame de Tanzy, on ne la voit plus ! Est-ce que… ? Oh non, ce serait affreux !
Et personne à qui confier mes incertitudes, mes craintes, mes terreurs même ! Ma mère ? elle ne m’écouterait pas. Mon père ? le meilleur homme de la terre, mais ici… il trouve ce mariage correct, et pour lui quand une chose est correcte il n’y a aucune raison pour ne pas la faire. – Si au moins j’avais ma gouvernante, mon amie, miss Blessington, celle qui m’a faite ce que je suis, qui m’a appris ce que je sais, qui m’a donné toutes ces belles idées sur l’amour et le mariage. Quelles bonnes et longues causeries ici même dans mon boudoir de jeune fille… Il y a un mois à peine ; elle le disait encore, avec cet accent qui nous faisait sourire : « Mieux vaut rester fille que se marier sans amour, et l’homme qui n’a pas su mériter l’amour d’une jeune fille avant de l’épouser, cet homme la rendra toujours malheureuse. » Poor miss Blessington ! Personne ne l’aimait, excepté moi. Maman la détestait et papa ne la supportait que parce qu’une gouvernante anglaise, c’est correct, disait-il. Alors, ils l’ont congédiée sous prétexte que mon éducation était finie et que j’allais me marier. Certes il eût mieux valu ne pas me donner cette éducation. Je ne trouverais peut-être pas mon mariage aussi abominable !