Scène VGérard, entrant.
Mademoiselle, j’ai cherché partout et je n’ai rien trouvé. Mais on doit vous attendre avec impatience et si vous voulez bien me permettre…
Il lui offre le bras.
JULIETTEAlors, la réunion si nombreuse de tantôt ne vous effraie plus et c’est moi qui vous fais peur ?
GÉRARDExcusez-moi, mademoiselle, mais vous êtes seule…
JULIETTEEn effet, vous ne semblez guère chercher les occasions de me trouver, seule, au contraire.
GÉRARDMademoiselle !
JULIETTEOui, vous pensez, sans doute, qu’une jeune fille se compromet en répondant autre chose que oui et non aux questions d’un danseur – quand elle en est capable – ; qu’elle ne doit jamais quitter les jupons de sa mère ! Mais enfin nous sommes fiancés, n’est-ce pas, nous le sommes bien et nous allons nous trouver en tête-à-tête toute la vie. Et à si peu de distance d’un évènement qui est peut-être d’une certaine importance pour moi, puisqu’il doit nous lier pour toujours, nous ne nous connaissons même pas…
GÉRARD, à partTiens, tiens, c’est sans doute l’éducation anglaise. En France, les jeunes filles n’en disent pas si long et le beau-père trouverait peut-être cela moins correct.
JULIETTEOui, rien ne peut briser notre engagement. Ainsi un peu plus tôt, un peu plus tard, vous devez vous trouver seul avec moi.
GÉRARDMademoiselle, croyez bien au contraire que je suis très heureux de me trouver avec vous. Mais vous deviez nous chanter quelque chose. On vous attend et notre absence pourrait paraître peu convenable.
JULIETTEAinsi vous n’admettez pas qu’une jeune fille reste seule un moment avec son fiancé. Vous êtes d’une logique extraordinaire, monsieur. Dans trois semaines je serai votre femme, et dès le lendemain j’aurai le droit d’écouter les déclarations du premier venu qui aura l’idée de m’en faire. Tout le monde trouvera cela naturel et vous le premier sous peine de vous ridiculiser. Et celle à qui vous donnez votre nom pour lui laisser une aussi dangereuse liberté, vous ne prenez même pas la peine de savoir qui elle est.
Mon Dieu, ainsi va le monde en France. Il paraît que c’est l’usage. Sans quoi je serais en droit de me demander si votre conduite ne cache pas un mépris insultant ou une offense plus grande encore…
GÉRARDMais que voulez-vous, dire, mademoiselle, je n’y suis nullement. J’entre ici le plus naturellement du monde… cherchant la femme de chambre pour renouer ma cravate défaite. C’est vous que j’ai le plaisir de rencontrer. Vous en profitez pour me dire les choses les plus dures et cela à quel moment, au sortir de notre dîner de fiançailles. Pourquoi hier m’acceptiez-vous pour époux si je vous déplais aujourd’hui ?
JULIETTEVous ne me déplaisez pas plus aujourd’hui que vous ne me plaisiez hier.
GÉRARDOh ! si, je le vois bien, j’ai eu le malheur de vous déplaire. Et cela, parce que, comme vous le disiez tout à l’heure, nous ne nous connaissons pas. Mais croyez-vous, en vérité, que dans notre monde il soit non pas facile mais possible même à un homme de connaître une jeune fille ? Tout n’est-il pas apprêté et convenu entre eux ? Les conversations ne sont-elles pas réglées d’avance pour ainsi dire comme leurs toilettes ? Mon Dieu ! mademoiselle, comment voulez-vous qu’il en soit autrement ? Le piano et le violon ne seront pas d’accord tout à l’heure et pour bien peu de chose, une corde un peu trop tendue. Comment voulez-vous que deux cœurs et deux intelligences puissent se trouver réunis par hasard dans les mêmes sentiments quand tout les sépare ? Que conclure de leur union ou de leur désaccord ?
JULIETTEEn sorte que tout cela n’est qu’une loterie, un pur hasard. Mais puisque vous ne me connaissez pas, pourquoi m’avez-vous demandée ?
GÉRARD, galammentLa raison en est bien simple, mademoiselle, parce que vous êtes jeune, intelligente et belle, et que vous me plaisez beaucoup.
JULIETTEOh ! des compliments, monsieur ! Mais si… vous m’aimiez. Vous me l’auriez dit depuis longtemps et vous n’auriez pas attendu un tête-à-tête forcé comme celui d’aujourd’hui.
GÉRARDMademoiselle, vous le savez bien ce sont les usages, et tout le monde à ma place eût agi de même. Il n’est pas convenable…
JULIETTEAh ! ce n’est pas convenable, très bien. Vous me trouvez donc inconvenante, à merveille. J’aime mieux cela et vous voilà prévenu ! Vous épousez une jeune fille qui a toujours eu beaucoup de liberté et qui est peu disposée à se soumettre à toutes les petites tyrannies imposées au nom des convenances !
GÉRARDMais je ne voulais point vous fâcher et si cela vous déplaît, je retire ce que j’ai dit.
JULIETTENon, non, ne retirez rien. Aussi bien, je ne serais pas fâchée de savoir au juste ce que vous pensez de moi ?
GÉRARDMais le plus grand bien.
JULIETTEEncore des compliments !
GÉRARDMais enfin si vous ne me croyez pas, pourquoi pensez-vous que je vous épouse ?
JULIETTEC’est ce que je me demande, monsieur. Je l’ignore et tremble de l’apprendre. Cette idée de m’épouser vous est venue tout à coup. Vous ne faisiez aucune attention à moi et bien moins encore cherchiez-vous à me plaire.
GÉRARDQue voulez-vous dire ? L’occasion…
JULIETTEQuand vous voulez la trouver, vous savez, paraît-il, très bien vous y prendre. Les femmes vous trouvent très aimable, monsieur. Et dernièrement encore on chuchotait votre nom en même temps que celui de madame de Tanzy.
GÉRARDOh ! qui a pu vous dire ! C’est pure calomnie !
JULIETTEPourquoi vous en défendre ? Madame de Tanzy est charmante et je comprends que vous la préfériez à une jeune pensionnaire. Elle est grande, brune, pâle, tandis que je suis une blonde un peu fade, n’est-ce pas ? Puis elle dit aux hommes des choses qui leur plaisent, elle sait causer, tandis que moi… Mais avez-vous pris la peine de me faire causer ? C’est une femme enfin !
GÉRARDMademoiselle !
JULIETTEOh ! c’est tout naturel de l’aimer ! Mais alors pourquoi m’épouser ? Par dépit peut-être ! Parce qu’elle ne vous aime pas ou ne vous aime plus. Vous vous êtes dit : « Il faut faire une fin. » Car c’est ainsi, je crois, que vous dites entre jeunes gens. Et alors sans pitié pour une jeune fille qui ne sait rien de la vie, vous venez lui jeter un cœur émietté à tous les vents. Que dis-je ? un cœur, il n’en a même pas été question. Oh ! je le vois, je vous étonne, je vous scandalise. Vous trouveriez peut-être convenable que j’attendisse d’être mariée pour dire tout cela. Mais si vous avez cru trouver une pensionnaire ignorante, détrompez-vous ou plutôt n’essayez pas de me tromper.
C’est que, voyez-vous, je n’ai pas reçu l’éducation de tout le monde. Ma mère ne s’est inquiétée de moi que pour me gronder. Occupée de ses plaisirs, de ses amies, de ses réceptions, de mille choses plus intéressantes que moi sans doute, elle ne me donnait que de rares instants entre deux visites : avec elle jamais un moment d’expansion.
Mon père, tout à ses affaires, était sans forces contre elle. Il croyait du reste avoir pourvu à tout en me donnant une institutrice anglaise. Sans elle que serais-je devenue ? Je lui dois tout. Elle m’a accoutumée à cette idée que je trouverais dans mon mari toutes ces tendresses qui m’ont été refusées. C’est elle qui m’a préparée à reporter sur lui toute l’affection dont mes parents n’ont pas voulu. Oh ! oui, j’étais bien décidée à l’aimer, mais il fallait…
GÉRARDIl fallait ?…
JULIETTEIl fallait au moins qu’il me demandât mon amour… et fût assez adroit pour retrouver mon diapason perdu.
Elle sort par la porte de côté.
GÉRARDMademoiselle…