Chapitre 1-3

2071 Mots
Pendant tout ce temps, une éternité je crois, il n’a pas dit un mot. Moi non plus. Il était assis sur mon lit, immobile, l’air hébété, les mâchoires serrées. Son visage anguleux, sa maigreur et sa pâleur cadavéreuses, sa légère gibbosité traduisaient une peur touchante et une détresse absolue. Ses grands yeux clairs allaient d’un coin à l’autre de ma chambre, apeurés et désorientés, comme s’il avait été traqué ou que le danger fût imminent. Je ne lui ai trouvé aucun charme physique avec ses oreilles un peu longues, son nez trop busqué, son front trop grand et ridé. Tout était excessif dans ce visage, comme si la nature s’était subitement déchaînée pendant son développement. Je l’aurais jugé disgracieux et dépourvu d’attrait dans des circonstances ordinaires. Pourtant, ce jeune homme m’a touchée, je l’ai senti d’une humanité pathétique, d’une faiblesse et d’une vulnérabilité qui requéraient aide et protection. On ne pouvait lui donner d’âge : ses yeux candides, sa contenance mal assurée, l’embarras qu’il affichait en faisant grincer ses dents et en se rongeant les ongles avec frénésie, les rougissements subits chaque fois que nos regards se croisaient traduisaient une maturité chancelante. En revanche, ses rides trop profondes, sa peau parcheminée et son crâne déserté déjà par ses cheveux en maints endroits faisaient de lui un être déjà vieilli par les aléas ou les épreuves de sa vie. Moi, j’étudiais l’histoire à la Sorbonne, j’étais originaire d’une bourgade de l’Yonne et je me consacrais entièrement à mes études. Je n’avais qu’une idée : réussir pour montrer à mes parents que mon choix d’étudier à Paris n’était ni un caprice, ni la volonté de m’éloigner d’eux pour jouir de la liberté, contrairement à ce qu’ils supposaient. J’étais assez indifférente aux évènements politiques. Non pas indifférente, à cette époque, personne ne pouvait se dispenser d’avoir une opinion, mais je les regardais de loin, ne m’impliquais dans aucun mouvement. Des amis avaient voulu m’entraîner à cette manifestation organisée par l’ensemble des syndicats en réaction à la violence exercée à l’encontre des sympathisants du F.L.N. en octobre de l’année d’avant. Mais j’avais décliné leur appel. J’étais maintenant partagée entre la lâcheté et la légèreté dont j’avais fait preuve et une sagesse opportune eu égard aux blessures du jeune homme. Petit à petit, au fil des soins que je lui prodiguais, je l’ai senti se détendre, perdre de sa défiance et il a daigné prononcer quelques mots avec une grande tristesse et une lassitude à peine voilée. Pour l’essentiel, c’est moi qui assurais la conversation. Enfin, un monologue, plutôt, plus proche du babillage que d’un propos réfléchi et digne d’intérêt. Cette stratégie évitait qu’un silence pesant, peuplé de regards dérobés, de raclements de gorge et d’embarras dissimulés ne s’abattît sur nous. J’avais senti tout de suite son laconisme et mon attitude nous tirait l’un et l’autre d’une situation pénible. Peut-être y avait-il aussi un désir inconscient de prolonger sa présence chez moi. Un désir inexplicable tant son attrait physique était insignifiant et sa contenance insipide. Mais peut-être était-ce justement dans son inconsistance que résidait mon intérêt pour ce jeune homme ou, sentiment moins avouable, ma curiosité. A moins que, d’instinct, je n’eusse senti sa fragilité rémanente et excusé alors son agaçante indifférence. Il était fort tard lorsqu’il a pris congé. Le plus simplement possible. Avec des remerciements du bout des lèvres et un imperceptible sourire. Je l’ai accompagné jusque dans la rue. Il a scruté longtemps les environs avant de s’éloigner, en boitant fortement, le dos voûté dans une attitude de résignation et sans un regard vers moi. Je l’ai suivi des yeux jusqu’à ce qu’il disparaisse. De toute la soirée, il ne m’avait donné que deux informations sur lui : il était professeur de lettres dans un collège de la région lyonnaise et il s’appelait Jean-Denis. J’éprouvais un étrange malaise : il était une énigme et j’avais le sentiment de quelque chose de manqué. Je m’en voulais de ne pas avoir su lui donner confiance et l’encourager à parler, de n’avoir pas osé lui proposer une correspondance même ponctuelle – mais je sais que cela ne se fait pas – et surtout d’avoir laissé partir ce jeune homme en perdition. Mais ma pudeur m’empêchait de lui laisser entendre que j’avais deviné son désarroi profond. Il était déjà un adulte et moi seulement une jeune fille. Son image m’a hantée pendant des semaines, et petit à petit, elle s’est évaporée et je l’avais presque oubliée lorsqu’un jour, j’ai trouvé cette brève missive dans ma boîte aux lettres que j’ai lue négligemment d’abord, loin de me douter qu’il pouvait en être l’auteur. Mademoiselle, Sans doute mesurerez-vous l’inopportunité de ce billet à l’aune du temps qui s’est écoulé depuis que nous nous sommes rencontrés. Mon attitude vous a certainement paru inqualifiable et c’est un jugement que je ne peux qu’approuver. Je pourrais invoquer toutes sortes de raisons pour justifier cette impolitesse, mais je n’en ai pas. Mon comportement n’est pas digne d’une personne bien éduquée, ce que j’ai été, mais que je ne suis plus. Je tenais simplement à vous réitérer mes remerciements pour la générosité et la patience avec lesquelles vous m’avez prodigué des soins. Votre disponibilité m'a rasséréné. Grâce à vous, ce jour de février, l’âme humaine m’est apparue un peu moins noire. Avec toute ma gratitude. Jean-Denis Berton A la surprise initiale, a succédé un trouble profond fait d’incrédulité et de perplexité. Pour quelle raison avait-il attendu si longtemps – un peu plus de deux mois – pour m’envoyer cette lettre ? Quel évènement, quelle prise de conscience l’avait poussé à composer ce petit mot ? Que devais-je faire désormais : fallait-il nouer une relation épistolaire ? Il ne le demandait pas le moins du monde. Mais son geste ne pouvait être anodin, surtout après tout ce temps. Etait-ce un appel au secours déguisé ? Je ne cessais de tourner et de retourner ce billet dans tous les sens, d’analyser chaque phrase, chaque mot. Il ne cachait pas sa fragilité et se déconsidérait de manière poignante, mais suggérait immédiatement des circonstances singulières comme pour s’exonérer de toute responsabilité. Certains mots étaient très durs. Il en disait beaucoup, pour m’interpeller, mais pas suffisamment pour que je comprenne le sens de ses paroles. Il m’est venu aussi à l’idée que cette amertume affichée pouvait être un stratagème pour justifier le retard de sa lettre ou pour m’attendrir. Si c’était le cas, il était un excellent comédien, ce que je n’avais pas repéré lors de notre rencontre. Pendant quelques jours, cette lettre est restée sur mon bureau. Combien de fois ne l’ai-je relue, changeant d’appréciation de jour en jour. Finalement, la présence de ses coordonnées au dos de l’enveloppe signifiait à l’évidence le souhait d’une réponse. C’était sans doute sa manière à lui de le signifier. Et puis, cela ne m’engageait pas beaucoup. C’était il y a bien longtemps, au temps heureux où mes émotions fulguraient ingénument, où je pouvais me raconter des histoires, au temps des convictions et des projets. Plusieurs décennies sont passées. Pendant toutes ces années, les illusions ont fait place à la réalité. Une réalité moins romantique, mais exigeante, qui m’a engloutie. Au fil du temps, je l’ai acceptée comme un devoir moral qui s’est insinué dans tous les actes de ma vie. Un engagement éminent, mais aujourd’hui, avec le recul, comme il me paraît vain et insignifiant. J’ai cru être forte envers et contre tout. Et je l’étais. Mais je n’avais pas prévu ce coup sordide du destin qui me laisse désemparée. Que n’ai-je écouté Jeanne et quelques autres amies s’émouvoir de mon excès de magnanimité envers Jean-Denis et surtout de cette faculté à m’oublier dans cette lutte que je menais contre les démons qui menaçaient à tout moment de le briser. – Il a bien de la chance, Jean-Denis, d’avoir une femme comme toi. Vraiment, lui, il ne peut pas douter de ton amour, disaient-elles avec admiration et un peu d’envie. – Oh, vous me taquinez encore, comme d’habitude, n’est-ce pas... Ne seriez-vous pas jalouses, par hasard ? répondais-je. Et j’esquivais invariablement la conversation par un éclat de rire altier et impénétrable. Une manière méprisable de taire les doutes qui m’ont habitée depuis le début de notre vie commune. Parfois ils vainquaient mes certitudes, mais il suffisait que Jean-Denis s’abandonne à l’abattement ou, à l’inverse, qu’il m’invite à partager son enthousiasme sur un passage de roman ou sur une aquarelle admirable pour que je me sente tout à fait misérable. Faut-il confesser que cette lutte contre des démons sournois et occultes m’empêchait de penser, ma vie se nourrissait d’eux. Sans connaître ni leur nature ni leur origine. Seulement leur manifestation et leur contiguïté avec des faits, des images, des circonstances que j’avais appris à repérer et dont je le protégeais. Je me souviens d’avoir été ébranlée, peu de temps après la première crise, par une nouvelle flambée de détresse. Nous étions allés voir une exposition de photos d’amateurs organisée par une M.J.C. Le thème en était l’enfance. Jean-Denis était – et a été jusqu’à sa mort – un partisan convaincu de l’intérêt de ces structures associatives. Il s’était fait un devoir, mais aussi un plaisir de participer à leurs activités. Pendant la visite, je l’ai vu se transformer. L’entrain et la faconde qu’il arborait habituellement dans ces occasions se sont évanouis subitement. Il est devenu maussade et m’a priée avec autorité de le ramener à la maison. Il était dans l’incapacité de conduire. Il était agité de tremblements dans tout son corps. Son visage tendu et pâle avait perdu toute vie, il ressemblait à un spectre, mâchoires serrées, regard d’acier rivé à un point que seul son imaginaire ou son souvenir pouvait avérer. Il avait en lui une violence inouïe prête à exploser et je craignais qu’il vomisse, tel un volcan en furie, son aigreur ardente sur la première personne qui le contrarierait. A peine étions-nous installés dans la voiture, que je l’ai entouré affectueusement de mes bras. Il m’a pris les mains et les a serrées à les broyer en labourant ma peau de ses ongles. Puis j’ai senti ses muscles, alors raides comme s’ils s’étaient pétrifiés, se détendre puis s’alâchir et j’ai eu alors l’impression de tenir un pantin contre moi. J’ai balbutié : – Tu... tu ne te sens pas bien, Jean-Denis ? – Si... Ça va. Je te prie seulement de m’excuser. – Que veux-tu que j’excuse ? Je ne sais ni ce que tu as, ni ce qui s’est passé précisément. – J’attends que tu t’expliques, accorde-moi au moins le droit de savoir. – Il n’y a rien à savoir et tu n’as aucun droit à ce sujet. Ce que je ressens ne concerne que moi et appartient à ma vie, à une autre vie qui n’est d’aucun intérêt pour toi. – Comment cela ? Est-ce que je ne partage pas ton quotidien, est-ce que tu ne requiers pas mon appui lorsque tu en as besoin ? Pourquoi ne veux-tu pas me révéler la raison de tes tourments ? – Ce n’est pas une question de volonté, Louise. – Alors de quoi s’agit-il ? Ce sont… les photos, n’est-ce pas ? Il n’y avait que des enfants ? – Oui, mais les enfants… de la guerre... – Toujours cette guerre ? Quand va-t-elle finir de décimer les vivants ? – ... Il a enfoui la tête dans ses mains pour se cacher et il s’est mis à pleurer comme un enfant. Ses sanglots convulsifs secouaient violemment son corps. Une douleur vraie et ineffable qu’il n’avait jamais laissé déferler devant moi auparavant. Je me suis tue, j’ai compris qu’il portait en lui quelque chose d’invivable, j’ai compris que sa souffrance allait bien au-delà de ce que je croyais, j’ai compris que ma volonté à l’arracher à ses tourments ne suffirait pas, j’ai enfin compris, ce jour-là, que je serais vouée seulement à panser sa peine, à anticiper tout risque et à l’en soustraire. Si je n’en ai rien montré, ma détresse était profonde et j’ai osé fustiger ma propre inconséquence et peut-être ma hâte à épouser Jean-Denis. Lorsque nous sommes arrivés à la maison, il m’a fuie et s’est réfugié au bureau, sans un mot. Malgré mon désarroi, je n’ai pas cherché à le retenir, j’ai respecté son besoin de solitude et de silence. Quelques jours plus tard, c’est lui qui est revenu sur cet évènement. Calmement, presque apaisé : – Pour toi, Louise, c’est intolérable, n’est-ce pas, de ne pas savoir les raisons de ma détresse ? Vexant peut-être. J’en suis désolé. Mais je suis harcelé par un traumatisme indicible. Je ne sais pas si quelque chose d’autre que la mort m’en délivrera. Je ne peux pas en parler et je ne le veux pas. Cela n’appartient qu’à moi et personne ne peut en effleurer l’acuité et la profondeur. J’essaie de survivre par tous les moyens. J’essaie de me protéger contre toute forme d’évocation. Hélas, il est des circonstances que je ne maîtrise pas. Si tu es d’accord, nous n’aborderons donc jamais plus ce sujet et je m’interdis de t’en raconter le moindre mot. Ton silence et ta compréhension seront le meilleur soutien et la plus grande preuve d’attachement. Je me suis désormais abstenue de toute allusion. La guerre était un sujet tabou, en particulier celle d’Algérie, nous évitions toute discussion ayant trait à la prolifération des armes – Jean-Denis était viscéralement antimilitariste –, ce qui au temps de la guerre froide et pour le professeur d’histoire que je suis est une vraie gageure. Maintenant, il est mort et il a emporté cette fêlure avec lui. De ses angoisses, je ne saurai jamais rien. Je me sens seule et orpheline de mon souci constant de le préserver, du bonheur de voir son sourire plutôt que sa morosité, de ma quête de douceur et de paix pour lui, de mon soulagement à voir son sommeil l’emmener vers des rêves plutôt que vers les cauchemars qui violaient ses nuits. J’avais toujours espéré qu’un jour, à la fin de sa vie, à l’heure où la mort devient la principale obsession, il ferait le deuil de son serment et qu’il arriverait à se libérer. Enfin, j’aurais peut-être compris, admis et j’aurais été fière de ma courageuse abnégation.
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