Chapitre 1-1
JACQUES BERNARD
Aux frontières du silence
Roman
à tous ceux et celles qui ont assigné à la Vie
un sens supérieur à celui des dogmes.
…quelle que soit sa déchéance,
la victime est un homme,
quelle que soit son ignominie,
le bourreau est aussi un homme…
Boualem Sansal – Le village de l’Allemand
Première partie
1
France – Octobre 1999
La voiture glisse maintenant sur l’allée gravelée couverte de feuilles humides, à moitié décomposées. Je hais ces déchets putrides évocateurs de toutes les fins.
C’est Jeanne qui conduit.
Pour occuper son esprit, a-t-elle affirmé auprès de Pierre, son mari.
Le brouillard de ce mois d’octobre, de plus en plus épais, se referme sur leur passage, comme l’eau sur le sillage d’un bateau. Les formes, en cette fin de journée deviennent diffuses. Bientôt, je ne vois plus que les deux feux rouges qui dévoilent tour à tour, de manière indécente, les chênes dénudés du bord de l’allée et une main timide qui s’agite avec désespoir par la vitre ouverte. Peu à peu, ces signes de vie s’atténuent et meurent, happés par la nébulosité mystérieuse et inquiétante qui m’isole du reste du monde.
– Tu es sûre, Louise, que tu ne veux pas qu’on passe la nuit avec toi ? a dit Jeanne encore une fois avant de claquer la portière.
– Non, rentrez. Tout ira bien.
Mais voilà. La voiture à peine disparue, une fièvre soudaine monte et m’étouffe, suivie d’une douleur sourde qui se diffuse au tréfonds de mon corps. Malgré mon chandail, le froid m’envahit et sème des tremblements convulsifs qui irradient dans mes membres, impuissants à lutter contre leur tyrannie.
Seule ?
Seule !
Mais oui, bien sûr, seule, désormais. Cette évidence me foudroie. Comment n’ai-je pas réalisé plus tôt ?
Une solitude qu’aucune compagnie ne peut dissoudre. Même celle de ma sœur. Une âme généreuse, pourtant, que cette disparition a affectée. Sûrement. Enfin... elle agit selon les convenances.
A quoi donc aurait servi sa présence ? A m’infliger des geignements sur la cruauté du sort ? A devoir supporter sa mine apitoyée ? A subir ses silences gênés quand elle aura réalisé l’impuissance des mots ? A surprendre dans son regard le soulagement d’avoir échappé à mon infortune ? A entendre des promesses d’aide indéfectible ? Non, c’est inutile.
Tout cela, c’est la comédie que la bonne éducation nous a appris à jouer. Mais face à la souffrance, on est seul. Et c’est à soi, et seulement à soi, de l’affronter. La solitude est le meilleur des secours.
Et puis, il en est des douleurs comme du bonheur. Chacun en a une perception intime. Que sait-elle de la mienne ? Comment peut-elle l’appréhender ? Que savait-elle de moi et de mes tourments ? Que savait-elle de lui ? Que savait-elle de nous ? Rien. Absolument rien.
Suis-je en train de souffrir ? Je ne le sais pas moi-même. Mon statut est nouveau, je suis seule. Je suis veuve. Pour autant, est-ce que cela m’attriste ? Est-ce que cela me rend sereine ? Je ne sais pas. Tout s’est passé si vite. Tout. Pour l’heure, ce ne sont que des mots qui n’ont aucune matérialité. Cette mort n’est qu’abstraite.
Je pleure, c’est vrai, mais ces larmes sont une parade, l’atmosphère dramatique qui se crée autour d’un tel évènement ne peut que les susciter. Les vraies, si elles doivent sourdre un jour, ne viendront que plus tard, lorsque le vide me fera prendre conscience qu’il y avait quelque chose avant.
Alors, qu’on me laisse pleurer si la sensiblerie m’y incite, qu’on me laisse me souvenir de ce qui était avant et qui me semble si nébuleux aujourd’hui, qu’on me laisse peut-être maugréer contre l’injustice qui est venue réveiller mon apathie coupable, et qu’on me laisse peut-être à mon chagrin. S’il vient, j’aurai envie de le vivre pleinement.
Le salon a retrouvé son silence absolu, après le départ de la famille, des amis, ou plutôt des collègues. Les verres sont sur la table, vestiges de la collation offerte après la cérémonie : une tradition locale et inconvenante à laquelle j’ai dû me soumettre de mauvais gré. Quel sens cela a-t-il ? Communier dans le souvenir ? Pleurer tous ensemble ? Ou plus hypocritement se rassurer : on est encore bien vivant et le signe le plus tangible et vertueux de cette vie, c’est justement de manger et boire ? Sottises ! Pour tous ou presque, la vie reprend ses droits et continue. Les contingences personnelles ou professionnelles triomphent – et heureusement – du malheur d’autrui. Demain est un autre jour, avec des joies, des sourires, des petites contrariétés, tout juste passagères. C’est ça la vie. Les conversations reviendront bien encore un peu sur cette mort injuste – ou plutôt imprévue –, sur ma possible tristesse. Mais pas plus. Et pas pour longtemps.
Quant à moi, je déteste exhiber mes émotions quelles qu’elles soient – on me l’a souvent reproché – et je resterai la même. La tristesse ou la joie n’appartiennent qu’à celui qui les ressent. Il n’est donc nul besoin de les donner à voir. Sans doute s’étonnera-t-on de ma sobriété. Peut-être susurrera-t-on quelques mots de défiance sur ma conduite peu idoine. Mais je m’en moque. Je n’ai pas l’art de la mise en scène, je ne l’ai jamais eu. Je ne suis ni insensible ni dissimulatrice, seulement pudique et honnête.
Maintenant, la pénombre a envahi le salon. Je n’ai pas le courage de ranger toute cette vaisselle. C’est si dérisoire ! Pourtant, il le faudrait. Je veux enterrer au plus vite l’image triviale de cette table encombrée, je ne veux pas qu’elle puisse être associée à cette cruelle épreuve.
Le silence est absolu. Il n’est pas inquiétant. Apaisant peut-être ? Je suis seule. Avec moi et avec lui. Parfois l’image fugace de son visage m’étreint. Elle passe et c’est comme si je le voyais aller et venir, lire, marcher, mais jamais il ne me regarde. J’essaie de me concentrer sur mes souvenirs. Je pense à lui, je m’apprête à le voir se retourner et me regarder. Mais pourquoi n’ai-je qu’une perception vague de ses traits, de son regard, de son expression ? Moi qui l’ai côtoyé pendant plus de vingt ans. Comment est-ce possible ? Pourquoi ce visage m’échappe-t-il ? Comment puis-je oublier si vite ? Peut-être n’ai-je jamais pris le temps de le voir vraiment, de le dévisager, de suivre chaque ride, de regarder chaque boucle de cheveux, de pénétrer son regard à travers le vert de ses yeux. De le voir, peut-être, tout simplement. Est-ce le trouble qui me rend à ce point amnésique ? C’est pire que le manque ou l’absence. C’est terrible, je me rends compte, maintenant, de mon inconséquence alors qu’il était là et qu’il suffisait de regarder, de graver chaque détail dans ma mémoire.
L’horloge comtoise, qu’il avait achetée dans une foire à la brocante, émet un tic-tac sonore. Jamais je ne l’avais entendue avec autant d’acuité. Y a-t-il tant de choses de lui auxquelles je n’ai prêté aucune attention ? Suis-je coupable d’indifférence ou ai-je été seulement insouciante ? Le temps s’écoule, monotone, ponctué régulièrement par le carillon métallique. Il y a peu encore, il jalonnait immuablement la journée ou la soirée et réveillait en moi une obligation, une envie, une attente. Une attente, le plus souvent. Celle de son retour, lorsqu’il tardait. Aujourd’hui, c’est un son saugrenu et inutile, je n’attends rien ni personne. Il n’y a plus aucun impératif, plus d’angoisse irrationnelle, plus d’impatience, plus d’agitation. Il n’y a plus de musique non plus. Je ne m’étais même pas rendu compte, jusqu’à cet instant, de ce vide sonore. Lui, il le comblait dès qu’il avait passé la porte. Il ne supportait pas le silence, signe de l’attente insupportable, de l’angoisse et de l’inconnu. Il y voyait la mort ou le prélude à un déchaînement de violence. Alors la musique était là, toujours, elle habitait chaque pièce. Toutes les musiques. Difficile d’être plus éclectique : aucune période de prédilection, aucun genre musical favori. Les chants grégoriens succédaient à la musique électronique, la variété française ou internationale aux airs d’opéras. Wagner était son compositeur préféré. Combien de fois ai-je entendu Tristan et Isolde ? Parfois il l’écoutait en boucle, ce qui le plongeait dans une profonde langueur mêlée d’une félicité suprême. Ses émotions musicales m’étaient impénétrables. A mes questions, il répondait de manière élusive. Le lyrisme musical et l’exacerbation émotionnelle de cette œuvre m’étaient devenus insupportables parce que je les savais néfastes à son bien-être. Ensuite, il fallait l’aider, l’encourager, en quelque sorte le faire renaître de cet abandon. Par contre, il vomissait les œuvres de certains artistes : Ray Charles, Miles Davis, Edith Piaf, Presley et d’autres encore que j’ai oubliés. Leur musique le mettait dans un état proche, d’abord, de la torpeur. Bientôt, suivaient de légers tremblements et enfin tout son visage se crispait, dans un rictus hideux et effrayant. La première fois, cela m’avait ébranlée. C’était au cours d’une fête chez des collègues. Une seule chanson avait suffi à déclencher l’apparition de ce malaise. Malgré le réconfort que je lui avais prodigué, son mutisme obstiné s’était prolongé fort tard dans la nuit. Nous étions mariés depuis peu. J’avais caché mon désarroi, mais le souvenir de cet incident est resté indélébile.
C’est la première fois en presque trente ans que je vis le silence. Le combler de quelque manière que ce soit n’est, pour moi, ni un réflexe, ni une nécessité. Seulement peut-être un artifice pour me remémorer les moments que nous avons partagés. Je sais que sa voix tendre et chaude ne m’envoûtera plus, que ses emportements subits et singuliers ne m’affecteront plus, que son empressement frénétique pour toute frivolité ne m’agacera plus, que son pâle et triste sourire ne me tranquillisera plus, que ses timides caresses ne me consoleront plus de ses souffrances récurrentes et indicibles qu’il fallait panser si souvent. Plus jamais, je ne vivrai cela.
Il est seul dans la nuit et la froideur de la mort. Cette image me hante. J’imagine ses plaintes étouffées. Mais peut-être, ce ne sont que murmures de soulagement. J’ai froid dans cette maison vide et étreinte par le brouillard. C’est l’automne dans cette région d’étangs, de forêts et de marécages, l’humidité s’immisce de partout, tout semble moite et glacé. Lui, il se réjouissait de la grisaille et des premiers frimas qui incitaient à vivre une vie un peu plus recluse. L’existence casanière lui allait bien. Le temps est au diapason avec les circonstances et avec son tempérament. La présence du soleil serait indécente et inappropriée.
Jean-Denis s’en est allé, avant-hier.
Avec discrétion et mystère.
2
Algérie – Octobre 1999
Le soleil inonde maintenant la pièce où j’ai passé la nuit. Mais il est bas en cette saison et sa lumière atténuée affadit le bleu du ciel uniforme et immense. De mon lit, par la fenêtre, je ne vois que ce désert azuré. Sa virginité suggère le néant de l’au-delà auquel j’oppose une résistance ardente. Je me sais pathétique, l’inéluctable issue se profile avec trop de précision.
Pas un arbre, pas un sommet, pas une maison qui apparaisse. Seulement la nudité qui se devine par la vitre étouffée de poussière. L’impression d’être seul et au bout du monde. J’avais oublié cette sensation d’isolement et d’indigence.
J’ai mal dormi. Le mal m’a accompagné jusqu’au bout de la nuit, me laissant alors pantelant et enivré d’indolence. Mon corps me trahit. Le matin, il n’est plus qu’une masse sensible et amorphe, un objet pataud qu’il faudra violenter pour qu’il assume les menues tâches du quotidien. Mon esprit n’est guère mieux : il est atone, parce qu’il a lutté des heures entières pour retenir les cris et les gémissements de souffrance. Il s’abandonne, par moments, à une torpeur voluptueuse mais hélas trop précaire. Ce répit est si jubilatoire que je fais tout, comme d’habitude, pour repousser au plus loin les premiers soubresauts du mal lorsqu’il revient. C’est d’abord une volonté farouche de l’ignorer et la conviction que ce n’est qu’une réplique éphémère. Puis commence une lutte héroïque, dans l’espoir de le dominer pour retarder le plus possible ses assauts. Enfin le refus de céder à ses morsures cruelles et profondes est vain et je l’admets dans la détresse. Heureusement, les attaques sont cycliques, elles manquent de fantaisie dans leur irruption. Comme un épisode victorieux dans cette guerre que je mène maintenant depuis plusieurs années, je mets à profit avec une rage irrationnelle les quelques moments de rémission pour vivre encore un peu.
L’émotion suscitée par mon retour ici a ajouté encore à la difficulté de trouver le sommeil. Cette maison, je l’ai ignorée pendant plusieurs décennies. L’environnement a peu changé. Immédiatement, un flot d’images m’a submergé. Ont ressurgi les souvenirs voilés par le temps ou volontairement effacés. Dans ma mémoire, ces lieux suscitent des sentiments multiples, hélas ce sont le malheur, la tristesse et l’inhumanité qui dominent.
Pourquoi suis-je là, puisqu’une telle émotion m’étreint ? Ai-je eu raison de souscrire à cet ultime voyage, à ce retour aux sources dans cette géhenne au risque de me briser ? J’ai hésité, j’ai fui d’abord la perspective de revenir dans ces lieux, de me pencher sur un passé parfois heureux, mais le plus souvent spectral. Puis après un long temps de désarroi, j’ai accepté, par amitié pour Kamel. Il a souhaité mon concours à la rédaction d’un ouvrage sur les petites histoires de la Grande Histoire. Je ne pouvais repousser une telle marque de confiance pour des peurs puériles. A mon âge, c’eût été indécent. Je me dois désormais d’affronter des visages hostiles s’il en reste encore. De toute façon, où mieux qu’ici, pouvais-je finir ma vie ? Je ne guérirai pas, le mal fait son œuvre chaque jour avec un peu plus de résolution. Il était temps de revenir. Cette maison abritera mon dernier soupir et j’en aurai fini avec ma lente déambulation dans le temps qui passe.