3 Louxor au crépuscule
Le crépuscule enveloppe les temples de féerie. Penché sur les frises de Louxor, le guide Rami déchiffre la bataille de Qadesh remportée par Ramsès II sur les Hittites. Mais chacun sent qu’une autre histoire se déroule au-delà de ces colonnes et piliers illuminés, le moindre détail recèle une perfection. Alors que la nuit descend sur le granit encore gorgé de soleil, l’air et le sol restent tièdes. Un cœur bat dans le sanctuaire où les fastes du rituel semblent avoir disparu.
Accompagné d’une petite brune à capeline, vive et altière dans une robe fleurie de coquelicots, Thierry, le gardien d’école, prend des photos, souriant et suscitant la sympathie dans la splendeur du soir. Fasciné par l’Œil d’Horus omniscient, il écoute le guide Rami évoquer Champollion, la pierre de Rosette, les soldats de Napoléon, et pensant aux entités invisibles, sorties des hiéroglyphes, il suggère que les prêtres d’antan voyageaient dans le Temps, qu’ils se promènent peut-être en ce moment entre les pierres. Ces décorations sur les colonnes ont-elles une signification ?
- Il n’est pas toujours aisé de distinguer les lotus des papyrus, explique le guide Rami. On reconnaît plus facilement le chapiteau orné sur deux ou quatre faces d’une tête féminine à oreilles de vache, selon l’iconographie de la déesse Hathor. Ici, vous pouvez voir un fût formé par la réunion de papyrus et de lotus. La différence entre une colonne et un pilier est qu’une colonne a un fût cylindrique, le pilier un fût de section carrée ou rectangulaire. Dans le domaine des piliers s’ajoute la figure d’Osiris. Enfin, si les colonnes s’inspirent de la nature, c’est qu’elles correspondent à une symbolique des végétaux…
- La barbe ! murmure Laure, habituée à mêler l’humour à l’amertume.
Marchant lentement près de Delphine, dans l’air pur et le silence, Simon-René, l’ami d’Hermès, lui laisse imaginer les labyrinthes au clair de lune. Arrive alors la petite brune pétillante, en capeline et robe à coquelicots, s’émerveillant près de l’archéologue en tenue de baroudeur.
- Je m’appelle Magali Fleury. Lui, c’est Thierry Mountassir. Il paraît que Cléopâtre était très belle.
- La dernière reine d’Égypte fut belle et extravagante, répond l’archéologue moustachu. Appelez-moi Charles-Antoine.
- D’Ambre-Fort, l’archéologue de l’Ailleurs, ajoute Simon-René.
À la question de Magali sur les femmes qui gouvernaient, l’archéologue évoque une trace du matriarcat berbère.
À cet instant, une vague bancheur émerge d’une statue, et un petit chat sort de l’ombre, un petit chat à poils ras, blanc argenté, tacheté de noir, qui dresse ses oreilles courtes et pointues, d’un rose grisâtre. En dehors de Delphine et d’Ophélia qui rejoint aussitôt sa maman, personne ne semble remarquer ce timide mirage. Et tandis que le groupe s’éloigne en bavardant, Delphine murmure en s’agenouillant à quelques pas de lui : « M’entends-tu, petit chat ? Qui es-tu, que fais-tu ? »
Assis en sphinx, le félin pose sur l’inconnue le rayon vert de ses yeux en amande, soulignés d’un épais trait noir. Comparé aux statues gigantesques, il est le chat miniature des papyrus, et envoie son message en clignant des paupières, comme le ferait un petit enfant. Quelle merveille !
Mais le groupe continue son périple, et au moment où elle s’éloigne à regret, Delphine entend Laure fait rire ses compagnons en clamant qu’elle « ne nage pas grâce au vin, mais grâce à l’eau », non vini vi no, sed vi no aquæ. S’élève alors un doux miaulement. Delphine se retourne, et dans le regard du chat, se répand la conscience de l’Œil d’Horus… C’est un enchantement !
Simon-René voit comment Delphine en extase parle au félin, faisant corps et âme avec les créatures, humaines, animales ou végétales. En un éclair, il l’imagine sous la pluie, souriant aux éléments... Alors, porté à la confidence, il s’approche, persuadé qu’elle a communié avec l’ancêtre du chat vénéré comme « lumière sortie des ténèbres », qui chasse les serpents et les souris. On l’appelait Mau ou Miou, ce qui signifie « chat » et « lumière », dit-il...
- Je vous ai entendu parler à cette petite âme attentive. Savez-vous qu’on allait jusqu’à momifier son chat, se raser les sourcils, porter le deuil soixante-dix jours ? En Écosse, mon chat m’accompagne en bateau. Fado notre Portugais adore la mer. À la haute époque, l’un des miens a dû être gardien des chats.
- Moi aussi, j’adore les chats, dit Delphine amusée.
Le capitaine au long cours lui explique que la fonction était transmise de père en fils chez les prêtres, et qu’ils portaient un petit tatouage de chat sous le poignet. Les animaux étaient les intermédiaires entre les hommes et les dieux. Son fils a présenté son mémoire de vétérinaire sur les chats de Nubie. Fado l’a assisté. Quant à lui, il est né à Madrid, le 9 août 1963, sous le Signe du Lion céleste. Si le chat a neuf vies, le 9 étant sacré, il est né au cœur de la constellation royale. Avec sa conjonction de Neptune à la Lune Noire, sa vie est un long mirage…
- C’est bien vous que l’on nomme Delphine ?
- Pour l’heure, c’est ainsi. Et vous, Monsieur le Lion ?
- Simon-René Domingo, capitaine au long cours, pour vous servir, Mademoiselle. El salam aleikoum, que la paix soit sur vous, Delphine ! Quand je dis le bon jour, sabah el reir, vous répondez sabah el nour, littéralement « matin-lumière ». Dans ce crépuscule, avec votre couronne de tresses, votre sarouel et votre foulard bleu, vous ressemblez à une reine berbère. Je vous ai tout de suite remarquée dans la lumière.
- L’Algérie est mon pays natal.
- Mon ami Nicolas y est né aussi. Si nous utilisons les chiffres arabes en Occident, les Égyptiens utilisent les chiffres indiens. N’oubliez pas le 9, les 9 vies du chat, et le Cœur du Ciel.
- Vous seriez alors l’Hermite du Tarot ?
- Le grand initié Simon le Magicien, pourquoi pas ? Mon premier prénom viendrait de Si-Amon, Simon, l’initié fils d’Amon. Le second, René, qui est « re-né » après l’initiation, tel le roi d’Aix-en-Provence, la ville où Nostradamus avait préconisé « la poudre de senteur souveraine, qui ne pouvait se fabriquer qu’au temps des roses, pour chasser les odeurs pestilentielles de la peste ». Comme on disait bien les choses alors !
- La plus efficace des médecines est de s’en remettre à la grâce du Christ-Roi, affirme son ami en habit vert, approchant dans l’air du soir, doucement appuyé sur sa canne.
- C’est agréable de rencontrer des savants, dit joyeusement Delphine.
- L’honneur appartient à l’alchimiste qui croise de belles âmes. Je vous tire ma révérence, Mademoiselle, dit l’homme en vert en s’éloignant.
De rares touristes s’étant hasardés à hanter les lieux après la « révolution égyptienne », le site est presque désert. Quelques personnes parcourent les allées constellées de hiéroglyphes. Thierry insiste sur l’histoire spirituelle de l’Égypte qui remonte à la nuit des temps, hélas élaborée de nos jours à partir d’une interprétation matérialiste erronée.
Pendant que Laure admire près du guide les fresques de la bataille de Qadesh et les barques en papyrus, le chant du muezzin s’élève dans le soir. La silhouette immobile de Thierry se profile dans le dernier rayon.
- Écoutez ce chant qui nous métamorphose, dit-il.
- Bienvenue en Égypte ! Marhaba ! dit doucement un inconnu qui passe.
- Choukran, répond Thierry.
- Au revoir, dit l’étranger solitaire, avec un fort accent, mass salaam…
- Il me semble l’avoir déjà vu tout à l’heure sur le bateau. Il chantait près d’une femme en foulard. D’où vient-il ? demande Thierry.
- Accent turc, répond le capitaine Domingo. Les chants des sirènes, nous les connaissons, nous, gens de mer. Devenues muses rebelles, ces femmes-oiseaux perdirent leurs ailes pour devenir simples échos. D’où notre méfiance envers les femmes. Je suis d’origine espagnole, mais mes quartiers sont dans les brumes d’Écosse.
- Moi, d’origine berbère par mon père né en Algérie, j’habite Asnières, répond le jeune homme en ajustant sa caméra. Avec les filles, je me tiens à carreau. Je relis L’Île au trésor et Dr Jekyll et Mr Hyde, je tiens à mon indépendance. Je me demande d’où venait le savoir des Égyptiens, leurs calendriers, les hiéroglyphes, la momification.
- Les rationalistes ramènent tout à l’argument du « tabouret de cuisine ou de la brosse à dents ». Tonnerre de Brest ! On les connaît, dit Charles-Antoine.
- Mon grand-père berbère était marabout. J’ai l’impression qu’il y a sur le bateau un passager clandestin. Il me semble avoir déjà vu ce regard turc.
Le capitaine au long cours en profite pour se rapprocher de Delphine.
- Avez-vous rencontré des sirènes, Monsieur le marin ? demande-t-elle.
- Des fantômes.
- Vous connaissez leur nom ?
- Mes fantômes n’ont jamais été baptisés.
Il sait que les hiéroglyphes du mot « nom » désignent la bouche et l’eau sonore et ondulante, et se lit ren, qu’on retrouve dans sirène. Il dit que le nom impose une forme et une âme. Le ba est l’âme-oiseau. Et tandis que le groupe flâne dans les allées, à la langueur du crépuscule, le capitaine d’origine espagnole, écossais d’adoption, poursuit son discours sur le temple dessinant le corps de l’homme capable de recevoir les intuitions supérieures. Thierry l’écoute bouche bée. La transmission se faisait par les mythes et les symboles. Nicolas Gonfanon lui dit que la vérité se transmet de bouche à oreille. L’initié devait maîtriser l’âme passionnelle pour que la conscience ne s’identifie pas au corps matériel. Delphine songe que Guillaume parlerait de Réel fantastique...
Alors, revient le souffle de la brise et la rosée sur les chemins d’aurore, quand Guillaume l’appelait sa Source, qu’il faisait paraître l’ange de la charmille pour faire chanter les feuilles. Il parlait aux grèves de Bretagne, captait l’écho des mers. Pour elle, qui avait le don des nuages, l’amour de ses parents semblait si naturel, elle était si aimante, que le monde entier manifestait son amour en lui envoyant Guillaume…
- Votre mari ? demande Simon-René.
- Mon destin.
- Le destin est gravé sur ces pierres et dans les étoiles, répond l’ami d’Hermès. Pour les peuples du Nord, le lieu où demeurent les dieux est celui du destin. Tout est religieux, de la terre au ciel. Contempler les étoiles et chercher la Cause de l’univers, c’est s’approcher de la « Grande Chose cachée ».
Un frôlement se détache du silence parfumé d’herbes sèches. Simon-René tend l’oreille. Bourdonnement d’abeilles, sentiment du mystère, un ange écoute, un nuage passe, reflet de lune, souffle...
Quoique d’un certain âge, l’homme en habit vert jette au ciel un regard d’enfant, sa voix de feu a la force de la jeunesse. Nicolas Gonfanon confie à Thierry que l’alchimie n’est pas une suite de formules ou de calculs, mais un chemin solitaire qui conduit chaque jour de l’oratoire au laboratoire. Il ne cherche pas de l’or, mais à décomposer la matière pour la rendre subtile. Pour cela, il doit purifier le métal.
Le guide propose de laisser chacun flâner à sa guise, le long des allées du soir tombant. Il attendra au bout des hautes marches d’escaliers où sont installées les boutiques illuminées de guirlandes.
- Comme nous l’apprend la sagesse grecque : Panta rhei, tout passe, à l’instar du fleuve, dit l’archéologue.
Laure accompagne quelques personnes sympathiques, dont la diva d’Assise qui fait partie de la nobiltà italienne, une soprano, fille d’antiquaire, et son mari Valentino en cravate rouge, antiquaire aussi, et chef d’entreprise, tandis que la petite brune Magali pose en photo pour Thierry, devant les statues qui contemplent. Pour Delphine, le temps s’arrête… jusqu’à ce que s’élève la voix du navigateur écossais :
- On se dépêche, les retardataires ! Branle-bas de combat !
- J’aime bien cette expression, dit Delphine en riant.
- Les « branles », c’est le vieux nom des hamacs à décrocher à la va-vite sur le bateau. Voudriez-vous me suivre, Delphine !
Sans attendre, il prend sa main sous les étoiles, et se précipite avec elle vers le guide qui lève les bras du haut des larges escaliers de pierre. Le groupe se rassemble, et sur le chemin, Simon-René se fait un plaisir d’évoquer les nœuds marins. Celui « en huit » est simple. Amarrer au taquet d’un bateau avec deux ou trois tours croisés est un jeu d’enfant. Quant au nœud de chaise, tout le monde peut le faire, c’est l’universel.
- Pour encorder un naufragé en détresse, je vous prie de me faire confiance, même si un marin sans son bateau ne vaut pas un kopeck !
Mimant les gestes, il passe l’extrémité d’une corde invisible de la main droite dans un anneau, son avant-bras effectue une rotation pour constituer une boucle autour du poignet de Delphine, il rit, danse autour d’elle, s’amuse et tire en dégageant sa main.
- Le nœud de chaise est fait ! Je vous ai emprisonnée et vous riez. Nous arrivons. Voyez les nœuds de cabestan sur la bitte d’amarrage de L’Isis ailée à quai ! Je vous kidnappe pour vous offrir la clef de l’Âme du monde.
- Et des fantômes ?
- Nil desperandum, « il ne faut désespérer de rien », déclare Laure en revenant vers eux. Le bruit court qu’il y aurait un passager clandestin à bord !