4 Confidences de Laure
Aussitôt à la table du dîner-buffet dans la salle de restaurant, Laure aux cheveux d’or rappelle à nouveau à son amie qu’elle ne veut « plus se laisser faire », ni par son cousin Libertin, ce chaud lapin qui a érigé l’infidélité en norme de vie, omnis homo mendax, « tout homme est un menteur », dit-elle, ni par ses sœurs qui lui ont gâché les vacances. Elle est bien décidée à se rebiffer. Écartelée entre Margot, la veuve grincheuse, la grande Catherine affranchie par ses voyages célibataires en Afrique, et la gracieuse Simone qui fait la cuisine, peint les fleurs du jardin et joue le rôle de pater familias jouissant d’un droit absolu sur les biens du clan, toutes sans hommes, Laure amuse toujours Delphine.
- Mais de quoi te laissais-tu faire, ma chère Laure ?
- De tout ! Tout le monde m’assomme, y compris ce guide, ou les discours sur la soldatesque américaine du gendarme et de l’Italien en cravate rouge. Regarde autour de toi, à la longue table, ces bavards en short, et la femme du gendarme se tortillant sur sa chaise, bouche cousue, « belle bête, mais de cervelle point », comme dit La Fontaine dans Le Renard et le buste. N’as-tu pas remarqué les regards en coin, les chuchotis ? Je n’aime pas les croisières, ces huis-clos où l’on s’ennuie. La fourmi n’est pas prêteuse, mais petit poisson deviendra grand. Regarde-les. J’en ai déjà assez des énigmes du boiteux à tête de mule, qui ne parle que de brûler, distiller, extraire la quintessence et torturer les éléments à coups de supplices plus compliqués que les traitements infligés aux bonsaïs. Quoique le cheval et l’âne produisent le mulet, ce n’en est pas moins une génération imparfaite. Quant à celui qui n’arrête pas de dire « saperlipopette » et « tonnerre de Brest », je préfère éviter sa compagnie. Et ce bellâtre de Rami qui s’agite comme un diable dans le bénitier !
Petit rappel : Laure est pleine de vie. On s’attache à elle tant pour son enthousiasme à enchaîner les cœurs, que pour le sentiment de faire partie de la grande confrérie de ses amis. Elle balance parfois quelques paroles amères sur les uns et les autres, mais elle est franche et directe. Cela fait son charme. Gaie et aimable, entourée de jardins et d’oiseaux, elle a la faveur populaire dès qu’elle se pointe en voyage, et ravit les cœurs de ceux qui la côtoient, non seulement par ses yeux d’azur radieux, son sourire lumineux, son allure d’éternelle adolescente, mais son aisance à savoir écouter. Et rire.
Mais quand elle est en confiance, elle ne peut éviter l’amertume, et le fait comprendre avec humour en aparté. Ses sœurs ne cessent d’évoquer les vases Art Déco de tante Philomène et les chapeaux de l’oncle Antoine, juge de paix, avec son frère jumeau Gédéon, les cousins généraux et le notaire, la diligence que prenait l’arrière-grand-mère Églantine pour aller au village, la maison de famille étant le tabernacle que Simone, la casanière chargée de bénir le pain à table, a choisi de léguer à l’État pour en faire un musée, évitant ainsi à l’héritage de la fratrie d’éclater en cinq avec une épineuse affaire de succession. Comment abandonner aux enchères le vieux domaine au portillon couronné de lierre et de pimprenelle où les rêves viennent s’agripper ? Arracher Simone à la maison de sa mère, sur laquelle elle a veillé jusqu’à sa mort, serait lui arracher la chair et lui briser les os. Trop de souvenirs pénibles bloquent la nature rebelle de Laure qui a le démon des grands chemins, et ne rêve que de gares et d’aéroports.
C’est pourquoi, quoique affectueuse et attachée aux siens, elle a préféré s’expatrier, puis s’enraciner à Tahiti, loin de ses sœurs, cousins, cousines, ribambelle de nièces et de neveux, frère et belle-sœur, et ne tient pas à rentrer au bercail. Elle rend visite à tout le monde au moment des vacances, mais si post nubila Phœbus, « après la pluie, le soleil brille », elle revient en sanglots en Polynésie.
Quant elle le peut, elle se balade de l’Euphrate à l’Indus, des jardins de Norvège en pépinières et potagers de Finlande, des fontaines d’Italie, aux cascades du Pérou, de montagnes en librairies anglaises, d’Assouan à Gibraltar, de l’Inde au Pakistan, toujours en quête des perles de la Mer Rouge, d’épices et d’oiseaux rares, d’expositions et de musées, de salons où s’élèvent la fumée capiteuse des encens et des brasseries parisiennes pour intellectuels vagabonds. Mais elle ne peut sortir de son île qu’en se conformant aux règles administratives des retraites indexées. Bref, elle est toujours coincée quelque part.
Il ne faut pas être grand clerc pour comprendre que dans sa famille, Laure incarne l’esprit d’aventure. Malgré son côté désinvolte, elle vit avec des regrets et la hantise de se trouver à court d’argent, sans pouvoir explorer la mer de Behring ou les voluptés du Soudan. Depuis combien de temps vit-elle à Tahiti, pourquoi y est-elle restée ? Elle évite de répondre et de formuler ces choses qui susciteraient des questions embarrassantes, préférant des banalités rassurantes, vagues nostalgies. Elle aime à rappeler les vergers qui entourent la maison familiale en France, toujours hésitant entre la morosité de la vie domestique et l’errance exaltante du voyage sous les champs d’étoiles.
En fait, dernièrement, son frère Edmond a envenimé son souci oculaire en informant la famille, pourtant simple petite opération au laser. Sa belle-sœur anglaise est de plus en plus confinée dans sa cuisine avec les animaux domestiques, ou aux haras avec ses chevaux. Sa famille ne la comprend pas, et nul ne saurait écrire une anatomie de l’âme ou proposer un exorcisme afin de dénouer cet écheveau.
Après ce tête-à-tête, Delphine vient de déposer subrepticement un petit cadeau sur l’oreiller de Laure, un foulard déniché à la boutique du bord, aux tonalités vert et or qu’elle adore. D’ordinaire, la latiniste évoquerait le héron cendré au-dessus d’Héliopolis à grands éclats de rire, ou les oiseaux peu farouches qui viennent picorer sur sa terrasse à Papeete. Laure adore les plantes, les oiseaux et, nous l’avons dit, l’odeur de chlore des piscines. Mais deux ou trois moustiques dans la cabine émettent une berceuse qui empêche les amies de dormir. Par l’amusement inquiet qu’ils provoquent, et sous les lampes décorées d’une Isis ailée en bronze, elles s’assoupissent après avoir évoqué le ravissant collier de la boutique, que Delphine offrira à sa fille Aliénor. Le bateau semble apaisé.
Mais avant de sombrer dans les bras de Morphée, Delphine, qui semble toujours descendre de la lune, songe au marin écossais, qui évoque les « maisons d’éternité » de Saqqarah, leurs puits funéraires et leurs chapelles. Elle s’endort en pensant à Orion, le fiancé d’Asmahane, et à Guillaume qui est la pyramide Orion-Cœur-du-Soleil de sa galaxie. Première lettre de l’alphabet hiératique égyptien, il est l’Aleph des Hébreux, l’Alpha des Grecs, et selon Hermès Trismégiste, il préside au Conseil des Constellations. Comme Guillaume qui est à lui seul un compendium de la culture antique, le marin espagnol sait que la gnose est apparue en même temps que l’égyptienne. Dans la tradition juive, qui remonte à la vieille Égypte, l’âme des os est l’âme instinctive, l’intelligence organique représentée par le hiéroglyphe de l’abeille. Mais elle n’a pas le même son que les moustiques qui virevoltent.
De son côté, Laure pense au passager clandestin qui risque d’être monté à bord. Pourquoi serait-il turc ? On l’ignore. Peut-être est-il l’ombre infernale de chacun, gorgée de tellurisme, qui engendre les coïncidences, éclaire le moi des profondeurs, si actif dans les rêves. Laure n’est pas du genre à se complaire en rêveries, mais un jour elle a compris qu’un voyeur la guettait dans les bosquets quand elle allait nager du côté de Mahina. Pendant des mois, broussailles, futaies ou fourrés aux odeurs de vase, furent l’objet de ses hantises. Pour l’avoir vécu avec ses sœurs, elle sait qu’avec une fougue inexplicable, les médisances se répandent sur un bateau de croisière, aussi vite que le vent annonçait les oreilles d’âne du roi Midas.
Avant d’entrer dans le sommeil menant aux rivages bienheureux, une vision s’impose à Delphine qui voit surgir un scarabée lumineux du rayon vert des yeux du petit chat de Louxor. Il vient de se poser sur le cœur de l’Isis ailée de la lampe, et s’apprête à bondir sur le petit carnet de notes, intitulé Bérengère et la Voie Lactée…