5 Médinet-Habou
Le groupe part joyeusement à la découverte du Temple de Médinet-Habou dans la poussière dorée de ce lundi 4 juillet.
Refermant sa musette militaire, le guide commente l’allée des sphinx-béliers où l’on déposait des lettres aux dieux, par l’intermédiaire de Thot, au Tribunal de l’au-delà, dont il est le greffier, rôle autrefois dévolu à l’ancêtre qui avait passé l’épreuve d’Osiris. Il explique que les lettres aux morts sont des requêtes épistolaires en écriture hiératique, adressées aux esprits, sur bols, jarres, statuettes, tissus ou papyrus.
- Il va faire chaud. J’attends la plume de Mme de Sévigné, chuchote Laure.
- J’aimerais pouvoir y ajouter ton latin, ma chère.
- Quoique l’on dise en latin, cela sonne profond, quidquid latine dictum sit, altum sonatur ; mais attention au lapsus calami, le trébuchement du calame. Et regarde autour de toi. Il a glissé un billet doux dans sa sacoche.
- Qui donc ?
- Rami, le guide. Tu n’as pas entendu ce que lui a dit la fille de la diva ?
Et Laure s’amuse à imiter Rosalba aux grands yeux : « Puisque vous connaissez les oiseaux, vous devez aimer l’ibis des bords du Nil du poème d’Apollinaire » …
Mais le guide en costume européen continue d’expliquer que les lettres destinées aux morts étaient placées dans la tombe, celles destinées à Thot dans la nécropole des ibis sacrés. Il évoque tranquillement le premier alphabet donnant naissance à l’alphabet phénicien, et les trois écritures, hiéroglyphique, donc sacrée et symbolique, hiératique pour la communication officielle et commerciale, et démotique, en fin de civilisation.
- Il n’est pas mal, ce Rami, susurre Laure. Pas très démonstratif, mais il doit difficilement accepter de laisser critiquer sa position de maître. Il pourrait être le fils de Tarquin le Superbe ! Je l’imagine devant la grande Catherine !
Mieux que quiconque, Laure, qui a le don de se faire des amis, sait qu’elle se trouve dans l’ancienne Kémit, le livre d’Alchimie, de l’ange qui l’avait dicté en y glissant l’Âme du monde. Mais elle ne supporte pas la présence du long maigre vêtu de vert, Nicolas Gonfanon. Elle est ravie d’avoir fait la connaissance de Florina, la soprano d’Assise, dont la fille Rosalba aux grands yeux prépare un diplôme sur la poésie d’Apollinaire. Il y a aussi Magali, la souriante petite brune virevoltant en robe fleurie et capeline. Pour son profil péruvien, Thierry, Laure l’a baptisé « l’Inca », car il lui rappelle le guide latino, Cusco Baltasar Gonzales, de la forêt amazonienne. Il ne porte pas la fleur du Pérou, mais ce garçon qui semble plus mûr que ses 27 ans, grand lecteur de Stevenson, se demande si les pyramides de Gizeh ont été conçues après l’engloutissement de l’Atlantide pour permettre le voyage vers la nébuleuse d’Orion. Il demande justement à Nicolas Gonfanon s’il pense que ces formes émettent des ondes qui pourraient modifier la matière.
- Jeune homme, vous êtes sensible au Nil qui traverse le désert de Rê, le dieu aux os d’argent, à chair d’or et aux yeux de lapis-lazuli, répond le vieux savant. Pour les récits de mer, voyez notre ami Domingo. Simon-René vous parlera du Nil, Nil verdoyant que survolent les ibis, où glissent des silhouettes, un fellah, une femme en djellaba, un enfant agitant un foulard, un animal…
- Et de belles touristes, ajoute l’archéologue moustachu.
Le soleil brille sur la terre qui se craquelle, dans un ciel blanc de lumière.
Lorsque le guide souligne que l’Égypte était friande de contes, tels celui du chat menant les canards, ou de l’antilope jouant avec le lion, la grande Italienne suggère à l’archéologue à moustache que le fleuve a dû inspirer La Fontaine, mais Charles-Antoine lui rappelle le conte sur la rivalité des deux frères Anoup et Bata, victimes des deux épouses infidèles, tandis que le guide poursuit ses commentaires.
- En traversant la Cour du roi Khéops, souvenez-vous de la maman vautour et de la chatte, chacune craignant pour ses petits. Lisez le conte du paysan se plaignant devant Pharaon subjugué par son éloquence, ou celui du naufragé en route vers les mines du Sinaï, jeté sur une île de la mer Rouge où il rencontre le serpent d’or aux yeux de lapis-lazuli. Lisez Sinouhé, fils du sycomore, qui narre le périple d’un noble égyptien partant de Tripolitaine, l’ancienne Libye...
- Avec sa tête de loup qui hurle à la pleine lune, ce Rami a du charisme, chuchote Laure. Mais je flaire une ruse du diable. Les filles du bateau sont folles de lui ; elles le surnomment Stromboli. Je soupçonne un loup-garou pyromane.
Mais Laure n’entend pas Thierry lui demander si elle s’intéresse à la lycanthropie. Pensant au bourdonnement des moustiques qui amplifie le silence de sa cabine, et à la frénésie des abeilles sur la lavande au matin d’été, le jeune homme souhaite savoir pour quelle raison Napoléon Ier avait choisi l’emblème de l’abeille.
Nicolas Gonfanon se fait un plaisir d’évoquer l’intelligence de la ruche. L’abeille est la fée royale qui momifie sa reine défunte à laquelle elle obéit, symbole de la monarchie égyptienne. D’ailleurs, les prêtresses de Déméter portaient le nom d’abeilles. Pour les kabbalistes, leur bourdonnement est lié au Verbe créateur. Sifflotant entre ses dents, Thierry se demande ce que projette cette présence immatérielle dans sa cabine. Il est sûr d’avoir affaire à des abeilles déguisées en moustiques. Lui aussi se demande s’il y a un passager clandestin à bord.
- Dans Les Géorgiques, Virgile chante les abeilles qui « ne s’adonnent pas à l’amour, ne s’énervent pas dans les plaisirs, ne connaissent ni l’union des sexes, ni les efforts de l’enfantement ! », dit l’archéologue auquel la conversation n’a pas échappé.
- La perfection est de joindre l’utile à l’agréable, omne tulit punctum qui miscuit utile dulci, comme dit Horace dans l’Art poétique, confirme Laure.
Chacun apprécie son sourire et sa chaleureuse nonchalance.
Tenant par les épaules la jeune femme de couleur en robe panthère, le garçon à boucles blondes demande si les nefs ne coulaient pas sous ces obélisques si lourds. Le responsable de l’excursion évoque le principe d’Archimède et le transport des blocs de pierre par bateau d’Assouan à Thèbes. Il affirme que sur le temple de la reine Hatshepsout, on peut voir deux obélisques maintenus sur un vaisseau par des cordages. Le transport du colosse de huit cents tonnes du temple de Memnon s’est fait ainsi. C’est naturel. Au Musée du Caire, la peinture d’une tombe montre aussi un bateau avec sa voile carrée. Thierry demande pourquoi et comment les pyramides ont pu être construites ; tout cela n’est pas rationnel.
- Les faits sont là, mais il faudrait faire table rase avant d’entamer des recherches, explique Charles-Antoine. La polémique du pourquoi ces pyramides a interloqué les penseurs de l’Antiquité. Pline l’Ancien évoque le sujet qui tracasse certains auteurs de son temps. Il nous reste le point de vue d’Hérodote.
Le guide Rami évoque Agamemnon, les batailles rangées et la déesse de l’aube pleurant son enfant, ou Septime Sévère, à l’origine de la légende des statues. Laure est aux anges : ce veuf aux ambitions démesurées avait rencontré une princesse syrienne, dont le père était grand-prêtre du dieu solaire Baal, princesse à laquelle les astrologues avaient prédit un mariage avec un puissant roi. Quand Septime Sévère devint maître de Rome, il se montra sanguinaire et partit en Grande Bretagne repousser les Calédoniens d’Écosse.
- Chez mon fantôme, ironise le capitaine au long cours.
- Thomas m’y emmène le mois prochain ! dit joyeusement Delphine. J’aime bien les fantômes, il faut les consoler.
- Tant qu’il y a de la vie, il y a de l’espoir, dum vivis sperare decet, répond Laure. D’autant qu’avec Thomas, tu as trouvé l’oiseau rare, rara avis in terris, comme dit Juvénal !
- Soyez attentive aux rémanences des légions romaines chez les Scots, conseille Simon-René. Si vous appartenez aux nuages, Delphine, vous verrez le mur d’Hadrien.
- Vous ne croyez pas si bien dire, commente Laure. Delphine marche sur la lune.
Dès qu’elle a su que Delphine partait rêver en août en Écosse, comme elle connaît son puéril besoin d’affection, Laure a aussitôt évoqué l’oie rieuse, ce grand oiseau gris, au plumage plus sombre que celui des oies cendrées, surtout celles du Groenland qui aiment les plantes des marécages et vont passer l’hiver au pays de Stevenson. En latin, les adultes sont des albifrons, « front blanc », caractérisés par une touche de blanc au-dessus du bec orangé. Quant à la mésange huppée, que l’on dit effrontée, à cause de son cri en trille, elle ne se reproduit que dans certaines régions des Highlands.
Thierry avoue qu’il rêve des brumes d’Écosse, pour épouser l’inspiration de Stevenson. Il s’imagine en Robinson, en compagnie de Daniel Defoe, voguant vers les mers du Sud, avec la carte du trésor enfoui dans l’île déserte par la b***e du capitaine Flint, dirigée par l’homme à jambe de bois, accompagné de son perroquet. La sémillante Magali confie qu’en ce moment elle lit Flaubert. Simon-René évoque un souvenir : au fort d’une tempête, il a croisé un navigateur espagnol qui faillit perdre la vie. Leurs bateaux s’échouèrent dans une petite baie abritée, l’un avec son perroquet, lui avec son chat.
- Vous n’écoutez pas ? interpelle le guide penché sur les hiéroglyphes des bas-reliefs. Admirez plutôt le temple funéraire, le sycomore, l’acacia !
- L’Acacia des mers, c’était le nom du bateau ! se souvient Simon-René.
- Ici se trouvaient l’ébène de Ramsès III, l’oreiller en plumes d’autruche, la salle de bain, la chambre de la reine, le jardin fleuri, plus loin l’église copte, poursuit le guide.
Sous l’ardeur du soleil qui caresse les ruines, tandis que Magali sourit au nom de « jardin fleuri » (elle s’appelle Fleury), il dénombre les tremblements de terre et rappelle que les Égyptiens ont inventé la circoncision. Puis, il indique les fresques de la fête de l’Inondation. Simon-René suggère que puisque nous cherchons la clef, il ne faut pas oublier que Moïse est l’héritier de la magie des pharaons.
- Vous devez connaître le rite écossais ? demande Delphine amusée.
- Un petit détour par l’Ordre des francs-maçons est parfois nécessaire.
Thierry lui demande ce qu’est, au juste, un franc-maçon. Un « gardien de la Tradition », assure Simon-René. Plusieurs courants ont participé à la structure du rite écossais, la vieille Égypte, la Grèce orphique et pythagoricienne, la culture hébraïque kabbalistique, surtout le christianisme et l’alchimie, la tradition chevaleresque, teutonique et templière. Mais il affirme que la plupart des profanes qui postulent ignorent ces origines.
- Alors, vous n’êtes pas athée ? demande Thierry.
- Dieu m’en garde, mon garçon ! J’ai fui la Loge avec mes amis ici présents, Gonfanon, Verdeck et d’Ambre-Fort. Nombreux sont les jeunes loups aux dents longues, qui y cherchent quelque avantage. L’esprit profane saurait-il recevoir le sacré ? L’initié entame une quête qui l’élève vers le divin, tel le pharaon, médium des dieux. La démarche franc-maçonne se fait en présence de la Bible sur l’Autel des serments, à la gloire du Gand Architecte, mot d’ailleurs issu du lamentable esprit rationnel des Lumières, principe dont l’interprétation relève du niveau de conscience de chacun, car si le rite n’est pas vécu de l’intérieur, à quoi renvoie-t-il ?
Lorsque Thierry constate que les raisonneurs ne sentent pas grand chose, « ne rien sentir, c’est être disqualifié », acquiesce Simon-René. L’esprit rigide se voue à Mammon. Thierry rappelle la formule « ne pas servir deux maîtres », car il faut choisir entre Dieu et le Diable.
- Absolument ! L’itinéraire des 33 degrés implique le respect et la fidélité à la Tradition. Le travail pour la réalisation spirituelle prend du temps. Aucune discussion profane n’étant autorisée, il demande le silence et permet du recul.
- J’aurais du mal à me taire, avoue Thierry. J’envie la science de Nicolas.
- Ce n’est pas une vie d’ermite. Pour ma part, en fréquentant l’hindouisme, j’ai développé le chakra du crâne. Mais la Parole du Cœur, ce n’est ni chez le Vénérable Maître, l’Empereur de Chine, le Dalaï-lama ou l’Inca que je l’ai trouvée, quoique chacun incarne une parcelle de l’essence divine. C’est au prieuré que j’ai connu l’intelligence du cœur, au pied du Christ en croix.
- Tout voyage a lieu sur une terre déchue, commente Nicolas ; en son secret baigne la Terre adamique. Le secret brille au centre de la Croix.
- Serait-ce la clef ? demande Thierry.
- Je vous répondrai par un extrait des Manuscrits de la mer Morte : « Quand je serai la proie de la frayeur et de l’effroi, je Le bénirai. Quand je serai dans la détresse, je Le louerai. Et quand Il me sauvera, je pousserai des cris de joie », récite Nicolas.
Delphine, que Laure campe volontiers à califourchon sur une comète, ne peut s’empêcher de demander au guide si les archéologues étudient les influences subtiles. Il lui explique poliment que, pour l’instant, cela gêne l’archéologie officielle. Victimes de l’idéologie dominante, certains chercheurs refusent une autre forme de pensée que celle imposée par le mythe du progrès et la vision darwinienne. C’est l’histoire du passage de la chrysalide au papillon. Il précise que lorsque Taylor au XIXe siècle découvrit le nombre Pi dans les pyramides, il comprit qu’il fallait raisonner différemment : les Égyptiens étaient d’immenses savants. Or, les recherches partaient de préjugés.
- À l’époque où ils imaginaient les hommes vêtus de peau de bête, la pyramide réunit les codes de la perfection, ajoute-t-il. Les confréries secrètes transmettaient ces mystères. Notons que dans les coulisses de l’archéologie, on n’explique jamais les calculs égyptiens.
- Ce n’est sûrement pas un hasard si le Nombre d’or est présent chez l’homme, comme l’a montré Léonard de Vinci, dit fièrement la soprano Florina.
- Tonnerre de Brest ! lui glisse à l’oreille l’archéologue. Certaines femmes obéissent au Nombre d’or…
Laure assure qu’à ceux qui comprennent, peu de mots suffisent, intelligenti pauca. Mais Thierry demande comment et pourquoi la grande pyramide de Guizèh a été construite sur une base octogonale. On ne peut même pas passer entre ces blocs une lame de rasoir. Pourquoi ces géométries parfaites, ces papyrus, cette langue intelligente si complexe ?
Le guide enchaîne sur la valeur de l’art, qui se trouve dans l’inspiration de l’artiste et la réceptivité de l’homme sensible aux archétypes. L’Égypte donne la réponse : il suffit de regarder et de se taire. La Barque portant le feu du soleil est le principe solaire, celle liée à l’eau, le principe lunaire. Le croissant de lune renvoie au dieu Lune qui passait pour avoir vécu au pays de Pount, « la terre ancestrale dont il fit entendre l’ineffable murmure », ajoute le capitaine à l’oreille de Delphine réceptive aux mirages.
- L’Atlantide ? insiste Thierry.
- Pourquoi pas !
Le jeune homme reste fasciné par le puits d’Osiris, la chambre des archives, la Ceinture d’Orion sur laquelle seraient orientées les pyramides, et le Sphinx qui dit : « Je suis ici depuis les premiers temps ». Où est la clef ? Il avoue que l’Égypte l’oblige à se retrouver face à lui-même, mais il craint les hallucinations qui le guettent le soir, l’écho lancinant des moustiques. Entre chien et loup, des inquiétudes le saisissent, il entend des chuchotis. « Sûrement des acouphènes », dit Laure.
Thierry se tait. Agité d’un mauvais sommeil, il est désorienté. Il cherche le secret de l’Atlantide. Depuis qu’il a atterri en Égypte, il a l’impression de faire un voyage dans son passé de pharaon, sûr de retrouver ici des réminiscences du continent englouti. Mais le trouvera-t-on jamais ? Où est-il vraiment ?
Delphine songe à Guillaume, pour qui le monde moderne est « privé d’Atlantide », et qui chuchote à son oreille : « Pourquoi vouloir localiser l’Atlantide ? Il faut retrouver ses splendeurs, car l’Atlantide et son orichalque gisent dans nos eaux profondes. C’est pourquoi le mythe est supérieur aux recherches empiriques ».
Laure dit qu’elle n’aime pas les bavardages, et ne supporte pas les gens qui s’imaginent avoir pondu l’œuf de la poule aux œufs d’or ; c’est au-delà de ses forces, elle le dit et le répète. Delphine ne jure que par Guillaume, cela l’énerve. Il la suit partout où va sa tête. C’est lui le passager clandestin. Elle n’arrête pas de se décrire près de lui en promeneurs du premier matin du monde. Laure regarde son amie prendre des notes, en Petit Chaperon rouge écoutant le clapotis du Nil, tandis que le soleil frémit dans les veines de la pierre et du flot, et que le carnet de notes grossit sous le regard de Bérengère et la Voie Lactée.