22 août 2001 – Et tu redeviendras poussière
22 août 2001
Et tu redeviendras poussièreLa dernière phrase du curé résonnait encore dans l’église. Zack McCoy, seul au premier rang, les yeux rougis et la gorge nouée, regardait ses souliers. Le gauche n’était pas très bien ciré. Dans son dos, le raclement des pieds de chaises sur les dalles lui rappela que la cruauté des hommes ne méritait pas l’apitoiement. Ça, c’était de lui.
Lorsque les croque-morts soulevèrent le cercueil recouvert du drapeau du Conmhaicne Mara1, il déclina à voix douce les alexandrins d’Oscar Venceslas de Lubicz-Milosz que Jessica récitait avant de s’endormir :
« Je ne me souviens plus au coin de quelle route
Ma vie a déposé le fardeau de l’espoir ;
Et j’ai tout vu mourir, la foi comme le doute,
La tristesse du jour comme l’ennui du soir. »
En écrivant ces lignes, le poète parlait de son pays, la Lituanie. Comment pouvait-il s’imaginer qu’un jour une Irlandaise se les approprierait pour décrire son île. Au bout du compte, les terres de souffrances se ressemblaient toujours.
Après avoir récupéré le registre des condoléances, Zack fendit la foule amassée sur le parvis. Les hommes glissèrent le cercueil sur la charrette. Sentant le poids lui alourdir la croupe, le cheval s’ébroua dans un cliquetis de mors et de lanières. La procession s’étira vers le cimetière d’Omey.
L’océan était à marée basse. Ce matin, la blancheur du ciel tirait les yeux. Après la plage, une pente de sable et de rocaille sinuait en direction des croix celtiques penchées vers l’ouest. La couleuvre humaine, oscillant entre les talus d’herbes laineuses et les éboulis, suivait les paquets de crottin et les traces de sabots au milieu des ornières des roues. L’attelage s’arrêta à proximité de la tombe.
Les hommes défilèrent les uns après les autres, abandonnant un mot de compassion ou une tape sur l’épaule. Zack les regarda tous, droit dans les yeux. Les femmes restèrent en retrait. L’une d’entre elles transgressa la coutume et s’avança lorsque les cordes cognèrent le cercueil. La tristesse de sa beauté sauvage le bouleversa. Elle continua, indifférente aux insultes de Fergus O’Brien qui se débattait au milieu d’hommes essayant de le maîtriser. Chignon tiré en arrière, vêtue d’un uniforme de la Garda2, le visage plus livide qu’une laveuse de gué, Ciara McMurphy marmonna une prière et jeta un coquillage au fond de la tombe. Depuis son divorce d’avec Fergus, elle ne portait plus son nom d’épouse et avait poussé l’outrecuidance jusqu’à reprendre le patronyme de son clan.
Zack serra les poings et baissa le menton. Pour se retenir de pleurer, il lui tourna le dos. En contrebas sur la côte, la houle venue du large vaporisait les rochers d’écume. Les entablements de granit n’étaient qu’ossuaires d’arêtes et d’os blanchis par le sel. Très loin vers l’horizon, les affleurements des hauts-fonds soulignaient le ciel.
Quand son esprit lui ordonna de revenir sur terre, il ne restait que deux hommes dans le cimetière. Fergus, le mari abandonné de Ciara, s’était calmé. James O’Brien, son oncle, compagnon des premières luttes, s’appuyait sur le manche de sa pelle. En arrière-plan, sur la plage, la cohorte des vivants repartait vers le village. Après l’heure de la tristesse, sonnait celle de la Guinness.
— On referme ? demanda James.
— On y va.
Zack tira une autre pelle de la charrette et se cracha dans les mains. Il savait que le bruit de la terre rebondissant sur le cercueil de sa fille lui résonnerait dans les oreilles jusqu’à la fin de ses jours.
Assis à la table de sa cuisine, Zack McCoy se servit un verre de whiskey et dénoua le lacet noir qui lui servait de cravate. Ensuite, il ouvrit le registre des condoléances. Beaucoup de monde avait assisté à l’office mais tous ne s’étaient pas recueillis sur la tombe de Jessica.
Son index égrena la liste des présents et s’arrêta sous celui de Eber Farrell, le druide de Galway. Il appréciait l’homme, son érudition, son calme. Où était le livre qu’il lui avait donné ? Il se souvenait d’un ouvrage malsain, un curieux mélange de magie noire, de fétichisme et de mythologie. Un traité obscur décrivant les arcanes de la diamanterie et du taillage des pierreries. Jessica, passionnée par ces sujets, avait dû le planquer quelque part. Un sourire triste lui pinça les lèvres. Demain, il fouillerait la grange.
Art Grady ! Le premier flic de Galway s’était donc déplacé. Sacré culot tout de même ! En indépendantiste forcené, McCoy n’avait jamais apprécié les forces de l’ordre, même quand elles étaient catholiques. Pour le coup, il devait cependant lui accorder de l’avoir bluffé : c’était un pêcheur émérite et un homme discret. Eber Farrell s’était chargé de le lui présenter et, quelque temps plus tard, quand le véritable rôle de Grady s’était affiché à la une de The Independent, le mec avait eu l’intelligence de ne plus se pointer dans le secteur. Jusqu’à aujourd’hui.
Suivait le nom de Ler Manann, poseur de casiers à homards, garde-pêche sur le domaine de Ballynahinch et braconnier sur tous les autres lacs. Redoutable prédateur de saumons, il se vantait de n’utiliser que deux mouches : des Ally’s Shrimp rouges et des Steelhead Highlander aux couleurs du drapeau irlandais.
Robert Stampton, Ron Byrne, Dub Casey. La Garda de Clifden au grand complet ! Le premier avait pris les commandes du commissariat et puait l’Anglais à dix mètres. Les deux autres étaient des jeunots du coin, plus cons que des moutons, à qui McCoy avait souvent botté le cul. Le gros Casey roulait des épaules mais n’était pas un mauvais bougre. Byrne, par contre, était un vicelard auquel la prudence recommandait de ne pas tourner le dos.
Suivait une liste interminable. Culan Sparfel n’avait rien écrit sous son nom. Zack l’avait vu quitter le cimetière après les autres, la tête enfoncée dans les épaules. Le fils putatif d’Eber Farrell n’utilisait que des Connemara Black ou des Green Peter Olive et traînait, lui aussi, une fameuse réputation de moucheur. McCoy ne le classait pas que dans cette catégorie. Sparfel, haut et large comme un tronc d’arbre, avait le profil et la gueule d’un mercenaire. Jessica était tombée sous le charme de son passé de soi-disant humanitaire au Kosovo et il avait fermé les yeux, priant le ciel pour que cette idylle éloigne sa fille des sections encore armées de l’IRA.
Ça n’avait servi à rien. Jessica était morte d’une balle dans la tête, sur le parking du terminal d’embarquement de Ringaskiddy.
Avant-hier, avec James, il avait creusé sa tombe. Aujourd’hui, le Connemara l’avait enterrée.
Il referma le registre. Parmi tous ceux qui étaient venus, des âmes corrompues avaient mordu à l’hameçon de la trahison. Où se terraient les autres ? Celles des ennemis jurés de l’ancien Gang des Bouchers ? Craig Cooper avait été vu à Cork, deux jours plus tôt, avant de se volatiliser. McCoy vida son verre de Jameson. L’alcool lui piqua les yeux. Maintenant, il était seul et déjà vieux.
« Je ne me souviens plus au coin de quelle route
Ma vie a déposé le fardeau de l’espoir ;
Et j’ai tout vu mourir, la foi comme le doute,
La tristesse du jour comme l’ennui du soir. »
Sa voix trembla en récitant le poème de Jessica. Il pleura enfin. Dieu lui laisserait-il le temps de se venger ?
1 Connemara. Signifiant en irlandais « baies de mer ».
2 Police irlandaise.
« Je suis le Rath de l’arbre assis,
Protégeant les cimes,
Forteresse dressée
Face aux pointes effilées
Des armées de la plaine.
Je suis la dernière gardienne,
À la frontière du monde,
Après moi, commence le dissous.
Je suis la charrue ouvrant le sillon d’un lac,
Terre sur le ciel retournée,
Soc de Samhain mêlant les mondes,
Tiré par le sorcier cornu.
La lande se déchire
Sur le miroir du Síth
Entrevu sous les tourbes.
C’est ici que Balor tomba
Le front percé par la pierre
Que Lug fit vrombir dans sa fronde.
Aujourd’hui, le sable couvre ses os
Mais le vent parfois découvre sa blessure
Où la vengeance, toujours, suppure. »
Gilles Servat
Treize ans plus tard…