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3106 Mots
Je me suis fait rare ces derniers temps auprès des membres du siège social de l’entreprise puisqu’un tirant va bientôt en prendre le contrôle. La grande partie de mon travail a été fait depuis chez moi. C’est plus qu’éprouvant de traverser les murs de mon deuxième chez-moi en ayant à l’esprit qu’en l’espace de quelques jours, je ne pourrai plus dire mot quant à son devenir. J’ai pu m’y rendre quand j’ai pu, mais regarder les personnes que je connais depuis toutes ces années et rester silencieuse en ce qui concerne leur avenir a été très dur pour moi. Cependant il n’est pas question que je sois absente pour le premier jour de Everett Shwartz. Rien que de laisser tous ces gens abandonnés à eux-mêmes face à lui serait pire que de la lâcheté. Avec une grande quantité de crainte dans mon cœur, je m’arrête lorsque je parvins à l’allée. Je montre ensuite ma carte avant de passer la barrière électrique. La vérité est que les personnes dans l’entreprise n’étaient pas complètement dans l’ignorance, et ce qui n’a pas été dit de façon explicite, la rumeur s’en était chargé au sein même de l’entreprise. Ils sont au courant que quelqu’un d’autre va les diriger, et ils en ont conclu que Père l’avait vendue au plus offrant. Il était aussi dessiné dans leurs imaginations que leur nouveau boss avait un curriculum vitae au-delà de l’imaginaire humain pour motiver Père à lui remette le travail de sa vie en écartant sa propre fille. Ce qui compliquait la situation, c’est qu’ils savent que le nouveau patron est un homme pas trop agé et, du fait que j’ai été associée à ce poste pendant tout le temps qu’ils ont passé dans l’entreprise, la grande majorité d’entre eux supposent des engagements d’ordre romantiques. Ils étaient logiques dans leur raisonnement, pourquoi diable Père ou moi allons permettre à quelqu’un d’avoir accès à un tel poste si ce n’était pas d’ordre romantique ? Le simple fait de penser que je vais m’en remettre à cet homme m’indispose énormément. Je ferme ma porte un peu trop fort, mais au moins, c’est une sorte d’électrochoc. Je m’arrête, je penche ma tête vers la voiture et je prends une profonde inspiration par mon nez, avant d’expirer par la bouche. Aujourd’hui, il faut que je sois forte pour mes bons employés et pour l’entreprise. Lorsque j’entre dans le bâtiment gouvernemental rénové, il y a une effervescence nerveuse au bureau. Des sourires par ci par là, Je n’en reçois pas moins de cinq aux lèvres serrées en me dirigeant vers mon bureau au deuxième étage. Il m’apparait soudain que presque tous les autres se sont faits moins fréquents, ou j’en aurais anticipé davantage. Après que père ait pris possession de la propriété, une grande partie des murs du bâtiment original ont été démoli, et à la place, l’on a mis des vitres. La transparence a toujours été l’un de nos priorités, et Père a toujours aimé le montrer. Nous, en tant que propriétaires… ou anciens propriétaires devrais-je dire… ne nous exemptons pas de ce principe. C’est pour cela qu’au moment où j’atteins le palier situé en haut des marches, je peux voir pratiquement tout le deuxième étage d’un seul coup d’œil. Pendant que nous avons quelques branches opérant autre part dans le pays, nos effectifs au siège social sont minimes. Nos équipes techniques et sanitaires comprises, nous n’avons jamais excédé plus de cinquante employés à la fois. Tout le monde est présent aujourd’hui et a été convoqué pour une réunion par Everett Shwartz en personne. Le simple fait de penser à cette réunion fait jaillir mille et une idées dans la tête. Convoquer la totalité du personnel en même temps est une démarche audacieuse, peu importe ses intentions. Pour énième fois, je me pose la question de savoir s’il a l’intention de virer tout le monde pour remodeler l’entreprise à l’image de l’arrogant personnage qu’il incarne. Il peut désormais bel et bien se débarrasser massivement de ceux et celles loyales envers mon paternel. Ce serait fou, bien au-delà du raisonnement, que Everett ait dans l’idée de garder l’entreprise en activité, mais je suis totalement ignorante de ses projets. « Avoir l’espoir du meilleur tout en attendant que le pire arrive », m’a dit Ivanov pendant le petit déjeuner il y a une semaine. J’aime bien le conseil, mais il y’a ce trou terrible qui s’enfonce dans mon estomac lorsque je me dis à ma propre personne que c’est inacceptable. Mais que puis-je bien faire quand je n’ai plus une once de pouvoir ? Je cache toute l’anxiété qui me submerge au fond de mon esprit pour le bien de mes employés et me dirige vers mon bureau. Au moins en cet instant, il est encore à moi, mais que puis-je anticiper pour l’avenir ? Dans quelques heures je devrais pouvoir le savoir. Dans le but de me distraire des autres et de ne pas regarder Everett taper sur son ordinateur portable seul dans la salle de réunion, je me mets au travail. Nous avons écarté une transaction avec le gouvernement depuis que tout cela a commencé, et les personnes concernées sont devenues impatientes de l’inactivité polie de nos agents. Elles sont passées au-dessus de leurs têtes pour venir nous voir Père et moi il y a quelques jours maintenant. Lire leurs messages et faire l’effort d’éteindre le feu est donc l’occupation idéale. En vérité, c’est distrayant au point où une fois que j’ai fini d’envoyer mes correspondances et que je relève le visage, je constate en sursaut que toutes les têtes du bureau sont réunies dans la salle de réunion. J’ai mon cœur qui saute dans ma gorge en regardant Everett, en tête de table, s’adresser à ma p****n d’entreprise sans requérir ma présence. Je jette un coup d’œil rapidement sur mon téléphone au cas où j’ai raté un message quelque part, mais non. Il est évident que je n’étais pas invitée. J’envisage de m’infiltrer malgré tout, mais quelque chose m’immobilise. Je n’ai aucune idée du temps qu’ils ont déjà fait là, mais aucun des visages que je vois n’exprime de la résignation ou du désarroi. Au contraire, c’est le parfait opposé. Ils sont tous suspendu à ses lèvres. Même parmi nos employés les plus fidèles qui bossent dans l’entreprise depuis aussi longtemps que je suis né l’écoutent très attentivement. Des rires se font entendre dans la pièce. Everett enfonce ses mains dans les poches de son pantalon noir et offre un sourire amical à tout le monde. Si j’avais connaissance d’une chose, c’était que sous cet extérieur bat le cœur de pierre mort d’un serpent, j’ai même envie de dire qu’il semble presque… enfantin, à l’aspect d’un môme. Pas question, je me débarrasse de cette pensée aussi rapidement qu’elle est entrée dans mon esprit. Malheureusement, les sombres besognes qu’il a en tête fonctionnent. Toutes les personnes que je connais et pour qui j’ai ressenti de l’affection durant ma vie le vénèrent presque, et nous avons à peine atteint la moitié de la journée. Je dois le reconnaitre, il n’est pas aisé de ne pas se voir comme pleinement et complètement trahie, voir abandonnée. Quand la réunion finit, ils sont nombreux à le taper sur l’épaule et dans le dos en partant, un geste que Everett prend un heureux plaisir à rendre. Pendant qu’ils sortent tous de la salle de réunion, en un bref instant nos regards se rencontrent à travers les murs en verre. L’expression que son visage affiche ne change pas, enfin pas véritablement, mais ses yeux sont plus qu’éloquents Il est parvenu à ses fins. « Sexy, tu trouves pas ? » « Vraiment sexy. À la frontière même de l’illégalité. » Je garde à peine la conversation à la table de pause lorsque je me rends à la cafetière, ma tasse en main. D’habitude, j’ai une oreille tendue, pour pouvoir avoir au moins de vagues idées de ce que font mes compagnons de travail, mais aujourd’hui, je ne me sens pas de très bonne humeur. Mon attention est tout à coup retenue au moment où la paire — Brenda et Jeanette, magistrales en code et encore excellentes en commérages — ont en commun un léger gloussement. J’ai la certitude de n’avoir jamais entendu un son de cette nature dans les couloirs de l’immeuble. Leur enthousiasme m’impressionne beaucoup moins lorsque j’apprends la raison. « Que penses-tu qu’il utilise dans ses cheveux ? Pour les rendre tout… balayés en arrière de la sorte ? », demande Brenda. « De quoi tu parles ? » « Allez. Je reconnais une tête pleine de boucles maîtrisées lorsque j’en vois une. Elle est plutôt belle, mais je me demande à quoi ça ressemble tout… » « Ah, tu ferais mieux d’arrêter de te poser la quesion. C’est le boss à présent. Nous devons mettre nos casquettes de professionnelles et prétendre que le nouveau beau gosse n’a pas une gueule ravageuse », fit Jeanette. Brenda ricane. « Il est clairement un cran au-dessus de… » « Oh, mon Dieu, Brenda. » Je décide de rester dans ma posture, de ne pas me retourner, et je remplis à la place ma tasse à café en silence. « Je m’excuse, Reine. Je veux dire, je ne suis pas désolée de penser que ton père n’est pas… eh bien, peut-être que dans son temps c’était un canon, mais je… Oh. Je vais arrêter de parler à présent. » Je mets un peu de lait dans mon café et me tourne pour les regarder toutes les deux, forçant la tension dans mes épaules à s’apaiser. Si personne ne sait que je suis furieuse, alors Everett n’a pas encore totalement gagné. « Ne me calculez pas. J’étais simplement perdue dans mes pensées de toute façon. » « À quel sujet ? », dit Brenda, son ton sournois. Même si Jeanette lui donne un coup de coude, Brenda remue ses sourcils dans ma direction. « Est-il possible que ce soit pour notre nouvel ami commun ? » Je baisse mon regard pour concentrer ma colère puis les relève avec un sourire paisible. « À vrai dire, c’est le cas. Mais probablement pas de la façon dont tu penses. » « Ah non ? » « Brenda. » « Détends-toi, Jeanette ; Reine est peut-être une professionnelle indéfectible, mais elle n’est pas pour autant aveugle. » Cracher sur le nom de Everett, bien que ce soit tentant, ne peut pas être une réponse digne de son rang à elle ici. Je leur offre un regard vague avec mes sourcils relevés. « Il a sans aucun doute… quelque chose. » Jeanette et Brenda se détendent à différents niveaux. « Ne me le dis pas deux fois. Ouah. » Jeanette donne un coup avec sa chaussure et Brenda lui fait signe d’arrêter en ricanant. « Enfin bref, ça va simplement être agréable d’avoir enfin un peu de sang neuf au bureau. Shwartz dit qu’il va adopter une approche de leadership beaucoup plus pratique, et j’ai hâte de… » Brenda semble se rappeler de son audience et reconsidère ses mots. « J’ai hâte de voir où nous irons avec cette nouvelle approche. » Je reviens dans mon bureau dans un état de confusion totale. Bien que contrariante au point du dégout, ma discussion avec les autres fut instructive. Je ne sais pas si elles évitent le sujet de la possession non contestée par sympathie ou parce qu’elles n’ont simplement pas pris conscience de l’ampleur de la situation, mais il est devenu évident au sein de ce bref échange que nos employés ont le désir de voir quelque chose de nouveau. Tout le temps j’ai fait l’effort de m’informer du rythme auquel avance les activités au sein de l’entreprise, mais de toute évidence, toute le succès que j’ai perçu n’était qu’une fabrication de toute pièce de mon égo. En dépit de cette crise personnelle de fierté, cela ne change rien en ce qui concerne Everett Shwartz. Bien qu’il soit le changement, c’est le changement en soi qui séduit les autres employés. Le concept les attire, pas Everett qui le représente. Au moins, ce point est un constat réjouissant. Du haut des escaliers je remarque que j’ai un invité dans mon bureau. Je m’arrête. Lorsqu’on parle du loup, on en voit la queue. Mes poils s’hérissent de voir Everett dans mon espace personnel, mais au moins, il ne semble pas vouloir la bagarre. Je m’approche de la porte avec de la haine dans mon cœur, le regardant s’asseoir dans le fauteuil luxueux en face de mon bureau et manipuler son téléphone. Everett lève les yeux vers moi lorsque j’entre, son visage est tout simplement élégant et beau à regarder, un véritable bloc de beauté insipide, avant que je ne prenne place à mon bureau. Dès qu’il se trouve complètement en-dehors du champ du reste du bureau, le Everett que je connais reprend vie. En regardant ses yeux, on y voit que du mépris. Je suis sûre qu’il le voit se refléter en moi. « C’est dommage que tu n’aies pas assisté à la réunion plus tôt », dit-il, en rangeant son téléphone. J’avale une gorgée de mon café, essayant de garder le spasme de douleur hors de mon visage lorsque sa chaleur ébouillante ma langue. « Ce n’est pas un fait anodin si l’on considère que je n’ai jamais reçu d’invitation. » « Ah bon ? Cela me surprend beaucoup. » Everett se penche en avant, reposant ses coudes sur ses genoux. Je me rappelle un instant que c’est un homme peut s’il le souhaite se débarrasser de moi. Ce ne sera pas sans conséquence légale, bien sûr, mais c’est dans ses capacités désormais. Peut-être bien que c’est ce à quoi cette conversation est destinée. C’est peut-être la raison pour laquelle il ne m’a pas invité à la réunion ce matin. « Que recherches-tu comme réaction chez moi à présent ? », je demande, la tension raidissant chaque centimètre de mon corps. Une nouvelle expression passa sur son visage — une sérieuse, la toute première expression sincère que je visualise sur lui et qui n’est pas née de la méchanceté. « Écoutes-moi, nous sommes au travail, tâchons de rester professionnels. » Je me retiens de rire ou de me moquer, et me félicite pour cette retenue. « Était-ce professionnel de réunir tout le monde dans une salle de réunion sauf la personne contre laquelle tu as de la rancune ? », je demande. « C’est peut-être pas courant chez toi, je serai donc la première à t’assurer qu’un tel acte serait, en temps normal, considérée comme mesquine et puérile. » « Dans ce cas je suis un enfant mesquin. Pouvons-nous passer à autre chose, si tu veux bien. » Il n’est pas question que je passe à autre chose. Je veux lui crever les yeux. Au lieu de ça, je mets en pratique ma retenue (malmenée, comme c’est le cas de nos jours) et lève mon menton d’un petit centimètre. « J’adorerais que tu parles, plutôt que de trainer autour de la supériorité que tu prétends avoir. » Everett eut un sourire de satisfaction, ce vrai c*****d. Ce sourire s’efface suffisamment vite, ses lèvres pulpeuses et laisse place à une ligne sérieuse sur son visage. « Je suis là pour te dire que je n’avais pas l’intention d’éterniser ça pendant que nous sommes au travail. Je ferai en sorte que cela marche avec ou sans ton accord. » « Et à quand as-tu commencé à te soucier de mon accord ? », je questionne. Everett se penche en arrière, nouant ses doigts sur son estomac. « J’ai suivi tes conseils sur le fait de garder les employés, n’est-ce pas ? Tu m’as véritablement donné matière à réflexion. Je suis un fervent partisan des points de vue multiples. Ne pas laisser une entreprise s’enliser dans une routine dont il est impossible de se libérer. Peu importe son origine, une bonne recommandation est toujours bon à suivre. » C’était quelque chose de le voir se résoudre à cela. J’y crois difficilement. Le scepticisme doit être évident sur mon visage, puisque Everett se met à rire à gorge déployée et de façon vraiment pas beau à voir. « Mais, cela ne change rien au fait que tu sois une épine dans mon pied. Peu importe que tu me crois, tu n’es pas la seule à avoir grandi pour cette vie. Certains parmi nous ont été préparés pour ce jour depuis plus longtemps que ta vie. Je veux que tout se passe bien et, malgré mes sentiments personnels, je pense que toi aussi. Je suis prêt à prétendre que nous sommes une équipe, une communauté si tu m’assures que tu ne vas pas te mettre en travers de ma route. » Everett Shwartz essaie de faire une négociation avec moi. Même sans écouter les détails, le simple acte de le faire implique que je possède quelque chose qu’il veut, ou qu’il croit qu’il me reste encore une once de pouvoir. Il m’a annoncé la couleur, et il ne m’était pas encore apparu que nous jouions. J’écarte d’abord cette information pour l’examiner de plus près lorsque j’aurai un moment seule. Après tout, il me regarde encore comme s’il attendait une sorte de confirmation montrant que je me coucherai devant lui après un coup de poignard lors d’une conversation polie — et horrible, en plus. « A parler honnêtement, je me crois incapable de prétendre que tu n’es pas un monstre pendant cinquante heures par semaine », lui fis-je. « Je n’ai même pas dans l’idée que tu puisses même tenir une heure entière. » Il m’envoie avec ses yeux plissés, un sourire presque mortel. « Le vendredi qui vient, il y aura un pot célébrant ma prise de pouvoir. Etant donné que l’invitation pour la réunion ne t’est pas parvenue, je me suis dit que je te présenterai celle-ci en personne. » Il se lève, et son visage se laisse paraître la même expression que celle qu’il a adoptée dans la salle de réunion, agréable et douce. Ses épaules larges vont en arrière dans une position détendue et décontractée. Tout chez lui est parfaitement chaleureux, à l’exception de l’animosité dans ses yeux marrons intense. « Tu m’as l’air de quelqu’un qui s’amuse lors des fêtes. » Everett part sans attendre ma réponse, pour se retrouver ensuite instantanément tiré dans une conversation entre un client et l’agent des finances de chez nous. Que ne donnerai-je pas afin d’avoir les bons mots pour exprimer ce que je ressens quand je me vois à une fête en train de féliciter ce p****n de Everett Shwartz d’avoir ruiné toute mon existence.
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