Chapitre cinq

2333 Mots
Bien entendu je suis présente. Il faut mettre ses émotions de côté lorsqu’il s’agit du devoir, et cela importe peu qu’il se soit passé quelque chose, mon devoir à l’endroit cette entreprise se trouve au-dessus de tout le reste. Cependant le simple fait que je sois à une fête ne veut pas dire que je suis tenue de l’apprécier. Au moins dans le présent cas, j’ai pas mal d’expérience. Ce n’était pas près d’être la soirée la plus extravagante à laquelle j’ai assisté, mais elle est de toute évidence élégante dans sa simplicité. Ceux qui ont organisé l’événement ont réservé un hôtel au complet dans la ville, à la fois le restaurant et les chambres au-dessus. Des motifs et bougies blanches et dorées projettent une lueur céleste à travers la pièce. S’il n’y avait pas les bannières et les tenues de ville décontractées, on pourrait même confondre l’atmosphère avec une réception de Gilianeage. Pour moi, on était juste là pour enterrer quelque chose qui m’était très chère.. Je ne connais pas clairement l’équipe d’organisateurs qui a planifié cette fête, mais ils ont gardé à l’esprit l’importance de rendre un hommage à tout le travail de mon paternel. Je ne sais pas si c’est mieux ou pire que le fait que ce ne soit pas strictement un pot d’accueil. Non, c’est également un pot de départ dans une mesure égale, sinon plus grande. Père est trop malade, ou trop dégouté, pour y assister pour un long moment, mais il y apparait naturellement. En dépit du fait que je n’ai pas trouvé le pardon en moi pour le rôle qu’il a joué dans tout ça, la partie en moi qui aime mon père est soulagée qu’il soit là pour voir la fête que ses employés ont organisée en son honneur. Je dus sentir une validation personnelle dans le soin que chacun a pris pour signifier à mon père ce qu’il signifiait pour eux. Pour la société. Nous entrecroisons nos regards de l’autre bout de la pièce une fois ou plus pendant qu’il parle avec notre directrice financière et que je divertis notre manager des réseaux sociaux. « On n’a pas vraiment eu la possibilité de discuter depuis que tout s’est passé », dit Giliane. Tout ce que j’ai pu ressentir comme soulagement face à l’opportunité à l’opportunité de me distraire de Père disparaît lorsqu’elle jette un œil vers le coin de la salle, où Everett est entouré de tous les côtés par un troupeau de femmes. « Il ne passe pas inaperçu lui. » J’aime Giliane. On l’a recueilli il y a à peine un an après que le dernier manager des réseaux sociaux se soit donné l’aisance d’engager des conversations non professionnelles avec des abonnés et des clients. Elle est un peu moins âgée que moi, elle garde donc les choses en main avec une perspective jeune que je ne pourrais jamais fournir. Elle s’informe également de tout, amicalement, et de façon concise. Elle a sa tête sur ses épaules, et se tient fermement sur la ligne de démarcation entre le fait de dire ce qu’elle pense et la sagesse du silence. Elle fait aussi partie des rares personnes que j’ai rencontrées cette semaine qui ne soit pas complètement éprise de Everett Shwartz. Indépendamment du fait que cela soit attribué à son professionnalisme ou au fait qu’elle ait peu d’attirance envers les hommes en général, j’apprécie. « Dans le genre à tout écraser », je réponds, refusant la coupe de champagne d’un serveur passant. La dernière chose dont j’ai besoin, c’est que ma langue se délie et libère mes pensées dans une pièce où se trouvent tous mes collègues. Ce que Giliane a sur les lèvres comme tic me dit qu’elle lit, malgré tout, entre les lignes. « Alors, tu penses quoi de lui ? Nous autres n’avons pas eu autant de temps que toi pour nous habituer à ses changments. » Pas assez, p****n, je ne le dis résolument pas. « Il est beaucoup déterminé à ce poste. Un vrai passionné », je me permets, faisant tout pour être diplomate. Cette diplomatie a le goût de cendres dans ma mouche, étant donné qu’il s’agit de Everett Shwartz. Malgré le fait que l’effort semble futile, je n’essaie pas vraiment de me convaincre que la vraie raison derrière ma magnanimité est l’entreprise et la renommée de mon paternel. « Ah ça ! C’est bon à savoir », fit Giliane en faisant de la tête et en sirotant son vin. « Je me dis que la grande majorité des notres s’attendaient à ce que tu sois la prochaine présidente après ton père. » Moi de même, je n’ai qu’une envie c’est de le crier. À la place, je souris et résiste pleinement à nouveau. « Il y a encore le temps. » Giliane froncent les sourcils et ils tressautent jusqu’à ses cheveux. « On dirait presqu’une menace. Est-ce que tu complotes quelque chose d’abominable de sitôt ? » Dans son sourire je sens qu’elle n’est pas serieuse. J’espère simplement que mon propre visage ne trahit pas que ce n’est pas mon cas. « Bof qui sait ? La soirée n’est qu’à son début. » « Et l’avenir est très mystérieux pour nous. Je veux bien boire ça. » Giliane finit son verre et prend la direction des toilettes. Ce qui est projeté au loin sur le mur attire mon attention. Un diaporama tournant accompagné d’une série de musiques classiques douces fait défiler image après image des événements des trente dernières années. L’un des pique-n****s de printemps de l’année dernière se dissout pour devenir Père, beaucoup plus jeune et coupant le ruban à la porte du siège social nouvellement rénové. Celle-ci se fond ensuite vers une image de Père avant que je sois née, serrant la main d’un homme que je ne reconnais pas. Peu de temps après il s’en va, accompagné par ses assistants. Un tonnerre d’applaudissement rugit dans la pièce au même moment. Une autre photographie au mur me montre en tant que jeune fille, tenant une coupe de champagne avec un visage sérieux entre dix des associés de mon père. La robe en soie rose était mal adaptée pour un visage sombre comme le mien. Les années passant, j’ai au moins appris à mieux m’habiller. Pour cette soirée, je me suis vêtue pour la circonstance. Après mes dix sept ans je n’ai pas beaucoup grandi, l’ensemble chemisier noir à manches courtes et jupe crayon que je portais à l’enterrement de ma grand-mère il y a sept ans me va donc toujours comme un gant. Personne d’autre que Père ne prendra conscience de cette signification, et c’est justement pour cette raison qu’à cette soirée, je les ai porté. Je constate tardivement la présence qui approche derrière mon épaule qu’une fois qu’une voix basse et rauque se faufile jusqu’à mes organes d’audition. « Je me demande qui devrait se sentir le plus léger par la disparition de ton père, moi ou Belvida de l’équipe événementiel ? » Non, il n’est pas question que je le regarde. Je ne vais même pas tressaillir. Je me réprimande pour ne pas avoir maintenu ma garde, mais honnêtement, je suis simplement partie du principe que Everett Shwartz et moi partagions le désir mutuel de rester aussi loin de l’autre que possible. Pourtant le voilà, derrière et non loin de moi, chuchotant au creux de mon oreille. « Je me serai attendu à ce que quelqu’un comme toi soit offensé par la santé déclinante d’un vieil homme. » Il glousse, et son éraillement hérisse les poils de ma nuque. « Touché. » En lui cédant je tombe dans le piège, et je tourne mon visage vers lui. Au milieu de tant de personnes, il peut difficilement montrer son vrai visage. À la place, Everett Shwartz me donne un sourire facile qui brouille tellement ma sensibilité que je me retourne immédiatement vers ce qui est projeté sur le mur. « Comment as-tu trouvé le vin ? », demande-t-il en s’avançant jusqu’à ce que nous nous retrouvions côte à côte. « En temps normal, je ne m’inquiète pas de ce genre de choses, mais je dois admettre que c’est un excellent choix. » « Non, je n’y ai pas goûté », répondis-je, en lui jetant un coup d’œil latéral. Mais qu’est-ce qu’il est en train de faire ? « Je te le recommande, vraiment. À moins que le millésime ne soit pas à la hauteur des standards de Sa Majesté ? » « Tu en as vraiment du culot de venir me parler de standards. » Il gronde à nouveau de rire, et cette fois la chair de poule recouvre mes bras. C’est quoi ce bordel ? « Tu es saoul ? » « Certainement pas. Et d’ailleurs, mes standards sont excellents, je te remercie. » J’ai une envie extrême de faire preuve de ne serait-ce qu’un peu de mesquinerie, mais trois de nos collègues baissent la tête, nous saluant légèrement. Emma des ressources humaines s’attarde un moment, semblant vouloir s’adresser à Everett avant que les autres ne l’emmènent. Au moment où je le regarde, je suis surprise de constater qu’il ne semble pas davantage satisfait de l’attention qu’il a durant cette soirée. « Tu as pris connaissance de ce qu’ils avaient sur la liste ce soir ? Un karaoké. J’espère que tu vas chanter pour nous. Tu pourrais faire preuve d’un peu plus d’humilité, ne penses-tu pas ? » « Y a-t-il un but derrière tout ce harcèlement ? », je marmonne, levant ma main pour saluer le responsable des données de l’autre côté de la pièce. « Stoppes, maintenant. Tu sais mieux que personne que toi et moi devons avoir l’air d’être des amis. » Everett se faufile devant moi avec un sourire de canaille. Lorsque je fais le point de ma propre expression, je me rends compte que je suis curieusement parvenue à conserver un demi-sourire parfaitement placide. D’extérieur, nous devons en effet sembler être plutôt amis. Pris dans une conversation, partageant des sourires sur le vin lors d’une fête. Nos voix sont bien trop basses pour que qui que ce soit découvre la véracité du problème. « J’imagine l’audace que te demande le fait de t’attendre à ce que je sois amicale avec toi est à couper le souffle. » « J’ai donc saisi ton souffle ? » J’ai un ricanement à travers mon nez. Ce qui ne fait que l’amuser davantage. « Je ne sais pas pourquoi notre relation t’importe tant. Tant que nous sommes civils l’un envers l’autre et que le travail ai fait, en quoi est ce si important que nous soyons des amis ? » « Tu n’entends pas beaucoup de rumeurs au bureau ? », demande-t-il. Mes pensées en la matière doivent s’être fait véhiculer par mon expression, puisque son sourire devient malicieux. « Evidemment que non. Eh bien, si tu n’es pas le bénéficiaire de rumeurs, alors tu peux être certaine que tu en es le sujet. » Maintenant, je constate l’air de suffisance auquel je m’attendais. Everett prend une gorgée de son vin blanc et glisse son autre main dans sa poche. La chemise bordeaux boutonnée de Everett, rentrée dans son pantalon noir, s’étend sur sa carrure avec une tension parfaitement ajustée. Pas suffisamment serrée pour paraitre difforme, mais de toute évidence cousue précisément pour son corps, il a vraiment l’air d’un professionnel coquet. Je dois admettre, à contrecœur, que la raison pour laquelle la moitié du bureau est éprise de lui est évidente. Il est grand et trapu, avec un visage finement ciselé et un air d’autorité qu’il est impossible d’ignorer. C’est bien dommage qu’il ne soit pas vrai. En dépit de tout, je suis tout ouïs en face de lui. Bien que je déteste l’admettre, il n’a pas tort sur ce point. C’est un point mineur, mais ça en reste quand même un. « J’aimerais mieux que les rumeurs qui circulent parlent d’une mauvaise relation entre nous plutôt qu’une bonne », dis-je en souriant. Il me retourne l’expression avec une grande méchanceté. « Vois tu, je pense que tu devrais arrêter d’être autant en colère contre moi un jour », murmure-t-il. « J’aimerais te dire que ce niveau d’animosité ne peut tout juste pas durer dans le temps. » « Je te le concède. Si quelqu’un doit savoir quelque chose comme ça, c’est bien toi. » Ses yeux se plissent à moindre mesure. « Tu n’en connais pas la moitié, ma chère. Tu veux boire quelque chose ? » J’enfonce mes deux mains dans mes poches et incline mon menton dans sa direction. « Je préfèrerais manger de la terre qu’accepter un verre venant de toi. » Au moment où une voix forte brise le vacarme de la pièce, ni Everett ni moi ne flanchons de la façade agréable de notre face-à-face. « Si vous voulez bien prendre place, le diner sera servi dans cinq minutes ! » Pendant que les gens se déplacent autour de nous en direction de la salle de diner, Everett se penche de quelques centimètres pour murmurer plus près de mon oreille. « Je ne pensais pas être le genre d’homme qui trouverait un jour l’hostilité attirante, mais tu es plutôt sexy quand tu es énervée. » Il contourne ma personne pour ensuite suivre la foule, discutant avec Belvida et Yann des ventes. Une voix à côté de moi me fait presque sursauter. « Est-ce que tout se passe bien ? », me demande Giliane en me donnant un petit coup de coude. « On dirait que tu as vu un fantôme. » Si je voyais un fantôme ça serait moins choquant que les mots de Everett. Je laisse Giliane m’accompagner jusqu’à une table où mon nom est placé à côté de celui de Père. À ma surprise, il est encore présent, mais légèrement avachi dans sa chaise, à la tête de l’une des tables. Des bougies vacillent au milieu, projetant une ombre hantée sur son visage lorsqu’il lève ses yeux vers envers mes yeux.
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