J’ai juste eu le temps de m’apercevoir que sous mes airs d’athéiste revendiqué, j’applique le bon vieux schéma ecclésiastique qui consiste à expier ses fautes à travers l’auto-flagellation de circonstance, moi et mes convictions purement judéo-chrétiennes ! Comme quoi le diable ne m’a pas encore tout pris. Enfin, triturer mes émois dans tous les sens ne m’a pas aidé à grand-chose. Aujourd’hui, je reste fataliste devant le poids écrasant qui m’assaille, je ne réfléchis plus, je laisse le temps faire le reste. Cette affliction, que je m’octroie, me permet de continuer à vivre avec ma carcasse ambulante, avec le fardeau apocalyptique de mon âme en feu qui déverse sa lave à coups de mots repentis d’être à ce point salvateurs et libérateurs.
Oui, dans le bouillonnement de mon être il n’y a qu’une issue réparatrice, l’écriture. Elle me permet de convertir la peine en chagrin, de sublimer l’amour en mélancolie, d’excommunier la souffrance en tristesse, d’exorciser les blessures en cicatrices. Les métaphores choquent le soupçonnable, le coupable, l’irrévocable, et tout ceci enfante une dose nébuleuse de supportable, d’acceptable, de soutenable. Les mots pour aseptiser l’insupportable, l’alcool pour cautériser les plaies. Vivre avec en repoussant l’atrophie des conséquences, toutes les phrases comme des barricades à ma mémoire accusatrice, et le gin comme un voile opaque sur les images stigmatisant mes fautes.
Qu’ils soient lus ou écrits, les paragraphes sont indissociables, inséparables, d’une résonance sans fin, d’une complémentarité indéfectible. Il faut que je m’abreuve de syllabes pour ensuite les distiller, les faire miennes, qu’elles me soient proches avant qu’elles me soient propres. J’ai toujours eu cette attirance pour l’écriture, mais là, j’avoue que c’est mon salut, le seul aspect de moi qui me mérite encore, le moment génial où justement je sors de mon être pour rentrer dans leurs âmes.
Je deviens le récit, les personnages parlent et agissent à mon corps défendant, à mon insu, ils manient le stylo à leurs guises, et s’inventent eux-mêmes pour mon plus grand plaisir. Que de mots étalés, de feuilles éparpillées, pas le temps de ranger, d’agencer, non, écrire encore et toujours ! Des nuits entières à dévorer des lignes ou en fabriquer, à les disséquer ou les créer. Mes livres et mes écrits, voilà tout ce qui me reste et me rattache encore à la vie, c’est le seul lien entre l’avant et l’après, et je sais pertinemment que si je dois être sauvé, ce sera par les armes métaphoriques et les remparts syntaxiques qui m’auront protégé et épargné. Le tout distillé par l’alcool qui m’aide à digérer le peu qui me reste encore en travers de la gorge. Je m’oublie à travers les mots qui amenuisent les souvenirs, et je me noie à travers le gin qui dévaste les cauchemars, bref, mes deux afflictions m’aident à vivre avec le coupable, à le repousser juste pour ne pas le renier, à l’accepter juste pour continuer à respirer un tant soit peu, vivre en se laissant souffrir, et mourir en se laissant ressusciter.
****
Le jour se pointe vers les six heures. C’est le moment où je m’écroule, ivre de mélanges chimériques. Le réveil comme tous les jours dans l’après-midi, un supplice où je fonce aux chiottes, l’estomac complice, mais plus qu’irrité, le foie conciliant, mais plus qu’abusé. La sonnette de l’entrée me pousse à me sortir la gueule d’entre la cuvette. La mère Da Cerva certainement, j’ouvre désabusé, la mine déconfite, torse nu et le pantalon en vrac. Je tombe alors non pas sur la mère, mais sur la fille Da Cerva !!?? Samantha, une minette d’une vingtaine d’années à peine, m’expliquant avec toute l’aisance et le sans-gêne qu’elle dégage, qu’elle remplace sa mère pour les ménages, elle en a de plus en plus, elle la soulage en partie, ce qui lui permet en même temps de gagner son argent de poche en bossant à domicile sans plus être obligée de payer ses études en s’échinant dans les cuisines d’un fast-food.
Elle reste surprise comme amusée de me surprendre à moitié à poils ! Non pas que le spectacle soit digne d’un “chippendales” affûté, au contraire, ça fait des lustres que je n’ai pas fait la moindre seconde de sport. Du temps de ma splendeur passée, je me devais de donner le change, vingt années d’écarts avec ma p*****e, il fallait bien que mon corps réponde à ses critères de “jeune vieux beau”. Deux soirées par semaine de suées intensives dans une salle de gym hyper tendance, où le stretching se mesurait au cardio-training, autant dire que j’avais séché quelque peu ma bouée abdominale digne d’un quarantenaire bien dans sa peau simplement préoccupé de ne pas finir bedonnant, et surtout préoccupé de donner le change, de diminuer autant que faire se peut l’écart d’âge, dérisoire quand j’y repense.
Encore un peu, et elle m’aurait traîné chez un chirurgien esthétique pour me cisailler le visage, j’aurai alors fini la gueule lisse et sans plus aucune expression comme tous ces adeptes en mal de jeunesse ! Après mon régime monastique gin-pizzas, j’ai récupéré un corps digne de mes quarante-huit balais, plus cachalot naissant que baleine accomplie, un corps qui a vécu, bon gré, mal gré, et puis je m’en fous. Aujourd’hui, le paraître est bien le dernier de mes soucis, comme son regard d’ailleurs, qui semble s’attarder sur mes tatouages, lubie entamée avec mon ex-femme comme un signe commun, une envie partagée, le premier comme l’ultime.
C’était sans compter sur la fougue de ma p*****e qui s’est empressée d’en rajouter une poignée. Le haut des deux bras peints, vestiges du “jeune vieux beau”, me rappellent sans cesse au bon souvenir de ma conne comme l’humiliation suprême, indélébile autant que débile, grotesque aujourd’hui autant que grandiloquent hier. J’ai compris à quel point je me suis renié, je crois qu’il n’y a pas pire que de vouloir camoufler son âge, maquiller la vérité. J’ai gagné ça aujourd’hui, je fais sans problème ma quarantaine bien trempée, les tempes grises sondant des cheveux longs parsemés de blond d’être à ce point hirsute, la gueule ravagée de cernes que le chagrin a creusés comme des sillons, fagoté comme un clochard dépravé, je suis défait, mais tellement en phase avec celui que je suis réellement. Elle rentre sans y être invitée, s’avance d’elle-même vers la cuisine avec quelques compliments du style.
“Sympa les tatoos ! Surtout le tour de bras ! J’arrête pas de tanner mon copain pour qu’il s’en fasse un, mais ce n’est pas son truc ! C’est où les produits d’entretien ?” Waouh, je suis plus habitué à tant de vie d’un coup, ça va trop vite pour moi, d’autant qu’elle enchaîne d’un sujet sur l’autre. Je reste quelque peu interdit, elle n’a pas froid aux yeux je me dis, elle est simple et directe comme sa jeunesse le lui impose, elle me fixe étonnée de me trouver sans réaction. Je me reprends pour lui indiquer le placard à balais. Son regard s’attarde à nouveau sur mon torse avant qu’elle ne s’affaire courbée sur les produits d’entretien. Son jogging taille basse se détend alors quelque peu, juste le temps que je remarque à mon tour le large tribal qui orne ses hanches.
“Pas mal le tien aussi !” Fis-je en désignant d’un geste son tatouage. Ça m’est venu comme ça, machinalement, mes yeux suivant ses fesses s’agenouillant devant les détergents. Je me détourne impassible, un bien amusé de l’acuité toujours improbable de mon regard. Mais, ça ne la gêne pas le moins du monde au contraire, elle me jette un petit regard rieur et satisfait, pas mécontente de constater que ses courbes de post- adolescente peuvent attirer un vieux briscard comme moi.
Je préfère me réfugier sous la douche, au moins je serai tranquille, ce n’est pas l’endroit où elle viendra me chercher. Je me requinque quelque peu sous l’eau docile et réparatrice. Je ressors un peu plus neuf et dispo, me pose sur mon futon fané, courbé sur les feuilles éparses que j’ai gribouillé cette nuit. Encore quelques virevoltes autour de moi qui restent avachies avec mes torchons entre les mains que j’essaie tant bien que mal d’agencer, et elle me libère. Elle prend congé non sans un dernier conseil déplacé sur je ne sais plus trop quoi d’ailleurs, l’essentiel étant qu’elle se taille et me laisse tranquille.
Je n’en reviens pas, elle m’a laissé “K.O” pour le compte. Je reste quelque peu groggy, je me dis simplement que la prochaine fois qu’elle vient, il faudra que je me casse vite fait, si je ne veux pas qu’elle m’en mette plein le crâne à nouveau. C’est encore tout encombré de son image, que je tourne mon regard vers mon “PC”, comme ça, machinalement, ça me revient ! C’est bien sur le peu de soin que je lui accorde qu’elle m’a pris la tête avant de partir. C’est vrai que je ne lui concède que peu d’intérêt.
Le strict nécessaire pour me tenir relié au monde extérieur, vu que ma télé “home-cinéma”, écran plat et tout le toutim a aussi fini aux puces, et pour souiller quelques kleenex de temps en temps, quand le désir prend son courage à deux mains pour me soulager un peu. Je surfe donc de sites d’informations en sites de cul, sans oublier quelques achats de livres en ligne, le seul luxe que je m’autorise encore. Je l’utilise sans ménagement je l’avoue, je le dégage aussitôt l’affaire faite, parterre en vrac c’est sa meilleure place, vu qu’en général je finis affalé sur un coin de futon à moitié débraillé. C’est drôle comme une é*********n remet les idées en place, ça rassérène, calme, relaxe, et ça me montre surtout que ma carcasse est toujours reliée aux battements de mes sensations.
La semaine d’après, la sonnette retentit à nouveau, cette fois j’ai anticipé le choc. Il ne me reste plus qu’à dégoter un tee-shirt, et je file le plus rapidement possible avant qu’elle ne me bouscule à nouveau. “Dites !” M’interroge-t-elle, en me croisant, tout en m’accrochant le bras, “les clés, je les dépose en bas chez ma mère quand j’ai fini” “Ouais, c’est ça !” Je réponds. “Ok ! Alors à bientôt !” Et, elle s’envole.
Je me suis juste entendu grogner un semblant d’au revoir, troublé que je suis par l’attitude décomplexée de cette gamine. Je rêve, où elle vient de jouer du “Wonderbra” devant moi, innocente qu’elle était à se préoccuper de mes clés tout en me caressant le bras. Je me dis que je fabule, peut-être, qui me trouverait intéressant franchement ? Certainement pas une gamine qui a tout pour elle. Une silhouette gourmande enrobant un cul joliment ferme et bombé, pas mince, mais plutôt plantureuse et généreuse, des yeux noirs et espiègles ornant un visage lisse et mignon, un nez charmant et droit, une bouche charnue juste ce qu’il faut, un teint plus qu’hâlé assez mat, savamment saupoudré, des cheveux noir de jais judicieusement ondulés en une cascade délicieuse tombant jusqu’à l’orée du dos.
Bref, une allure simple des plus ravissante, comme un fruit juste assez mûr pour qu’on le croque à pleines dents. Je suis trop vieux pour ce genre de cueillette, j’ai déjà donné en plus, et puis, certain que le vioc dépravé s’est encore laissé prendre par son imagination débordante. J’avoue que je devrai m’immoler sur le champ après de telles pensées, m’auto-flageller sur l’instant, mais je me dis que je me suis peut-être assez mutilé comme ça, après tout, j’ai joué, j’ai tout perdu, et c’est bien assez pour ne pas rajouter plus de culpabilité qu’il n’en faut. Soulagé, c’est bien le mot, non pas d’être attiré par Samantha à proprement parlé, mais plutôt de ressentir à nouveau, d’avoir la vague impression que la fatalité est maintenant la seule attitude à avoir.
La fatalité, à défaut de la culpabilité. C’est la première fois que j’y pense, que je m’arrête un tant soit peu sur ma vie. Jusqu’à ce jour, j’ai constaté, analysé, vu, ressenti, touché, vibré ma déchéance et ma chute. J’ai touché du doigt le pire en me faisant pourrir et renier par les miens, j’ai ressenti le divorce non seulement de ma femme, mais de tout ce qui me rattachait à ma vie d’avant, j’ai vibré en perdant mon boulot en un temps record, j’ai constaté le vide abyssal autour de moi, j’ai analysé que je ne suis pas grand-chose, et j’ai vu que, tout au long de ces quelques mois, je me suis oublié bien plus que de raison, au point de ne plus rien vouloir, rien devoir, au point de ne plus m’émouvoir pour ne plus me voir.
Autant dire que pour moi, une branlette hygiénique vaut plus que tout autre épanchement physique. Je me suis tellement bien oublié que j’en ai mutilé psychologiquement mon corps, que j’ai anesthésié la partie sensitive de mon cerveau, ne plus rien ressentir, pourquoi ? Pour qui ?! Autant de questions qui ont servi d’alibis à ma castration évidente, prépondérante et fédératrice dans mon processus d’autodestruction.
Aujourd’hui, tous ces atermoiements remontent à la surface, je ne sais pas à ce stade ce que je vais faire de cette boue visqueuse qui repeint mon cerveau, mais j’aime à me dire qu’il faut remuer la merde avant de pouvoir l’évacuer. Avec une once de recul, je m’aperçois qu’il faut que je me détache de ce passé si présent, que je réapprenne à penser aujourd’hui et non hier, que je me réinvente, que je vienne, devienne, ou redevienne. Que l’instant est aussi important que l’avant, mais bien moins que l’après, que le rire est pour bientôt et non plus il y a longtemps, que sentir et ressentir d’autres parfums, d’autres nectars, d’autres goûts, d’autres attirances, n’est plus ancien, mais bien nouveau, que c’est et non plus c’était, et même si c’est moins drôle ou moins passionné, ce sera, tout simplement.