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Je décide donc de remettre ma pendule à l’heure, ce n’est pas “je m’aime, donc je suis”, c’est plutôt “j’essaie, donc j’essuie”. Autant dire que ça fait quelques semaines que j’expérimente, et ces explorations me mènent tout droit à quelques situations connues alors, mais égarées depuis. Entre deux visites de Samantha, avec laquelle on s’apprivoise plutôt bien que mal je dois dire, c’est le jour où je ressors les baskets, la panoplie du jogger fou, et je m’en vais par-delà le bois de Vincennes, à quelques encablures de ma résidence grand standing, car ma p*****e, en bonne citadine citoyenne et altermondialiste de façade, elle suivait la mode, se devait de respirer tout en étant proche de Paris. Plus qu’une bonne suée, j’ai failli carrément y rester ! Mon corps a grincé de tous les côtés, mon cœur a presque jailli tellement qu’il cognait.
J’en reviens fourbu, presque incapable de grimper les quelques escaliers me séparant de mon appart. Pour quelqu’un qui voulait s’essayer à ressentir à nouveau, là, ça va au-delà de mes espérances ! J’ai ressenti que j’avais toujours un corps, que je pouvais toujours mourir, que ça fait un bien fou d’avoir à nouveau les tempes qui raisonnent d’un trop plein de fatigue. J’ouvre la porte avec l’espoir de m’affaler le plus tôt possible, quand je l’aperçois penchée sur quelques feuilles de papier. Je savais bien que Samantha devait passer aujourd’hui, mais je pensais qu’elle était déjà partie à cette heure. Non seulement elle n’était pas partie, mais en plus, je ne pensais pas qu’elle faisait le ménage assise, en lisant de surcroît ? “Vous écrivez ?” me dit-elle, nullement gênée d’être surprise ainsi, en me présentant les feuilles de papier froissées entre ses mains. “J’en ai bien peur !” Je rajoute, hirsute et transpirant.
J’ai juste le temps de prendre une serviette au vol pour me sécher un peu, qu’elle me précise alors qu’elle s’est permise, qu’elle est désolée, mais que depuis le temps qu’elle voyait les feuilles étalées sur la table basse, elle n’a pu s’empêcher. Elle ne peut s’empêcher de lire quand elle aperçoit ne serait-ce qu’un mot, une phrase, un paragraphe, un flyer publicitaire, aussi bien qu’un pavé de plusieurs centaines de pages. “C’est convulsif chez moi !!” tente-t-elle pour justifier son attitude.
Puis, elle s’étend sur les bienfaits de l’écriture, qu’elle écrit aussi à ses heures, que d’être en licence de lettre l’oblige à dévorer des tonnes de livres, chose qu’elle adore d’ailleurs. Je reste déconcerté par tant d’audace, de sans-gêne, d’aisance, décontenancé par tant de naturel. Je l’ai surprise arborant mon intimité sans que ça l’émeuve le moins du monde ! J’ai mis toutes mes turpitudes dans ses pages, et c’est moi qui suis embarrassé plutôt qu’elle, qui continue de palabrer tout en se déplaçant vers la bibliothèque, le seul coin de l’appart à peu près potable, auquel je fais attention.
Elle commence aussitôt à commenter tel ou tel livre, à s’épancher sur tel auteur, à adouber untel plutôt qu’un autre, à me demander mon avis sur certains passages, bref à m’intéresser tout en étant intéressante. J’avoue que c’est la première fois que j’échange sur les mots, qu’il m’est donné d’émettre un avis, de dire pourquoi j’aime, j’adore, j’idolâtre, je suis touché, ou révolté. C’est un exercice des plus grisants, on se prend au jeu tous les deux à disséquer cette expression commune. Cette exhibition littéraire m’amuse, m’excite même, et cette exaltation que l’on diffuse, que l’on distille, galvanise cette sorte de strip-tease romanesque qui l’emporte sur la raison. On ne calcule plus, on devise, on ne divise plus, on brûle. On se consume à tout ce que les livres nous donnent, à tout ce qu’ils nous transmettent, effeuillant chacune des œuvres répertoriées.
Samantha découvre alors mes instincts poétiques, mes inspirations du XIXème, et mes afflictions aux textes érotiques voire aux effluves pornographiques. Elle s’attache à être un brin savant, un tantinet déroutant, un poil bienveillant, surtout fascinant, mais carrément intrigante quand elle m’avoue qu’elle a aussi un faible pour “l’érotisme intellectuel”, ”le porno spirituel” selon ses propres termes !?! “Les films, les photos, toutes ces images qu’on nous impose, ça ne m’intéresse pas du tout !! L’excitation vient de l’imagination, émane de l’âme !! C’est ce qui est écrit qui façonne nos fantasmes, et si l’on vit l’écrit, alors il est beaucoup plus facile de ressentir !! Vous ne croyez pas ??!!” Et, comme s’il fallait pimenter l’ardente lueur de ses yeux, elle rajoute qu’elle s’y est appliquée sur quelques essais ordinaires, lors des séances d’écritures passionnelles et passionnées.
Si je ne crois pas ? Mais, bien sûr que je crois, je crois même plus que de raison. Et même si je reste un mec comme les autres, érectile à la moindre esquisse féminine, je ne peux qu’approuver sa démonstration. C’est d’ailleurs pour ça, moi aussi, que j’aime à en décrire certains passages. Je trouve que le sexe est on ne peut mieux dévoilé sous l’apanage d’un mot, d’une syllabe. S’entrouvre alors un rythme propre qu’impose ce ballet de sensualité, de la lueur d’une phrase qui incite à la teneur d’un paragraphe qui excite. Elle acquiesce, je rajoute alors, comme pour nous justifier, que rien n’est imposé, on n’est pas agressé par la transgression, mais plutôt transporté par elle. L’interdit n’est alors plus un feu auquel on se brûle, mais, bien un jeu auquel on capitule. C’est l’imagination qui rend l’image supportable, et non l’image qui rend l’imagination insupportable.
La connivence est alors à son comble entre nous, les minutes et les heures s’étalent, j’ai juste le temps de prendre une douche, boire quelques bières, commander une pizza, que la nuit s’installe paisible et majestueuse. C’est l’instant où les divagations artistiques nous poussent vers les songeries inquisitrices. On glisse inexorablement vers l’exploration de nos vies, de mes vertiges infidèles à ces malaises parentaux. Je lui explique comment on se casse la gueule en une coucherie, et elle, comment on se construit en ayant pour père qu’un procréateur qui a pris ses jambes à son coup dès la grossesse. J’ai devant moi maintenant bien plus qu’une midinette écervelée, plutôt une adulte qui me confesse alors que je m’épanche, et que je console alors qu’elle se répand. On se confie d’égal à égal, et curieusement, le fait de ne pas se connaître nous impose le fait de ne pas se juger, juste s’écouter pour comprendre, évacuer pour se détendre.
Et, ce n’est que très tard, comme surprise d’être encore ici à disséquer sur mon futon pourri, qu’elle me plante, et décide de s’envoler aussi légère et distante qu’une plume. J’en souris dès qu’elle a fermé la porte. Drôle de fille je me dis, profonde et mélancolique autant que frivole et joyeuse, un savant mélange entre la jeunesse et la maturité. En plus, ça m’a fait un bien fou, ça fait une éternité que je n’ai plus parlé comme ça. Ce n’était pas un jeu de séduction, plutôt un ballet de sincérité, on en viendrait pas aux mains quand même ?! Je ne crois pas, et tant mieux. Je ne vois pas ce qu’elle pourrait désirer d’un vioc comme moi, d’autant que j’ai déjà vu son copain, un beau mec bien balancé, elle ne gagnerait vraiment rien au change, c’est plus un rapprochement d’âme.
Et, ce rapprochement, au cours de cette soirée inopportune, m’a redonné inconsciemment un brin de confiance en moi, m’encourageant à continuer d’aller de l’avant, vivre à nouveau. Maintenant, pour respirer sans plus aucun artifice, il reste l’essentiel à aller chercher, ce regain de vérité sociale qui nous fait tenir sur nos deux guibolles, un boulot !! C’est ce qui rétablit l’équilibre entre confiance et respect de soi, qui vaut que l’on se cherche dans une glace et non plus que l’on se fuit, que l’on s’étale et non plus que l’on se réduit. Ce serait une revanche sur mes renoncements pour que reluisent à nouveau mon âme et tous mes sens. Il faut m’y voir à deux heures du matin, encore tout embrumé du parfum de Samantha, nonchalamment d’abord, et vite fiévreusement, je me mets à tapoter sur quelques sites de recherches d’emplois.
Je passe machinalement sur quelques offres ennuyeuses d’être à ce point ordinaire. Si j’ai acquis quelque chose durant ma traversée du désert, c’est bien que je ne veux plus de cette normalité qui fait frémir. Quitte à ce que je meure de n’être qu’un clochard moribond, plutôt crever d’originalité, que vivre de banalité. Je ne veux plus plier sous le poids du raisonnable, du soupçonnable, du coupable, de l’irrévocable. Je veux me déployer sur les ailes de l’improbable, de l’intolérable, de l’indomptable, du remarquable. Je veux m’évader de cet emprisonnement social et bien-pensant, de ces opportunités banales d’être altérables, interchangeables. Pas très productif tout ça, à force de vouloir sortir à tout prix des sentiers battus, il ne me reste pas grand-chose à saisir. Je me dis que demain, ce sera mieux, et je m’endors aussi docilement qu’un chien dans sa niche.
Je ne vous dis pas la surprise au réveil ! Première fois depuis des lustres que je n’ai pas besoin d’avoir “quatre grammes” pour dormir, c’est la rédemption annoncée où je m’y connais pas ! Je ressors mon “PC” avec toujours cette envie d’en découdre avec un boulot, d’autant que ma nuit réparatrice m’a mis d’humeur tonique. Toujours ces satanées offres indigestes, quand j’en viens à focaliser simplement sur l’attractivité de l’annonce en elle-même, aussi farfelue et incongrue soit-elle.
Je m’attarde sur quelques pubs aussi étranges que peu explicites, cliquant sur des liens impalpables autant qu’énigmatiques, j’ai tellement envie de sortir des sentiers battus que je m’y perds plus qu’autre chose. Une signalétique finit par capter mon attention, une association pour le bien être du corps et de l’âme, je crois, “Eros Agora”. Rien que le nom laisse perplexe, mais j’avoue que c’est un dosage habile alliant couleurs et textes dont on a du mal à se détacher, un savant mélange qui captive l’œil et l’éblouit. Aussi incroyable et absurde que cela puisse paraître, je reste obnubilé par la disposition hypnotique du site, comme s’il fut élaboré par un de ces spécialistes du comportement, “pseudo-psy” en mal de secte, à la conquête d’adeptes fragiles et crédules.
Malgré tout, il faut bien reconnaître que c’est un métissage irrésistiblement attirant, comme une mer dont la clarté vous attise vers le large, une lueur affriolante d’être à ce point envoûtante, désarmante. Sensations bizarres sur la page d’accueil, une sorte de séduction fortuite où l’exotisme se complaît avec l’érotisme, qui se substitue à l’ésotérisme. Un brassage des plus brillants, c’est fou ce qu’un message aussi adroitement distillé peut enflammer non seulement l’âme, mais activer le corps, débrider la chaleur, et pigmenter la curiosité. Je ne saurais l’appréhender mieux, l’explorer de façon plus explicite, le relater de manière plus précise, essayer de me dire que c’est un attrape couillons, mais c’est comme ça, l’excitation est là, soupçonnable et pourtant si immédiate, fulgurante, ineffable.
Je clique sur les fenêtres qui se présentent non sans frénésie, lorsque j’aperçois une page précisant quelques offres d’emplois aussi disparates et différentes que “coiffeurs” ou “esthéticiennes”, “animateurs sportifs” ou “animateurs conférenciers”. Ce dernier point m’interpelle et m’intrigue, au point que j’en détaille le contenu qui se base beaucoup sur l’expérience professionnelle, que ce soit en relations humaines, en animation de réunions. Minimum dix ans d’expérience, ils ne plaisantent pas. Pour moi, c’est bon, j’ai sué quinze piges dans des salles de formation.
Les similitudes se fondent et se confondent avec mon métier d’avant, le principal étant d’être capable d’électriser une foule, de charmer une assemblée, de l’endoctriner, si je lis bien entre les lignes. Tout ce dont j’étais affublé au temps de mes envolées verbales appréciées. Je ne réfléchis que quelques secondes, après tout, c’est bien ce que je recherche non ? De l’original, du surprenant, après tout pourquoi pas. Au pire je me vautre, et alors !
Caché derrière mon écran sans plus de gênes d’être démasqué, je me lance. Je réponds à l’adresse “e-mail” invitant à poser sa candidature. Je fonds sur les questions qui interviennent après les présentations d’usage. Des questions fermées dans un premier temps, comme un test de personnalité, puis plus ouvertes, demandant une rédaction plus soutenue, d’autres carrément personnelles, intimes, qui me poussent vers mes derniers retranchements. Franchement épuisante comme séance, si c’était déjà fascinant, ça l’est d’autant plus après cette série de tests plus abracadabrants et sulfureux les uns que les autres.
La conclusion est dans la même lignée, car après avoir précisé que la réponse serait donnée dans une semaine environ, les rédacteurs notent qu’il serait tout à fait agréable, pas indispensable, mais fortement conseillé, de laisser une photo, voire une deuxième où l’on pourrait observer le corps, oui vous avez bien entendu ! C’est le terme employé, “observer le corps”, tout un programme. Je fouille donc dans mon disque dur pour dénicher une photo assez sympa, à jouer le jeu autant le jouer à fond je me dis. Je n’en trouve pas des masses, en y repensant, je crois que j’ai tout effacé en même temps que j’ai voulu tout brûler. Tout brûler, quand même pas, il me semble qu’il me reste l’appareil photo caméra dernier cri avec son trépied, cela fait partie des forts agréables moments avec ma p*****e, en particulier les séances pornos où on se filmait, et les photos de nues que j’ai prises dans des positions insoutenables. Ça, c’est sûr que c’est parti au feu, mais l’appareil quand même. Ah ! ça y est ! Derrière les fringues, je savais bien que je l’avais bazardé au fin fond du dressing.
Je me force donc à la jouer ténébreux, mystérieux, comme pour la photo de trois quarts où j’ose montrer les tatouages après m’être infligé quelques pompes pour que mes muscles soient un peu plus saillants, que la graisse se tende pour masquer autant que faire se peut le cachalot naissant pour laisser place à l’ex “jeune vieux beau”, ce qui peut être un avantage, je me dis. Plusieurs poses donc où je m’amuse littéralement à me la péter le plus lascivement que je peux. Quel con ! je sais ! Mais, qu’est-ce que ça fait du bien de se laisser aller comme ça, d’être ridicule et de l’assumer comme un jeu, comme une parenthèse salutaire. J’appuie sur envoi après m’être assuré que les photos soient bien chargées. Je reste satisfait de ce petit moment de pur bonheur, ça fait une éternité que je ne me suis pas senti aussi léger, aussi en paix avec moi-même.