— On ne va pas tarder. Même si c’est fin avril, la nuit tombe vite !
— Prenez quand même le temps de manger !
Cette fois, Jacques fit peu d’honneur au repas préparé par Simone.
— Tu ne manges pas… Pourtant, c’est du civet de lièvre attrapé par Marcel. Celui-là, comme braco, personne ne lui monte à la cheville ; tu t’en apercevras vite !
Jacques fit un signe d’assentiment de la tête, mais n’osa pas demander ce que pouvait vouloir dire braco. Il mangea chichement et ce fut bientôt l’heure du départ. Simone l’embrassa comme du bon pain, voulut dire quelques mots, mais un caillou dégringola dans le canal de sa voix. Elle toussa en vain pour le faire passer et préféra s’éclipser, les yeux mouillés. Fernand poussa un soupir et fit signe à Jacques de le précéder.
Dès qu’ils furent installés dans la carriole, ils parcoururent rapidement quelques rues de Braignac avant d’atteindre la campagne. De temps à autre, Fernand saluait avec de grands gestes ou lançait une réflexion sonore, si bien que tout le monde se retournait sur leur passage. Jacques, qui ne connaissait rien aux mentalités villageoises, ne pouvait deviner que son nom circulerait bientôt dans toute la ville et ferait l’objet de commentaires. C’était cette pensée qui poussait Fernand à en rajouter. Il montrait le gosse au grand jour et signifiait par là même qu’il était sous sa protection. Bien sûr, on n’empêcherait pas les langues de vipère de répandre leur venin, mais ça en atténuerait largement la nocivité. Au besoin, ses amis, et ils étaient nombreux, ne se priveraient pas de remettre les cancanières à leur place.
Gourmande, la jument de Fernand, avançait au trot ; les dernières maisons disparurent bientôt derrière eux. Jacques découvrit alors un monde insoupçonné que la pluie des derniers jours avait gorgé d’une force nouvelle. Les pousses vert tendre devenaient feuilles et les arbres, couverts de bourgeons, préparaient leur ramage sous le doux soleil printanier qui les réchauffait. Ils avaient à peine parcouru cinq cents mètres qu’ils aperçurent une bergère et son troupeau de moutons. Ils ralentirent et stoppèrent près du talus où la vieille se tenait assise. Et, pendant que Fernand lui demandait des nouvelles des siens, Jacques regardait le travail du chien qui rameutait les brebis les plus éloignées.
— C’est le gosse qui va chez les Dufour ?
— Oui, Marthe, c’est le petit Jacques.
— Il est bien chétif !
— Oh ! Pour ça, il ne faut pas s’en faire. Il se remplumera. La soupe de Geneviève est bonne !
— Tout de même, pauvre gamin ! Enfin, il aurait pu tomber plus mal !
L’attelage, bringuebalé sur les ornières gorgées d’eau, avait modéré son allure. Habituée aux accidents de terrain, la jument avançait à son rythme sans se préoccuper de son maître. Quant à Jacques, il était émerveillé par ce qu’il découvrait ; les circonvolutions des mésanges, leurs inlassables piaillements et leurs folles arabesques. Plus loin, un merle, le bec armé de petits rameaux, prenait pied sur la fourche d’une branche où se tenait sa compagne. Sur la gauche, un écureuil, surpris en train de grignoter, grimpait sur le fût d’un châtaignier, le panache de sa queue jouant avec l’ombre et la lumière qui filtrait entre les branches. Tout un monde bâti de lumières et de bruits les accompagnait tandis qu’ils glissaient sous les frondaisons au duvet vert tendre et hérissé des premières feuilles.
En observant Jacques, Fernand avait lui-même l’impression de redécouvrir un univers dans lequel il vivait pourtant depuis de nombreuses années ; il se laissa aller à fredonner comme si c’était la touche ultime à tant de beauté.
Les yeux écarquillés, l’enfant ne savait plus où donner de la tête. Il se sentait happé par ce spectacle qui ne semblait pas avoir de fin. Il savait déjà intimement que ce monde serait le sien.
— Holà ! Gourmande ! Arrête-toi donc !
La jument avait à peine stoppé que Fernand foulait déjà le chemin en regardant vers un toupet de bouleaux. Il s’arrêta près de deux grosses pierres et fit signe à Jacques de le rejoindre.
— Tu vois, ce grand cercle formé de feuilles disposées en litière ? Ça s’appelle un gîte. Une harde de chevreuils a couché ici, la nuit dernière.
Fernand allait rejoindre le char à bancs, lorsque son regard fut attiré par des excréments d’où une forte odeur d’urine s’échappait.
— On dirait bien une marque de loups, c’est leur façon de délimiter leur territoire.
En attendant le mot loup, Jacques se figea. Il regarda autour de lui, déjà vaguement inquiet. En même temps que le nom de l’animal, toutes les histoires entendues à l’école ou racontées par sa mère revinrent se télescoper dans sa tête. Il entendait les mots rebondir : «… c’est un animal très dangereux… Il n’hésite pas à s’attaquer aux enfants et à manger de la chair humaine… Rappelez-vous Le Petit Chaperon rouge… Il vient hurler à la mort les soirs de pleine lune… » Le corps parcouru de petits tremblements, l’enfant essaya de masquer son inquiétude en regagnant rapidement la carriole. Et cette fois, s’il regardait à droite et à gauche, c’était avant tout pour prévenir l’apparition d’une énorme gueule, la langue pendante sur des dents acérées et deux yeux de braise qui brillaient dans l’ombre.
Fernand venait de prendre conscience de sa gaffe et ce fut tout naturellement qu’il posa un bras protecteur sur les frêles épaules de son voisin, tout en avouant :
— Tu sais, on raconte beaucoup d’histoires sur le loup, mais personne ne sait au juste si c’est vrai ! Moi qui te parle, je n’en ai jamais vu en liberté. J’en ai entendu hurler, ça oui, ce n’est pas difficile ! Mais l’animal se tient au fond des bois et rares sont les personnes qui en ont aperçu un, surtout de jour.
Puis, pour donner plus de poids à ses propos rassurants, le maréchal-ferrant se remit à fredonner, manière de jouer l’insouciant. De toute façon, au fur et à mesure qu’ils avançaient, l’enfant avait un nouveau sujet d’inquiétude qui allait en grandissant. Comment serait la famille chez laquelle il allait habiter ? Pourvu qu’ils ressemblent à Simone et à Fernand !
Il n’eut pas longtemps à attendre. Ils venaient de quitter une allée de gros châtaigniers lorsqu’ils débouchèrent face à une prairie qui glissait vers une cuvette au creux de laquelle se dressaient trois petites constructions. La jument, habituée au trajet, poussa un petit hennissement auquel répondit un autre venant de la ferme. Et aussitôt une jument grise apparut, venant à la rencontre des arrivants.
— C’est la Grison, la sœur de Gourmande. Alors forcément, quand elle l’entend arriver, elle vient la saluer.
Ces mots, ruisselant d’amitié, firent du bien à Jacques et l’image inquiétante du loup s’estompa complètement. Ce d’autant plus qu’une chienne surgit telle une folle en aboyant joyeusement.
— Et voici Rouquine, la chienne de la ferme. Je crois bien que c’est la bestiole la plus rusée que je connaisse. Celle-là, elle s’y entend pour mener son monde par le bout du nez.
L’équipage finissait la descente et amorçait le petit virage, qui menait à une grande cour, lorsqu’un homme, le visage souriant, apparut sur un pas de porte.
— Voilà Marcel, le maître des lieux.
Fernand n’eut pas besoin d’en dire plus, l’homme solidement charpenté et jovial s’avançait déjà. Il tendit la main vers Gourmande, qui vint frotter son mufle contre la paume tendue, et lui parla doucement :
— Je t’ai préparé un petit seau avec ton menu préféré. Tu m’en diras des nouvelles !
— Tu trouves qu’elle n’est pas assez grosse comme ça ? Regarde-moi ce ventre ! On croirait qu’elle va mettre bas !
— Ne l’écoute pas, Gourmande, c’est un vieux jaloux ! Du moment que sa panse est pleine, peu importe ceux qui travaillent pour lui ! Comme tous les capitalistes, il ne pense qu’à lui.
Jacques écoutait cette fausse querelle tout en observant Rouquine qui, dressée sur ses pattes arrière, levait haut la tête dans l’espoir de mieux voir le nouvel arrivant.
— Bon, ce n’est pas tout ça, mais je te présente le petit Jacques, ton nouveau commis.
Marcel soupesa le gamin du regard, nota sa maigreur et son visage franc, puis, se doutant de la souffrance qu’il devait ressentir à être ainsi détaillé, il se fendit d’un vrai sourire de bienvenue.
— A la bonne heure ! Mais vous avez sacrément traînaillé, on ne vous attendait plus !
Puis, comme une femme venait de s’inscrire dans l’encadrement de la porte d’entrée, Marcel aida Jacques à descendre de son banc en lui recommandant discrètement d’aller dire bonjour à Geneviève. Le gosse, son petit baluchon à la main, s’avança, prêt à faire une bise, mais la femme lui tendit la main en maugréant un mot qui se voulait aimable. Décontenancé, l’enfant se tourna vers Fernand pour chercher du soutien, mais ce fut Marcel qui intervint afin d’effacer le sentiment de malaise qui s’était installé.
— Viens, je vais te montrer où tu vas loger. J’ai arrangé du mieux que j’ai pu. Je pense que tu y seras bien !
Le gamin suivit le maître des lieux et, quelques secondes après, ils entrèrent dans la grange. Ils longèrent une cloison en planches toute neuve et Marcel poussa une petite porte avant d’entrer dans un local.
— C’est provisoire !
Propre, remplie d’un lit et d’un semblant de coffre, la pièce nouvellement créée fleurait l’indigence. Et, tandis que l’enfant prenait possession des lieux, Fernand, le visage sombre, attira Marcel à sa suite. De son côté, Jacques cacha son sac dans le petit bahut et s’assit sur le lit qui crissa bruyamment. Il ne put s’empêcher d’établir une comparaison entre la chambre occupée la nuit précédente et l’endroit où il allait vivre désormais. De plus, le visage fermé de Geneviève n’incitait pas à un optimisme démesuré.
Il prenait conscience que son avenir ne serait pas rose lorsqu’il perçut des bribes de conversation : « Tout de même, la place ne manque pas… Tu connais Geneviève… ça ne durera pas… » Le reste s’effaça complètement avec l’arrivée de Rouquine, dont la queue frappait à intervalles réguliers les planches de la chambre. La langue pendante, elle interrogeait Jacques du regard. Malheureux, l’enfant tendit la main et, à ce signal, l’animal se rua aussitôt dans les bras accueillants. Là, toute frétillante, elle lui lécha le visage, posa ses pattes sur ses épaules pour plus de commodité et, comme si ce n’était pas suffisant, elle s’installa au milieu du lit, où elle se roula sur le dos, quémandant sans cesse de nouvelles caresses.
Lorsque Marcel et Fernand revinrent, les cheveux en bataille du gosse et la mine complice de Rouquine leur mirent un peu de baume au cœur. Mais il fut impossible de déloger la chienne de la chambre. La tête entre les pattes, elle répondit par de petits gémissements aux injonctions de sortir ; ce qui fit dire à Fernand :
— Tu auras au moins fait une heureuse avec ta chambre provisoire !
Il appuya intentionnellement sur ce dernier mot, puis, prétextant un rendez-vous oublié, préféra s’en aller sans tarder. Au passage, il souleva Jacques, lui fit une grosse bise et se montra rassurant :
— Ne t’inquiète pas, tout ira bien !
Le crissement des roues sur les pierres s’estompait lorsque Marcel entreprit de faire visiter la petite propriété à son nouveau commis.
Le reste de l’après-midi s’enfuit très vite. La nuit se précisait lorsque des éclairs zébrèrent le ciel. L’orage les obligea à se réfugier dans la salle commune. Le tonnerre roulait au loin tandis que Marcel, qui venait de mettre deux bûches dans la cheminée, continuait à parler de la même voix placide. Dans leur dos, Geneviève s’activait, jetant des regards sur la mine efflanquée de leur recrue. Elle s’en voulait de sa conduite. Mais la façon dont son frère et Marcel l’avaient poussée à ouvrir la chambre inoccupée depuis tant d’années l’avait choquée. Elle n’avait pu s’y résoudre. Toutefois, en voyant le pauvre gosse qui leur arrivait, elle avait eu mauvaise conscience, d’où sa réaction idiote et ses mots qui cachaient son désarroi. Et maintenant, tandis qu’elle préparait la soupe, elle cherchait comment rattraper sa bévue. A plusieurs reprises, elle faillit dire un mot ou deux, mais elle ne trouvait pas ceux qui convenaient. Aussi remplit-elle copieusement l’assiette qu’elle mit sous le nez du gosse lorsque ce fut l’heure de manger. Marcel, qui connaissait sa Geneviève, fit semblant de rien. Quant à Jacques, il trempa sa cuillère, mal à l’aise.
La pluie, suivie de l’orage, qui avait baigné la fin d’après-midi, reprit avec plus de vigueur lorsque Jacques rejoignit son abri en compagnie de Marcel. En traversant la cour, ils reçurent un déluge de petites billes acérées et se jetèrent dans le ventre de la grange pour y échapper.
— La grêle fait semblant, mais derrière l’orage va frapper fort.
Puis, devinant les habits trempés de son commis, il lui fit signe de s’installer pendant qu’il allait chercher du rechange.
La lampe à la main, Jacques avançait doucement, apeuré. Des ombres géantes, noires, se reflétaient sur les murs de pierre. Au sol, le moindre fétu de paille prenait des dimensions insoupçonnées et, sur la toiture, un roulement assourdissant martelait les tuiles. Par instants, une sorte de calme laissait présager un redoux, mais, l’instant d’après, le martèlement reprenait de plus belle. Il allait atteindre la porte de son local lorsque tout s’illumina autour de lui. Le temps de se rendre compte que c’était un nouvel éclair, plus proche, et le sol se mit à trembler tandis qu’un lourd grondement assourdissait l’air. Marcel ne s’était pas trompé : l’orage frappait fort. Et ce n’était pas fini ! D’ailleurs, un nouveau calme enflait ! Cette fois, le gosse ne prit pas le temps de réfléchir : il se jeta dans son recoin et se cacha sous les grosses couvertures. Il était temps ! Un, puis deux éclairs se succédèrent, secs, d’une violence inouïe et tout parut exploser autour de lui.
Une quiétude étonnante succéda bientôt à la colère du ciel et l’enfant entendit alors un raclement contre l’arrière de la pièce. Un long raclement suivit d’un choc. Il retint sa respiration, mais le même mouvement se produisit de nouveau. Il ne rêvait pas : quelqu’un essayait d’entrer ! Vite, il se jeta sur la porte pour la fermer. Il s’apprêtait à pousser la clenche en bois, lorsque la voix de Marcel l’arrêta :
— Je crois que, cette fois, l’orage est passé !
Puis, étonné de voir l’enfant si près de la porte, il l’interrogea du regard. A cet instant, un long raclement, suivi d’un nouveau coup, résonna de l’autre côté de la cloison et l’adulte, devinant la grande peur de l’enfant, éclata d’un bon rire franc.
— C’est la Grison ! Elle loge juste derrière. J’avais oublié que, par temps d’orage, elle devenait nerveuse et n’arrivait pas à dormir. Allez, c’est fini pour ce soir, mais change-toi sinon tu vas attraper froid. Je vais faire sécher tes frusques.
Dès qu’il fut sorti, Jacques l’entendit parler à la jument pour la rassurer. Puis le silence gagna enfin la grosse bâtisse. Les paupières de Jacques commençaient à cligner lorsque des hurlements sinistres s’élevèrent dans la nuit. Des loups ! Il remua sur son matelas, chercha à écouter, mais le silence régnait de nouveau. Il avait dû rêver !