IV-1

2070 Mots
IVJacques se tenait près des deux autres enfants qui avaient fait le voyage en même temps que lui. Ils s’étaient rencontrés pour la première fois le matin même, devant la gare d’Austerlitz. Comme lui, c’étaient des enfants placés. Pour l’instant, leur accompagnateur était au bureau des renseignements de la gare des Bénédictins ; il n’allait plus tarder à revenir. Tandis que ses voisins, aussi inquiets que lui quant à leur avenir, se taisaient, les paupières de Jacques se fermaient à moitié tout en suivant machinalement le va-et-vient des passagers. Peu à peu, les images du voyage défilèrent devant ses yeux : des paysages plats, sans maison ; de grandes rivières qui couraient sous les rails du chemin de fer ; des étangs et des forêts à perte de vue. Le train s’était arrêté à cinq reprises pour laisser descendre ou monter les voyageurs. A chaque fois, Jacques avait serré contre lui son unique bien : un sac qui contenait tout, ce qui lui restait des sept premières années de sa vie ou presque. Puis, finalement, à force de kilomètres, le convoi avait freiné lentement dans un long râle métallique tandis qu’il s’engouffrait sous la structure d’un immense bâtiment. — Limoges, Limoges, terminus du train ! Les voyageurs sont priés de descendre. Leur accompagnateur, toujours aussi impassible, les avait précédés jusqu’au recoin où ils se trouvaient à présent. — Tenez, les voilà ! Ils seront à vous dès que vous m’aurez signé une décharge. En tout cas, moi, à votre place, je les aurais à l’œil. Ils paraissent calmes comme ça, mais on ne sait jamais ce qui leur passe dans la tête ! Ils ont de qui tenir ! Le nouvel arrivant, plus jeune, eut un léger sourire qui se voulait rassurant et attendit que son voisin s’éloigne pour s’adresser aux gosses : — Vous devez être fatigués, mais ça ne sera plus long. Deux d’entre vous passeront la nuit à Limoges quant au petit Jacques, il a juste le temps de remplir quelques formalités : une voiture l’attend pour l’emmener à Braignac. Vous voyez, on n’a pas un instant à perdre ! A peine vingt minutes plus tard, Jacques fut séparé des deux enfants rencontrés le matin même. A l’instant où la porte se refermait sur eux, ils se regardèrent, misérables boutures transplantées au gré des vents de l’oubli. Ils savaient déjà qu’ils ne se reverraient jamais. Jacques fut conduit dans un local où se tenaient deux adultes. L’un, assis, frêle, la barbiche taillée précautionneusement en pointe, remplissait avec application un gros cahier ; l’autre, debout, grand, massif, se fendit d’un bon gros sourire. En signe de bienvenue, le colosse, Fernand Daucher ainsi qu’il allait l’apprendre, lui tendit une main énorme. Jacques hésita avant d’y poser la sienne qui disparut dans le rugueux épiderme de Fernand. L’inquiétude qui se lisait sur le visage de Jacques amena l’adulte à le rassurer : — Je n’ai encore jamais mangé d’enfant, surtout quand ils sont sages, et toi je sais déjà que tu es un gentil garçon. Les formalités furent brèves. Tout était déjà convenu à l’avance, ainsi que le comprit Jacques lorsque le fonctionnaire s’adressa à Fernand. — Vous remercierez monsieur le maire de l’intérêt qu’il porte à ces pauvres enfants ; si seulement ses confrères étaient aussi bien disposés ! Fernand se garda bien d’émettre le moindre commentaire. Peu importait à l’administration que ce soit lui qui ait signé les documents en tant qu’adjoint au maire. En sortant du local, il fit mine de prendre le bagage de Jacques, mais ce dernier s’y refusa, ce qui n’entama pas le moins du monde le sourire de bonhomie qui éclairait le visage de l’adulte. Ils furent bientôt dans la rue. Instinctivement, le gamin se mit dans l’ombre de son mentor, observant avec inquiétude tout ce qui l’entourait. Des attelages avançaient au trot ; des hommes poussaient des charrettes ; des femmes, le fichu sur la tête et un sac sous le bras, marchaient d’un air décidé. Rien de bien différent de Paris, si ce n’est l’impression que tout allait moins vite et surtout que les rues étaient moins encombrées. De temps à autre, Fernand se retournait discrètement pour voir où se trouvait l’enfant ou alors ralentissait insensiblement le pas pour obliger Jacques à le rejoindre. Ils passaient devant une boulangerie lorsque la grande carcasse s’arrêta pour contempler la devanture. — J’ai une de ces faims ! Pas toi ? Et, sans attendre la réponse du gosse, il poussa la porte du magasin et acheta une sorte de brioche dont la croûte cuivrée brillait comme un sou neuf. Dès qu’il fut dans la rue, il avisa un banc et fit signe à Jacques de l’accompagner. Il s’installa commodément, posa la boule entre lui et son petit compagnon, puis sortit un couteau avec lequel il tailla deux grosses tranches. Toujours sans rien dire, donnant l’impression de se désintéresser de ce qui se passait autour de lui, il mangea. Il enfournait lentement chaque morceau, qu’il mâchait paisiblement et, de temps en temps, il poussait des petits râles de contentement. A ses côtés, Jacques, qui tenait toujours fermement son baluchon, n’avait pas esquissé le moindre geste vers la part de gâteau. Ce n’était pourtant pas l’envie qui lui manquait. Il ne pouvait deviner que Fernand l’observait de côté. — Pitié, monsieur, donnez-moi un morceau de gâteau pour mon enfant qui n’a rien mangé depuis hier. Fernand observa la femme habillée en haillons et le gosse qui l’accompagnait. Un élan de pitié le poussa à tendre la tranche coupée, mais il se retint à temps : — C’est le morceau de mon neveu — il désigna son jeune voisin. C’est à lui qu’il faut demander. Fernand avait prononcé le mot neveu pour simplifier la situation. Mais Jacques ne releva même pas cette soudaine attache familiale. Il observait la face maculée du petit, ses traits maigres, ses pieds nus et tendit la part de brioche au gamin. La mère se confondit en remerciements et s’éloigna aussitôt. — Dis-moi, depuis combien de temps tu n’as pas mangé ? Le ton de Fernand sentait le reproche. — Ben, depuis ce matin, en me levant. — Et dans le train ? — Rien ! Jacques se garda bien d’ajouter que leur accompagnateur avait dévoré un énorme casse-croûte sans même prêter attention à ses petits voisins qui serraient les dents, le ventre vide. Devant le silence éloquent de son jeune compagnon, Fernand saisit la brioche, en coupa une large part qu’il tendit à Jacques d’une main qui n’admettait pas le refus. Puis, comme s’il se parlait à lui-même, il y alla de son commentaire. — Si on veut grandir, il faut manger ! Ces mots simples et surtout l’attitude bourrue de l’homme rassurèrent pleinement Jacques qui ne put résister plus longtemps à l’envie qui le tenaillait depuis de longues minutes. La première bouchée lui arracha un soupir d’aise ; la deuxième, expédiée dans l’élan, lui laissa un goût de pas assez, si bien que la large tranche s’évapora bientôt dans sa bouche sous le regard amusé de Fernand qui coupait déjà ce qu’il restait en deux et offrait la plus grosse partie à Jacques. Quand la petite main s’en saisit, Fernand se fendit d’un commentaire : — Je crois qu’on va s’entendre tous les deux. Tu viens de me démontrer que tu avais du cœur et ça, vois-tu, c’est la plus grande richesse que l’on puisse posséder, parce qu’elle ne s’achète pas ! L’après-midi, déjà bien avancé, les obligea à accélérer le mouvement. Fernand voulait rentrer avant la nuit. — On ne sait jamais avec ces automobiles : elles vont plus vite que les chevaux, mais elles tombent souvent en panne. Et puis on a une cinquantaine de kilomètres à parcourir avant d’arriver ! Ils entrèrent dans un hangar. Le docteur Lebrun, qui discutait avec le mécanicien, les aperçut et leur fit signe : — Les réglages sont terminés, on peut y aller ! Puis, semblant découvrir la présence de Jacques, il se baissa pour lui caresser la joue tout en lui demandant : — Tu es déjà monté dans une voiture ? Devant l’air intimidé du gamin, il n’insista pas et reprit sans attendre : — Non ; eh bien, voilà l’occasion ou jamais ! Fernand installa l’enfant à l’arrière de la berline conduite par le médecin, avant de prendre place à l’avant. Les dernières maisons de la ville s’estompaient à peine que le gosse dormait. Il ne vit rien des paysages traversés, pas plus qu’il ne souffrit des nombreux virages à négocier. Très souvent, Fernand tournait la tête et posait un regard affectueux sur le petit Jacques. Il se surprenait à siffler comme aux plus beaux jours. Ils arrivèrent alors que la nuit commençait à tendre son lourd manteau de paillettes. Les bras puissants de Fernand soulevèrent l’enfant, toujours endormi, pour le transporter dans le lit que Simone, son épouse, avait préparé. — Pourvu qu’il n’ait pas froid ! — Ne t’inquiète pas ; malgré son âge, la vie s’est déjà chargée de l’endurcir ! Elle regarda la grande carcasse s’éloigner en se doutant que son homme était aux anges. En effet, jamais elle n’avait pu lui donner l’héritier dont il rêvait. S’il se consolait, en apparence, en disant tout haut que parfois la descendance déçoit, elle savait bien que la pierre de l’absence pesait chaque jour sur son estomac. Mais jamais il ne lui en avait tenu rigueur et il l’aimait comme aux premiers jours. Voilà pourquoi le gosse fut bordé par des mains qui n’en avaient pas l’habitude. Aurait-il trop chaud ? Trop froid ? Serait-il assez couvert ? En tout cas, la porte de la chambre resta entrouverte. Simone venait d’effectuer sa dixième visite lorsque Fernand revint enfin. — Ton frère ne sera pas déçu, c’est un bon gosse. Il fit semblant de ne pas voir le regard mouillé de son épouse. Lui aussi avait songé un moment à garder l’enfant, mais il n’avait pu s’y résoudre : sa sœur en avait plus besoin que lui. Il continua pour changer les idées de Simone. — Note que, pour l’école, ils n’auront pas le choix : il faudra bien qu’il loge en ville et ce sera encore ici qu’il sera le mieux ! — Mais il est venu pour être commis et l’école… Fernand ne lui laissa pas le temps de terminer sa phrase. — C’est inscrit dans le dossier rempli par Marcel. Il y était spécifié que, de la Toussaint à Pâques, le gosse serait scolarisé. Simone prit la main de son Fernand et lui appliqua une bise sur le coin des lèvres. — Dans ce cas, on arrangera quand même un peu la chambre ! Puis, alors qu’elle posait la joue contre celle de son époux, elle s’écarta et minauda : — Tout de même, tu aurais pu te raser ! — Ça m’aurait étonné que tout aille comme tu le souhaites ! — Ne parle pas si fort, tu vas réveiller le petit Jacques. Ils se regardèrent, indécis, et ne purent retenir le rire qui les étreignait. Le jour avait fait sa trace depuis deux bonnes heures lorsque Jacques se réveilla enfin. Il se redressa sur son lit, regarda à droite et à gauche et se rappela enfin où il se trouvait. Après avoir hésité et vérifié que son petit sac se trouvait toujours sous le lit, il se leva sans faire de bruit. Soudain, la porte de la chambre fut poussée. — A la bonne heure ! Je croyais que tu avais décidé de passer la journée au lit. Je t’attends, le déjeuner est prêt. Sur ce, Simone déposa une bise sur le front de l’enfant et rejoignit la salle commune. Quand il entra dans la grande pièce, la table était encombrée par du beurre, une tourte et de la confiture. Jacques, qui n’aimait pas le lait, tordit un peu le nez devant le bol tiède qui l’attendait. Mais il n’osa rien dire et se força à avaler une gorgée de liquide ; une peau délicieuse entoura aussitôt ses lèvres pendant que le liquide glissait agréablement dans sa gorge. Sa langue savoura le goût de crème fraîche qui collait à ses babines et le bol ne quitta plus ses lèvres. Si bien que, quelques secondes plus tard, le petit récipient était vide. — Je vois que tu aimes les bonnes choses. La Blanchette va être contente ! Tiens, goûte-moi cette confiture faite maison. C’est de la reine claude. Vingt minutes plus tard, lorsque l’énorme silhouette de Fernand s’encadra dans le bâti de la porte, Jacques commençait à être rassasié. Il somnolait, bercé par les marques d’amitié de ceux qui l’entouraient. Il se demandait s’il ne rêvait pas et, dans la douce torpeur qui l’environnait, il entendit, tout près de là, un marteau résonner sur une enclume. Pour lui, le timbre qui s’élevait dans les airs n’était rien d’autre que la cloche de l’institution qui sonnait. Pourtant, il lui sembla que le visage de sœur Marie de Lourdes s’éloignait ; sa main lui lançait un timide au revoir tandis que ses lunettes se teintaient de buées. Midi sonnait au clocher de l’église de Braignac, lorsqu’il se réveilla tout habillé sur son lit. — Ma parole, tu avais du sommeil à rattraper ! Faut croire qu’à Paris les nuits sont plus courtes que par ici ! Jacques ne répondit pas. Il se contenta de sourire tandis qu’il se mettait à table entre Fernand et Simone. Comment leur expliquer que l’angoisse, qui l’étouffait depuis de longues semaines, commençait à relâcher sa poigne glacée, qu’un air plus léger circulait dans ses poumons, un air chargé d’espérance ? Oh ! Ça tenait à deux fois rien. Certes, la rude carcasse protectrice de Fernand et la tendre douceur de Simone en étaient sûrement les fondations, mais il s’y ajoutait une sorte de pressentiment, comme un soleil qui se lèverait doucement sur les décombres de sa vie passée.
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