Chapitre 6
Le premier juin la « Barouche » fit une entrée solennelle, précédée par un équipage, chargé de malles, femmes de chambre et valets. Lizzy pensa en elle-même que des cors annonçant l'entrée de si grands personnages auraient été parfaits mais elle garda ses réflexions pour elle-même, craignant qu'une ironie aussi précoce ne soit guère appréciée par le neveu.
Fitzwilliam descendit souriant et aida ces dames à en faire autant.
Après les saluts d'usages, les dames se retirèrent dans leurs appartements afin de se rafraîchir et se reposer un peu.
Le colonel rejoignit les Darcy et Georgiana au salon où Elizabeth lui demanda si le voyage n'avait pas été trop pénible pour sa fiancée et sa mère.
— Ma tante a une santé de fer et même si elle était fatiguée, elle mourrait plutôt que de le reconnaître. Anne est délicate et c'est moi qui l'ai poussée à faire ce voyage pensant qu'un changement d'air et d'atmosphère ne pouvait que lui être bénéfique.
— Vous avez certainement eu raison. Je trouve moi-même l'air du Derbyshire extrêmement vivifiant et votre cousin est parfois obligé de me rappeler, sans grand succès, qu'une dame ne doit pas parcourir la campagne à pied sans autre compagnie que son chien.
— J'espère mon cher Fitzwilliam, qu’Anne sera plus docile que ma propre femme qui n'en fait qu'à sa tête.
— Anne est presque trop docile et j'espère qu'elle apprendra à avoir des opinions qui ne soient pas celles de ma tante. Je suis moi-même tolérant et elle pourra sans doute avec moi s'exprimer avec liberté.
Elizabeth pensa que pour cela il aurait fallu qu'Anne ait quelque chose à dire, ce dont elle doutait.
Sa Seigneurie et sa fille descendirent pour dîner et immédiatement, Lady Catherine prit l'initiative de la conversation.
— Je vois ma chère que vous n'avez pas apporté de modification à Pemberley.
— Je l'ai fait à Londres mais j'ai pensé qu'ici, rien ne pressait.
— De toute façon, mon neveu ne doit pas désirer que quoi que ce soit ne soit changé dans ce qu'a fait ma sœur qui avait beaucoup de goût.
— Je ne pense pas que votre neveu ait beaucoup d'objections à ce que je le fasse.
— Quand on ne peut pas faire mieux, ne rien faire est le plus sage. J'espère que votre famille a aimé cet endroit.
— Oui beaucoup Madame.
— Ils n'ont jamais dû être reçus dans un endroit de cette classe.
— En effet.
Darcy regardait sa femme à la dérobée et se dit qu'il était grand temps qu'il intervienne.
— Et vous, Madame, pensez-vous décorer de neuf les appartements des jeunes mariés ?
— Rosings n'a pas non plus grand besoin de changements, peut-être les tentures...
— Et que désire Anne pour ces tentures ? demanda Lizzy non sans malice.
— Anne a la grande sagesse de se fier à mon goût.
— Monsieur Collins officiera-t-il la cérémonie ?
— Oui certainement. Je l'ai déjà conseillé pour son homélie et il a beaucoup apprécié mes suggestions.
— De cela je n'ai aucun doute, répondit Lizzy qui reçut un appel discret du pied de son mari.
Après cela, Lady Catherine s'étendit longuement sur les préparatifs du mariage, les agapes prévues, les invités triés sur le volet, pas de voyage de noces, après le mariage Anne sera trop fatiguée en insistant sur le fait que c'était elle qui organisait tout cela, personne ne pouvant le faire mieux qu'elle-même.
Pendant cette tirade qui ne laissa aucun signe de lassitude chez son auteur, les intéressés ne dirent mot, Anne parce qu’elle n'avait rien à dire, son fiancé parce qu’il n'aurait pu qu'acquiescer.
Elizabeth le regardait de temps à autre et se dit que c'était là bien cher payer une vie de luxe.
Après le dîner qui sembla durer une éternité, Georgiana se mit au pianoforte. Elle fut bien entendu, interrompue de nombreuses fois par sa noble tante, tantôt pour louer en mélomane avertie qu'elle se disait être, tantôt pour conseiller.
Quand enfin, chacun se retira dans ses appartements à la grande surprise de Darcy, Lizzy ne fit aucun commentaire. Sachant que ce n'était sûrement pas parce qu’elle approuvait les dires de Lady Catherine, il se garda bien de provoquer une réaction, savourant à l'avance le calme de la soirée à venir.
Le lendemain matin, Lizzy se leva très tôt, se chaussa de bottines de marche et partit en le gratifiant d'un b****r rapide. Elle était de retour pour le petit déjeuner, les joues roses, souriante et détendue.
— Combien de miles as-tu dû parcourir mon amour, pour affronter ce nouveau jour ?
— Je ne sais pas, mais le chien est allé s'abattre, épuisé, sur sa couche. Maintenant, j'ai très faim. Et disant cela elle mangea son déjeuner d'un solide appétit.
Fitzwilliam les rejoignit bientôt et une conversation animée s'engagea. Tous savaient que le temps leur était compté et qu'à l'arrivée de Sa Seigneurie, ces moments de détentes seraient impossibles.
Quand Lady Catherine arriva, à dix heures, ce fut pour remarquer que le petit déjeuner était servi beaucoup trop tôt, que les pâtés étaient un peu gras et que sa fille, fatiguée, prendrait une petite collation dans ses appartements. Lizzy donna les ordres nécessaires et se resservit du pâté un peu gras.
Le séjour de Lady Catherine dura une petite semaine mais laissa Elizabeth épuisée. Elle avait chaque matin d'après son mari, parcourut au total la distance séparant Londres de Windsor. Elle avait acquis un teint de pêche ne convenant absolument pas à une dame et accumulé un énervement dont son époux attendait l'explosion.
Quand enfin la « Barouche » s'engagea dans l'allée, Elizabeth prit Darcy par le bras et l'entraîna vers le lac qui miroitait sous le soleil.
— Monsieur Darcy, dit-elle en soupirant, votre femme mérite le grand cordon de la Jarretière.
— Ma chérie, la seule femme y ayant droit serait la Reine si nous en avions une.
— Qu'elle sera ma récompense ? Car j'en mérite une. Je n'ai rien dit quand ton cousin et toi fuyiez vers le billard ou partiez discrètement pêcher. Je trouve d'ailleurs que la truite revenait souvent dans nos menus. Je n'ai rien dit quand ta tante m'a demandé si Lydia était toujours mariée. Je n'ai rien dit quand elle a annoncé que, quoi que je fasse, je ne jouerai jamais aussi bien que Georgiana, son talent lui venant d'hérédité. Pauvre Georgiana, je ne l'ai jamais vue aussi confuse ! En résumé j'ai été admirable.
— Devant tant d'abnégation, toute récompense serait pauvre, répondit son mari en souriant, de plus que veux-tu que je t’offre ? Tu ne portes que peu les bijoux que tu as, les belles toilettes ne te font pas rêver et tes distractions préférées sont la marche à pied et la lecture. As-tu déjà lu tous les livres de la bibliothèque ?
— Et bien, je désire ardemment deux choses : tout d'abord que Georgiana assiste à la fin de la saison à Londres puis que nous fassions tous deux un voyage de noces, un vrai, avec des haltes dans des auberges pittoresques et des repas face à la mer infinie.
— Pour le voyage, il est déjà organisé, nous partons en Cornouailles. Quant à ma sœur, je la trouve trop jeune pour se pavaner dans des bals.
— Ta sœur a presque dix-huit ans, elle ne se pavane jamais et les Bingley ou madame Annesley l'accompagneraient. Ne sois pas le grand frère grincheux. Georgiana a l'âge où les jeunes filles vont dans le monde et tu peux faire toute confiance à sa sagesse et à l'excellente éducation qu'elle a reçue de toi. Elle n'est plus l'enfant influençable de ses quinze ans et elle reçut alors une cruelle leçon qu'elle ne risque pas d'oublier.
— Bien... accordé... mais j'aurais préféré un bijou.
— Mon amour, on ne m'achète pas avec des bijoux et grâce à moi ta sœur va être confirmée dans la haute opinion qu'elle a de toi.
Le lendemain, Georgiana radieuse partait pour Londres.