Ι-2

1960 Mots
Les minauderies d’Amine avaient enfin attiré l’attention d’Henri, qui s’était penché vers Rudolph pour lui dire : « Il me semble, sans présomption aucune, qu’Amine me regarde d’un air furieusement tendre. – Pardieu ! vous êtes un gaillard dubitatif ; rien n’est plus clair ; mais vous êtes trop Némorin pour profiter de la bonne volonté de cette Estelle, répondit le baron Rudolph à Henri, qui se disculpa de son mieux de toute tendance pastorale, et affirma d’un air plein de candeur que jamais la terre n’avait porté un plus grand scélérat, et qu’auprès de lui Lovelace et don Juan n’étaient que des gens timorés. – Tant mieux ! car l’on vous avait soupçonné d’amour honnête et pur, ce qui est extrêmement mal porté et du plus mauvais genre. » À ce propos, Henri rougit comme une jeune fille prise en faute, et cacha son embarras sous un toast en l’honneur d’Amine et de Florence, qui le lui rendirent en portant leur verre à la hauteur de leurs yeux. Le dîner tirait à sa fin et devenait bruyant, tout le monde parlait à la fois et chacun se racontait son histoire à soi-même faute d’auditoire. Une demi-douzaine de ces confidents de tragédie qui savent si bien écouter n’eût pas été de trop dans cette société de seigneurs et de princesses. Ne pouvant se faire entendre, malgré son fausset criard, Amine, bête malfaisante de sa nature, gâchait le plus qu’elle pouvait de fruits, d’oranges glacées et de tranches d’ananas. Elle avait soin de faire entamer tous les plats intacts, d’effondrer à grands coups de cuiller toutes les architectures de sucre filé encore restées debout, et cela, disait-elle, dans l’idée philanthropique de les empêcher d’être servis une seconde fois tout couverts de poussière et de m********e à un repas de noces de gens vertueux. Elle aurait bien aussi cassé quelques cristaux, quelques glaces et quelques porcelaines, si Rudolph ne lui eût affirmé que ce n’était plus de mode depuis l’Empire et la Restauration. On passa au salon : Florence, qui paraissait voir avec déplaisir Amine se rapprocher d’Henri, trouva moyen de se faire offrir le bras par ce dernier. Amine saisit vivement le bras de Rudolph et lui dit très bas : « Eh bien ! que dites-vous de mes œillades ? – Parfait d’exécution, répondit Rudolph sur le même ton ; le demi-tour de prunelle et surtout l’éclair humide qui le suit sont irrésistibles. Une Andalouse, une bayadère n’eussent pas mieux fait. Tu as dans le blanc de l’œil une certaine lueur nacrée qui vaut un million. – Et qui me l’a rapporté, répliqua le joli monstre en riant de manière à montrer jusqu’au fond de sa bouche ses petites dents grosses comme des graines de riz. – Il s’agit de rendre Henri Dalberg amoureux fou. – Je le veux bien : il est gentil, son air d’innocence me plaît. – Par amour du contraste, sans doute ; il faut en outre, pour des motifs à moi connus, le compromettre le plus possible ; te montrer avec lui en loge découverte, à l’Opéra, aux avant-scènes des petits théâtres, en calèche aux Champs-Élysées, au Bois et aux courses, et cela avec ce luxe tapageur et ce fracas de toilette qui te fait regarder d’un bout du Champ de Mars à l’autre et qui occupe de toi seule une salle tout entière. – Et si Demarcy se fâche ? Il n’est pas lucide sans doute, mais vous demandez des choses à crever les yeux. – Tu l’enverras promener ; il n’a d’autre mérite que d’être grossièrement riche ; mais le jeune homme possède cinq cent mille francs clairs et mangeables : c’est toujours cela. Oui, répondit Amine, et il est beau, c’est ce qui me décide. – Et d’ailleurs, si tu perds ton banquier, je te donnerai un prince indien avec une multitude de lacks de roupies, des masses de cachemires et des diamants à remuer à la pelle. » Pendant ce court dialogue, Henri et Florence avaient traversé le salon et se tenaient debout dans l’embrasure de la croisée entrouverte. L’air qui vient du Palais-Royal n’a rien d’alpestre ni de balsamique, mais il peut paraître agréable après une séance de trois heures dans une salle échauffée par les feux des bougies, la vapeur des mets et l’haleine de vingt personnes. Le ciel s’était nettoyé, un vague rayon éclairait les allées de tilleuls et piquait de paillettes d’argent l’eau tremblante du bassin. La figure de Florence, atteinte d’un côté par la lueur rose des lustres et de l’autre par le reflet bleu de la lune, était d’une beauté singulière et d’une rare noblesse. Sans le vouloir, Dalberg, qui affectait des allures cavalières, avait repris les façons respectueuses qu’il eût eues auprès d’une femme de la meilleure compagnie ; il écoutait avec déférence quelques observations spirituelles et pleines de bon sens, faites par Florence sur les évènements de la journée, et avait complètement oublié Amine. Celle-ci s’en aperçut, et, peu disposée à perdre du terrain, elle trouva un moyen très simple de séparer de la sage Florence le confiant ami de Rudolph. Le café pris et les liqueurs bues, l’on avait voulu danser. Il y a toujours aux Frères-Provençaux deux ou trois pianistes en permanence qu’on évoque quand il est besoin, et qui, à demi endormis, se mettent à jouer avec des physionomies de somnambules des contredanses, des galops, des valses, des polkas ; ce sont pour la plupart de pauvres jeunes artistes rêvant de symphonies à la Beethoven, d’opéras à la Meyerbeer, et qui acceptent ce triste métier pour vivre. Leurs nuits se passent à voir de belles jeunes femmes étincelantes de parure se livrer à la joie et aux plaisirs : ils sont là spectateurs impassibles de l’orgie comme l’esclave cubiculaire des fresques d’Herculanum ; et, le jour, penchés sur leur papier de musique couturé de ratures, ils pensent à ces anges et à ces démons qu’ils connaissent tous et dont aucun ne les connaît. Amine s’avança vers Henri, et, faisant une révérence moqueuse à Florence, dont la figure se rembrunit, elle lui dit de sa petite voix flûtée : « Madame, je vous demande pardon de vous enlever monsieur, mais je n’ai pas de danseur. Allons, venez, monsieur Henri, vous regarderez la lune une autre fois, fit-elle en minaudant ; n’allez pas croire au moins que j’ai pour vous une passion désordonnée parce que je vous ai invité moi-même. Une femme qui a envie de polker ne respecte aucune convenance ; ainsi, c’est bien entendu, vous n’êtes pour moi autre chose que deux pieds vernis et une main gantée de blanc. » En débitant d’un ton délibéré ces phrases dédaigneuses, Amine se penchait sur le bras d’Henri avec une nonchalance voluptueuse qui démentait le sens de ses paroles. Henri ne put se défendre d’un certain trouble en sentant sur sa manche la tiédeur vivace d’un corsage élastique. On joua une valse ; Amine, dont les petits pieds effleuraient à peine le parquet, se suspendait à l’épaule de Dalberg, et bien qu’elle ne lui pesât pas plus qu’une plume de colibri, elle semblait presque portée par lui ; sa jolie tête renversée en arrière, et dont les anglaises éparpillées flottaient dans le tourbillon, prenait de ses yeux noyés, de sa bouche à demi ouverte par une respiration précipitée, une expression de langueur voluptueuse à troubler l’homme le plus froid. Heureusement Demarcy, qui était marié et comme tel forcé de rentrer à des heures probables, avait demandé sa voiture depuis longtemps. Florence, qui, restée debout près du balcon et presque enveloppée dans les plis du rideau, observait cette scène sans être vue, se dit, tant l’imitation était parfaite : « Est-ce qu’elle serait amoureuse tout de bon ? » Fatigué de danser, Henri alla s’asseoir en face de Rudolph à une table de jeu, et la tête alourdie par les libations, ému par les regards fascinateurs d’Amine, il perdit une cinquantaine de louis qui rejoignirent, dans la poche du baron, les vingt-cinq du pari. Cette journée de plaisir coûtait deux mille francs à Dalberg, – juste ce qu’elle rapportait à Rudolph. Le monsieur observateur de la température, qui, par une foule de manœuvres savantes, s’était rapproché de Florence, lui confia mystérieusement cette troisième proposition déduite des deux premières avec une logique supérieure : « Ne vaudrait-il pas mieux remettre les steeple-chase, et généralement toutes les solennités en plein air, lorsque le baromètre est à la pluie ou même au variable ? » La nuit s’avançait, l’aiguille allait toucher trois heures ; Dalberg, moins aguerri aux veilles que le reste des convives, la plupart viveurs émérites, s’était endormi dans l’angle d’une causeuse, comme un enfant qu’on a oublié de coucher. « Boni le voilà qui dort plus à lui seul qu’un comité de lecture, dit Amine en passant devant lui ; s’il allait nous dire en rêvant le nom de celle qu’il aime, – style de ballet, – ce serait drôle ! » Tout à coup elle se pencha vers le dormeur « comme Diane vers Endymion. » Par l’interstice de la chemise de Henri, que laissait bâiller un bouton d’opale sorti de sa boutonnière, elle avait vu briller un petit médaillon au bout d’un ruban. L’attirer à elle et couper de ses dents de rat le nœud qui le retenait, avait été pour Amine l’affaire d’un instant. Dalberg avait tressailli et porté vaguement la main à sa poitrine, comme pour défendre son bien, mais ne s’était pas réveillé. « Ah ! pour le coup, nous allons rire, à défaut du nom, nous connaîtrons au moins la figure de la bien-aimée de M. Dalberg. » Et la malicieuse créature s’était enfuie au bout du salon et réfugiée parmi un groupe de ses compagnes, de peur que le médaillon ne lui fût brusquement arraché des mains. Elle en fit jouer le ressort et mit en évidence une miniature grande comme l’ongle et représentant une tête de jeune fille. Amine fit voir le portrait à ses amies ; aucune ne put lui mettre un nom : « Ce doit être quelqu’un d’honnête ; pas une de nous ne la connaît, dit-elle avec cette insolence joyeuse qui la caractérisait. Elle est blonde, à ce qu’il paraît ; des yeux bleus, l’air distingué, de la beauté, mais tout cela fade et glacial ; une de ces perfections à faire mourir d’ennui. » Quand ce fut le tour de Rudolph de regarder, un éclair de joie illumina sa pâle figure. Ces traits, qui n’étaient pour les autres qu’une vaine image, il les avait signés au premier coup d’œil. « Ne rends pas ce médaillon, » dit-il à la jeune folle en voyant s’approcher Dalberg. Florence aussi ne put retenir un léger tressaillement à l’aspect du médaillon ; peut-être sa nature plus délicate que celle des autres se révoltait-elle à cette profanation d’un si pur sentiment. « Bonjour, berger, dit Amine à Dalberg qui s’avançait, avez-vous fait, pendant votre sommeil, des rêves couleur de rose, et vu des moutons poudrés à blanc dans des pâturages d’épinards ? avez-vous soupiré sur vos pipeaux l’éloge de votre belle, comme il convient à un parfait Céladon ? – Que signifient ces folies ? répondit Dalberg qui ne s’était pas encore aperçu de la perte du portrait. – Et moi qui écoutais avec un frisson si bénévole les terribles histoires que monsieur racontait tantôt au steeple-chase, et qui m’attendais à tout moment à voir sortir de terre une flamme de térébenthine pour engloutir un si grand scélérat !… Le lion est un agneau, le don Juan porte sur son cœur des portraits de pensionnaires avec des cheveux, car il y a des cheveux pour que rien ne manque à la bourgeoisie sentimentale de la chose. De la soupe grasse, du bœuf aux choux, une femme légitime et sept enfants, voilà ce qu’il vous faut pour être heureux, profond séducteur ! » Les autres femmes se mirent à ricaner de leur rire ; Dalberg s’écria : « Rendez-moi ce médaillon… c’est le portrait de ma mère… – Allons donc ! repartit Amine, il y a une date ; en 1845 madame votre mère devait avoir plus de seize ans ! – Je me trompais… reprit Dalberg en balbutiant, je voulais dire ma sœur… – Vous pataugez horriblement, mon cher : vous n’avez pas de sœur : un de vos principaux agréments est d’être fils unique. – Trêve de plaisanteries ; rendez-moi ce médaillon. – Non pas, je le garde pour mon musée. Je serai charmée d’avoir la vertu chez moi, ne fût-ce qu’en effigie. » Dalberg furieux s’avança pour reprendre le médaillon de force ; mais prévoyant l’attaque, Amine l’avait fait passer rapidement de sa main droite dans sa main gauche, et pendant que Dalberg s’efforçait d’écarter les doigts effilés de la jeune femme, elle avait prestement coulé le portrait dans son corset. « Ce n’est pas la peine de jouer ici la scène de lord Ruthven et du duc de Guise, et de me faire des bleus au bras, » dit Amine en ouvrant sa main vide. Par un brusque mouvement de retraite, elle gagna la porte, jeta sur ses épaules le manteau que lui tendait un domestique et descendit l’escalier avec la légèreté d’un oiseau. Dalberg se précipita sur ses pas, mais n’arriva que pour voir étinceler le pavé sous les fers des chevaux et la voiture tourner l’angle de la rue.
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