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2175 Mots
Moi, j’en avais fini avec les maladies. Entre-temps, j’avais encore grandi et j’apprenais tout très vite. Sans doute pourquoi je plus beaucoup à lady Brampton, noble dame exilée en Flandre pour sa dévotion sentimentale envers les enfants d’Edouard le quatrième. Son propre mari, un Juif portugais, s’était converti, le roi avait été son parrain et lui avait donné son nom. Brampton s'était empressé d'oublier le sien en même temps que son ancienne religion.Mais le roi était mort et le nouveau baptisé, resté fidèle aux York, passa au service de Richard III, qui l’avait anobli après que Brampton l’eut aidé à vaincre la rébellion du duc de Buckingham, lors de sa tentative de détrôner Richard au profit de Richmond, futur Henry VII. En fait, lady Brampton n’avait fait que suivre son mari. Et si elle révérait les enfants d’Edouard, Sir Brampton, lui, qui devait tout aux York, avait compris que l’avènement de Henry de Lancastre le condamnait à l’exil. Plus tard, je me plus à croire que je n’avais pas été placé près d’elle par hasard, la dame étant une yorkiste acharnée… Mon éveil et ma curiosité l’agréèrent. En outre, j’étais un enfant aimable, tant par le physique que par l’esprit. J’eus onze ans. Elle me prit auprès d’elle comme page. Lord Brampton ayant décidé d’envoyer sa femme outre-mer, nous partîmes bientôt pour le Portugal. La traversée à bord d’un vaisseau nommé The Queen’s ship ne me parut pas trop longue. Lady Brampton était maternelle et affectueuse. Avec elle, je redécouvrais ce qu’était la tendresse d’une mère. Et, comble de la félicité, elle m’apprit un autre rôle de composition, ce qu’elle pouvait se permettre, car je n’étais vraiment pas son fils. Mais je n’en dirai pas plus, tu es assez fine pour deviner le reste, et je ne veux pas te rendre jalouse, encore que ça me plairait que tu le sois un peu. Pour rendre la traversée moins ennuyeuse et me donner des leçons d’anglais qui fussent plus plaisantes, elle me conta l’histoire de son pays depuis le Conquérant et s’attarda principalement sur les temps de la guerre civile qui avait divisé récemment l’Angleterre. Elle s’anima beaucoup au sujet des événements survenus depuis la mort du roi Edouard. Elle l’avait bien connu et vu de près à la cour. C’était une femme assez belle et savante. À peine mariée, elle devint la favorite de ce roi, mais d’après elle, ce fut une simple amitié, rien de plus. « Croyez-le ou pas, mon cher enfant, me dit-elle, mais sa Majesté me respecta. Il se conduisait avec moi en vrai chevalier. » À ce qu’elle me dit, l’actuel roi Henry, septième du nom, n’était qu’un usurpateur, puisque chef de la maison de Lancastre. Mais le pire monstre avait été le troisième roi à s’appeler Richard, un York pourtant celui-là et frère d’Edouard, Richard, duc de Gloucester, que nous appelons en français Glocestre. Tuteur des enfants d’Edouard, ils étaient sept, ce damné Richard s’empressa de trahir ses engagements dès que son frère mourut. Il fit arrêter le frère de la reine, sir Anthony Woodville, et lord Richard Grey, le fils que la reine avait eu d’un premier mariage. Mais le plus terrible était à venir. Le fils du roi, qui s’appelait Edouard comme son père et qui avait douze ans et demi, fut enfermé à la tour de Londres. On fit croire au jeune prince qu’on le logeait là en attendant la cérémonie de son couronnement. Mais pour Edouard V, de cérémonie il n’y eut point, car bientôt on lui donna pour compagnon de geôle son cadet Richard, âgé de onze ans, fils tout comme Edouard du feu roi et de la reine Elisabeth. Et là, à plusieurs reprises, lady Brampton, à cet instant de son récit, tout en me passant la main dans les cheveux, ne put s’empêcher de me dire : « Comme tu lui ressembles, mon petit Perkin. Si je ne savais pas comment il a fini… le pauvre cher enfant… ». Ce devait être vrai, puisqu’elle l’avait vu, et il est certain que nous avions presque le même âge, sauf que j’étais né deux ans après lui. « Mais, poursuivit d’un ton indigné lady Brampton, les deux fils du roi Edouard, avec un tel oncle, n’eurent pas la moindre chance. Gloucester ne pensait qu’à les éloigner du trône afin de succéder au plus vite au défunt roi. Il s’en débarrassa d’abord en faisant annuler le mariage de son frère avec la reine, sur une accusation de sorcellerie. Du coup, ses enfants furent déclarés bâtards. Le Parlement pria le frère d’Edouard de coiffer la couronne, ce que, je te le garantis, mon petit, dit lady Brampton, Richard fit sans tarder. S’il en était resté là, ajouta-t-elle, mais il lui fallait s’assurer que jamais les enfants d’Edouard ne lui réclameraient la couronne. Il n’y avait qu’un seul moyen sûr, les faire périr. Edouard et Richard furent étouffés dans leur lit, alors qu’ils dormaient. Et les assassins cachèrent on ne sait où les corps des petits princes. Ne parle pas de mes sentiments à mon mari, si tu le revois, car lui est reconnaissant au roi Richard de l’avoir anobli. Ce n’était qu’un financier, il est maintenant chevalier. Tu comprends pourquoi nous sommes du parti des York, Perkin… » Si je comprenais…Quand nous touchâmes terre dans le port de Lisbonne, j’avais appris que Richard III n’avait pas régné longtemps. Dieu ne l’avait pas permis, m’avait affirmé la bonne dame. Ce roi fut tué au combat et son cadavre emmené à sa dernière demeure ficelé sur un cheval comme simple gibier. Mais pour lady Brampton, Henry Tudor, le successeur du criminel potentat, avant tout un Lancastre, ne valait guère mieux. Il était même pire, puisqu’elle et son mari avaient dû fuir l’Angleterre et tout laisser derrière eux. Dommage, me disais-je, quand on a connu le roi, la cour… Comme j’étais encore un peu un enfant, malgré ma vie si besogneuse, je rêvai de rendre à lady Brampton tout ce qu’elle avait perdu à cause de l’exil. Si j’étais roi, j’aurais fait d’elle ma première dame d’honneur… Malheureusement, je dus me séparer de cette gentille dame que je regrettai longtemps et j’entrai au service d’un seigneur portugais, le chevalier Pedro Vasco de Cogna. Il me fallut au plus vite apprendre une nouvelle langue, car mon nouveau maître parlait à peine le français et l’anglais. Ma tâche ne me plut guère, Lisbonne encore moins. Je devais fourbir les armes de mon maître, m’occuper de ses habits et de son cheval. Il me semblait que j’avais mieux à faire. À mes moments perdus, je traînais sur le port. J’avais déjà treize ans, et ne me voyais pas vivre toute ma vie au Portugal, surtout dans la condition de domestique. J’aurais pu m’embarquer pour une expédition maritime en Afrique et ne jamais revenir. Mais j’étais encore trop jeune pour faire un corsaire ou un soldat de métier vraisemblables. Ainsi, à force de fréquenter les quais et les tavernes, je connus un marchand breton, Prigent Meno, et, grâce à lui, je pus m’échapper du Portugal. Nous levâmes l’ancre pour la France et la Bretagne où il avait des affaires à traiter. Je n’avais jamais entendu parler du duché de Bretagne auparavant. Meno y vendait des tissus et des soieries. Pendant quatre ans, écumant les ports de l’Atlantique, nous fîmes du commerce entre Portugal, France et Bretagne. Le duché était depuis peu en paix, ce qui aurait pu inciter Meno à s’y établir davantage, mais mon patron décida de mettre le cap sur l’Irlande, terre de moi inconnue. Nous débarquâmes à Cork en octobre de 1491. J’avais maintenant dix-sept ans. J’étais donc à peu près tel que tu m’as vu quatre ans plus tard au château de Stirling, lors de ma présentation à ton cousin, le roi d’Écosse. Ce 20 novembre 1495, j’espère que vous vous souvenez de cette date, ma bien-aimée, j’étais convaincu pour la galerie, depuis le temps que je jouais ce rôle, d’être bien Richard d’York, le rescapé de la Tour de Londres. Car un événement était intervenu entre-temps dans les états de la duchesse douairière de Bourgogne, qui m’avait apporté la preuve que je ne pouvais être le fils du feu roi d’Angleterre, mais bien son neveu. Comment ? te récrieras-tu. Tu oses encore ? Es-tu fou, Perkin ? Un peu de patience, ma belle, laisse l’histoire se dérouler comme il se doit, du commencement à la fin, et tu verras sur quoi je fonde ma certitude. À Cork, ce jour d’octobre 1491, j’étais très loin d’y penser. J’avais même oublié les récits de lady Brampton et l’Histoire de l’Angleterre. Personne n’aurait pu me faire croire, je t’assure, que j’allais bientôt en faire partie. Je ne me préoccupais que d’aider mon patron à vendre ses rouleaux de tissu. C’est à ce moment-là, quand les certitudes vous cadenassent de toute part, que la terre s’ouvre sous vos pieds. Vous êtes tellement sûr d’être vous, n’est-ce pas ? Eh bien, tiens ! Attrape ! Débarqué avec Prigent, moi dans mes plus beaux vêtements de soie que je ne me lassais pas de porter car je m’étais vu dans le miroir, frappé par ma bonne mine et mon aspect de gentilhomme, me demandant même de qui il s’agissait lorsque je m’étais apparu, devenant du coup amoureux de ma propre personne, amoureux fou pour la vie, marié à moi-même alors que j’étais juste paré comme un mannequin de foire — Pierrequin le mannequin, tiens comme ça sonne juste ! —, je rencontrai un franc succès et certains en tombèrent à la renverse en me voyant si bien attifé. Je plaisais aux dames, mais pas seulement ! Oh ! ne te méprends pas, ce n’est pas ce que je veux dire. Des notables de Cork, dès qu’ils m’aperçurent dans leur ville, furent à ce point frappés par ma beauté altière et mon élégance, qu’ils m’accostèrent avec le plus grand respect et la plus sincère admiration en m’affirmant haut et fort que je devais être de toute évidence le fils du duc de Clarence. Je lui ressemblais trop pour refuser de le reconnaître, n’est-ce pas ? Ce disant, ils m’appelaient « monseigneur » et restaient découverts… J’étais si loin, à l’époque, de prétendre à une quelconque haute destinée, étant si inextricablement lié à mes très humbles origines, que je réfutai immédiatement être le rejeton de ce duc. Il suffisait d’ailleurs d’interroger à ce sujet mon maître Prigent Meno, mon employeur depuis quatre ans que nous roulions sur les mers, pour savoir à quel point je disais vrai. Mais ces Irlandais sont têtus. Je leur avais fait une si forte impression dans mes merveilleux habits de cour qu’ils n’en démordaient pas. De plus, Prigent était à l’auberge. Il m’avait laissé me promener à mon aise par la ville, comme une réclame vivante pour ses marchandises. Ah oui, je portais beau ! Mes vêtements faisaient de moi un prince. Mais ce que mon patron n’avait pas prévu — et moi encore moins, je te le jure, ma Cathy ! —, c’est que j’allais entrer dans une rapsodie si étrange, plus folle que tous les romans de chevalerie du siècle. Un jeune négociant se promène le nez au vent, complètement étranger à toute autre ambition que celle de bien vendre sa marchandise, et voilà que des fous le précipitent c*l par-dessus tête dans une histoire sans queue ni tête précisément, mais pas sans couilles ! Car il fallait quand même en avoir un peu pour se lancer là-dedans, si vous voyez ce que je veux dire, ma mie. Oui, vous le voyez très bien, friponne, vous les avez soupesées dans vos tendres mains et vous en avez senti le poids. Pardon pour ce langage, mais mon âme déraille un peu en ce moment… Comme toute ma carcasse… Je suis plus à plaindre qu’à blâmer… Le sang mêlé aux larmes suinte sur les murs… L’enfer serait pire qu’ici ? Allons donc !… Les seigneurs étaient autour de moi, bourdonnant comme des abeilles sur un arbuste mellifère. Ils se régalaient. Agitaient leur couvre-chef et branlaient de la tête. Tandis que moi je jurais mes grands dieux que je n’étais qu’un bourgeois de Tournai… Le groupe d’Irlandais, balançant entre scepticisme et enthousiasme, ne vit plus qu’un moyen, en appeler à ce qu’il connaissait de plus sacré au monde, donc de me faire jurer sur l’Évangile et la Croix que j’étais bien Perkin Warbeck, le vendeur de soieries, et non son altesse royale Edouard de Warwick. Du reste, ils comprenaient ma discrétion. Dame ! Je m’étais bien évadé de la Tour de Londres, n’est-ce pas ? Si j’étais malgré tout le prince, je ne devais rien craindre d’eux. Oh ! là ! non ! Qu’allais-je penser ? Ils n’étaient pas des partisans d’Henry le Septième, bien au contraire. Et ça, ils pouvaient me le prouver ! Je voyais qu’on n’en sortirait pas tant que je n’aurais pas juré sur les foutues saintes reliques. Pressé d’en finir, j’acceptai de les suivre. Mais il faut dire aussi que, par jeu, mes expressions et mes propos semblaient contredire mes dénégations. Toujours mon damné talent de comédien inné, moi l’artiste du double-jeu ! J’aimais semer le doute et aller dans le sens de mes interlocuteurs, les caresser dans le sens du poil : vos convictions sont les miennes, messeigneurs ! D’un autre côté, cette idée de me reconnaître prince ne m’allait pas comme un gant. Il me semblait que c’était chercher les ennuis que de me prétendre au-dessus de ma condition. On ne doit jamais péter plus haut que son c*l, n’est-ce pas ? Tout le monde l’assure en tout cas. Mais qui se retient ? Les ennuis… quand ça m’arriverait, ce serait comme si un mur m’était tombé sur le crâne. Je ne me trompais pas, p****n ! Ça, je peux le dire ! Aussi aurais-je dû maintenir ma position et les envoyer tous au diable. Mais je ne vous aurais pas connue, lady Gordon, et je l’aurais bougrement regretté. Je m’égare, pardon… On respire mal dans ce c*l de basse-fosse, qui sent la m***e et la viande pourrie… Attends mon gars, me dit mon gardien qui n’est pourtant pas la pire des canailles ni la plus épaisse des brutes, quand je me plains de l’air infect de ces lieux, tu respireras à pleins poumons quand tu te balanceras au bout d’une corde, foutu Français ! Pourquoi n’es tu pas resté à Tournai à bayer aux corneilles, comme vous savez si bien le faire, vous autres ? C’était son idée, je n’allais pas le contrarier… Oublions-le ! Pardon… Mille génuflexions devant ton corps adoré, ô belle… Aie pitié du malheureux Perkin… qui divague sérieux… Je me calme !
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