Je reviens à Cork, face à mes Irlandais qui voient en moi un prince de la maison d’York. Ils en sont arrivés à exiger un serment, tant mon personnage les ensorcelle. Ils sont persuadés que je n’oserais pas le sacrilège et le parjure. Et ils ont raison. Ah ! ils seront bien déçus.
Je me laissai accompagner chez le maire, John Lewelyn O’Water, à qui ma vue elle aussi en boucha un coin. On venait de l’avertir de la présence du fils du duc de Clarence dans sa cité et voici qu’il lui apparaissait. Magie ? Sorcellerie ? Beauté, présence, élégance, talent ! L’histrion les subjuguait. C’était simple. Mais pas pour ces rustres. J’expliquai que je n’étais qu’un marchand, fort bien accoutré, certes, mais rien de plus. Qu’alliez-vous supposer, messires ? Comme les autres, il n’était pas fâché de savoir la vérité et de mettre fin au trouble que ma présence causait dans sa ville.
Alors, devant un prêtre, j’affirmai sur la Croix et l’Évangile que je n’étais pas le fils du duc de Clarence ni de personne d’autre de son sang. Un York, moi ? Pas question ! Il fallait s’y faire. Navré de vous décevoir, gentlemen ! Je répétai que j’étais au service d’un marchand breton et que nous vendions les plus beaux habits de la terre à un prix défiant toute concurrence. C’était le moment d’en profiter !
Puisque je n’avais pas été foudroyé, ils me crurent. Mais, comme je l’avais prévu, ils ruminèrent leur déception, même s’ils me laissèrent repartir sans plus de cérémonie. Enfin, à peine étais-je de retour à l’auberge, en train de raconter mon histoire à Prigent qui s’en réjouissait, que deux Anglais parfaitement inconnus de moi s’efforcèrent de me convaincre que si je n’étais point le comte de Warwick, je ne pouvais pas être moins qu’un bâtard du feu roi Richard, celui qui avait péri à la bataille de Bosworth. S’ils avaient su ! Je me récriai qu’ils étaient tous cinglés à Cork ! Je réaffirmai — témoignage de Prigent à l’appui — que pas une goutte de sang des Plantagenêt ne coulait dans mes veines et qu’il s’agissait maintenant de me laisser tranquille. Je n’étais qu’un manant né à Tournai l’an de grâce 1474 ! Les deux émissaires changèrent alors complètement de tactique. Certes, ils étaient convaincus que je ne mentais pas, que je n’avais point de noble origine. Et que, somme toute, j’étais un fort honnête garçon de ne pas prétendre le contraire. D’autres ne se seraient pas gênés, eux, afin de mener la belle vie. Cependant, toute mon apparence le démentait. Ma prestance, mon allure, mes traits, rien en moi n’eût déparé un York. Tiens donc !
— Oui, dis-je, contenant du mieux que je pouvais, sinon ma colère du moins mon irritation, mais je suis Perkin, le mannequin du négociant Prigent Meno, et si je n’avais pas été attifé par ses soins, personne ne m’aurait remarqué, et vous ne seriez pas là, messeigneurs. Alors, please, bonnes gens, lâchez-moi la grappe !
— Cet esprit de répartie plaide en votre faveur, dirent-ils. C’est chose rare chez un manant. C’est peut-être la chance de votre vie d’être apparu dans cette bonne ville, mon garçon. Réfléchissez. Aimez-vous l’aventure, la vie princière, les chevaux, les femmes, la chasse, le vin et le jeu, les pierres précieuses, les bagues, les chaînes d’or ?… L’existence d’un prince, en somme !
Si je voulais dormir à Westminster et péter dans la soie, tiens donc !
Une petite voix raisonneuse commença son travail de sape. Si ma simple apparence trompait à ce point des gens comme eux et d’autres à Cork, n’était-ce point le dessein de Dieu que je régnasse sur l’Angleterre ? Les Anglais de Londres seraient-ils plus difficiles à tromper que ceux de Cork ? Mais c’était le Diable qui m’aveuglait, qui me versait dans l’esprit ses sornettes… Je m’éberluais, me voyant au milieu de ma cour, sur mon trône, dans mon lit quelque pucelle… ou une femme bien faite de sa personne, très instruite des choses de l’amour…Et là, évidemment, tout bien considéré… Si l’apparence suffisait…
Peu à peu, à force de persuasion et de flatterie, ils vinrent à bout de ma résistance. Au cours de la traversée qui nous avait menés en Portugal, rappelle-toi, sweetheart, lady Brampton ne m’avait-elle pas raconté l’histoire de la guerre des deux Roses et la mort des enfants d’Edouard ? N’avait-elle pas, dans un élan de tendresse, reconnu que je ressemblais étrangement à ce Richard et même à Edouard V, son frère aîné, qui fut couronné avant de mourir à treize ans ? Le souvenir lumineux de la dame me vainquit finalement plus sûrement que les arguties de mes partisans. C’était donc écrit. Mais que fallait-il faire alors, si j’acceptais de passer pour le deuxième fils du feu roi Edouard, si j’affirmais désormais que j’étais Richard Plantagenêt, duc d’York ? Suffisait-il de le clamer pour que, par miracle, on s’agenouille devant moi et me donne du Majesté ? Ils me répondirent qu’après une période d’instruction, je n’aurais plus qu’à me mettre à la tête de mes partisans, tuer en un combat sans merci — on m’aiderait — l’usurpateur Henry VII et me faire couronner roi d’Angleterre. Simple, n’est-ce pas ? Sur le coup, je ne conçus pas la folie du projet. Je n’en vis que l’aspect légendaire, roman de la rose et compagnie, « il était une fois ». J’avais dix-sept ans, comprends-tu Catherine ? On me proposait de changer de vie et d’être roi. J’étais vêtu comme un prince pour aider à vendre les tissus de mon patron. Maintenant, ce serait mon vêtement ordinaire. Mes partisans s’occuperaient de tout. Si je considérais mon passé, je ne voyais que misères, humiliations et souffrances. Ma naissance ne m’avait rien apporté, du moins le croyais-je à cet instant. Le peu de religion que j’avais reçu ne me consolait en rien d’appartenir à la classe des misérables. Tout à coup, des Anglais riches et titrés m’appelaient au sommet, là où mon avenir consisterait en fêtes et en banquets, belles messes, or, argent, bijoux. Donnant des ordres, étant écouté de mes gens qui chercheraient à me plaire et à prévenir mes désirs, j’aurais pour femme une princesse de sang royal. Et toute fille ou femme de ce royaume serait heureuse que je l’appelle dans mon lit. Par mes couilles, j’aurais vendu mon âme au diable pour beaucoup moins que cela ! Par chance, il n’était même pas question de ce genre de marché qui engage celui qui le passe pour l’éternité. On n’exigeait pas mon âme. Des prêtres et non des moindres soutenaient ma cause. On m’apportait même le concours des chevaliers de l’ordre de Saint-Jean de Jérusalem. De fameux bougres !… Les rois m’appelleraient mon cousin. Je n’aurais au-dessus de moi que le pape et l’empereur… Et j’hésitais encore ?
Dès que j’eus fait mes adieux à Prigent Meno qui ne chercha pas à me retenir, je suivis mes partisans dans un château proche de Cork où ils m’enseignèrent les nobles manières, les us et coutumes de la cour en me donnant du monseigneur à tout va. Ils m’aidèrent à perfectionner mon anglais et me fournirent des renseignements sur la naissance et l’histoire de ce fils de roi que j’étais censé réincarner. Hélas pour lui et tant mieux pour moi, le malheureux Richard avait été assassiné à la Tour de Londres en même temps que son frère aîné Édouard le cinquième. Richard était mon aîné de deux ans mais personne n’irait y regarder de si près. Il convenait de raconter au bon peuple et aux curieux, que moi, Richard d’York, au lieu d’être tué comme mon frère, j’avais eu la vie sauve. Un mouvement de compassion avait saisi l’assassin d’Edouard, qui m’avait emmené avec lui hors de la Tour. On avait vécu caché quelques jours dans un village près de la côte. Puis on s’était embarqué pour l’Irlande. Là, il m’avait confié à deux gentilshommes. Huit années d’errance avaient suivi mon évasion. On s’était retrouvé à Tournai, à Anvers, villes que je connaissais bien, et pour cause. C’était là, d’ailleurs, que j’avais adopté, pour égarer mes persécuteurs, le nom d’un Tournaisien mort en bas âge, Perkin Warbeck. Habile, n’est-ce pas ? Puis nous étions passés en France, où nous avions souvent changé de ville. Celle où j’avais vécu le plus longtemps ? Rouen, au bord d’un fleuve. Là où la fameuse Jeanne avait été brûlée comme sorcière. Nous allions d’une commanderie à l’autre. L’un de mes compagnons mourut. L’autre, alors que nous étions arrivés au Portugal, me confia au chevalier Pedro dont j’ai déjà parlé, et disparut. Ensuite, engagé par un marchand breton, je m’étais retrouvé en Irlande où l’histoire du prince et la mienne se rejoignaient pour ne plus faire qu’une. Voilà. Inutile de se compliquer la vie davantage. Il valait mieux rester dans le vague. À cette époque, je n’étais qu’un enfant dont l’éducation avait été bien négligée. Ou plutôt, non, Perkin avait été formé pour devenir peaussier, commis de cuisine, valet, vendeur de hauts de chausse et non prince. Pas plus que le royal gamin, en fuite s’il avait réellement vécu, je connaissais quelque chose aux pays que je traversais. Ce n’est que plus tard, lorsque je fus arrivé par le plus grand des hasards à Cork, que je fis mon profit de tout ce que l’on m’enseigna. Et c’était vrai. L’enfant Richard, s’il n’avait pas été étouffé par ses assassins, n’eût pu être plus princier que moi. J’avais, du reste, une supériorité sur cet incontestable fils de roi mort si jeune. J’avais voyagé, pris la mer très tôt, et vu plus de pays et de gens que lui n’en aurait jamais rencontrés s’il eût vécu le même nombre d’années que moi. Bien sûr, nous n’étions pas du même sang, pensai-je à l’époque. Ce en quoi je me trompais, mais j’étais encore loin de le savoir. Je puis déjà te dire que la valeur d’un sang ne compte pas. Des princes sont nobles et courageux, des rois lâches, fourbes et cruels, des ducs aspirent à fuir le danger et ont peur de la guerre. Des manants sont singulièrement indifférents à la mort… courageux comme les plus nobles. Je ne savais pas encore ce qu’il en était pour moi. À Cork, je faisais mon apprentissage dans un théâtre et j’espérais être le meilleur des acteurs. Figure-toi que je m’initiai même au tournoi. Tant qu’il ne s’agissait que de briser des lances et de taper dans des mannequins… Je crus que l’épreuve qui fait de vous un chef apte au commandement ne comptait pas…
Ma carrière commençait sous les meilleurs auspices. John O’Water et le comte de Desmond me soutenaient et je voyais venir à moi quantité de nobles et de bourgeois qui me rendaient hommage. Bientôt la ville de Cork tout entière soutint mon étendard. Eh oui, voilà que je me mets à parler comme un duc, alors que dans cette prison, ma mie, je tremble dès l’aube, je tressaille à chaque bruit qui pourrait annoncer l’imminence de mon exécution. Mais enfin, c’est ce qui se passa ! qu’y puis-je ?…
Le reste de l’Irlande anglaise suivit. Un très grand personnage, le comte de Kildare, le lord-gouverneur en personne, sir Gerald Fitzgerald soi-même, que Desmond et moi eussions voulu dans notre camp, se tint prudemment en retrait, attendant de voir dans quel sens tournerait le vent. On me l’avait pourtant décrit comme un ennemi du roi Tudor. Mais avant moi un complot avait tenté de pousser vers le trône un autre prétendant. Et Kildare en avait été. Tombé en disgrâce, pas loin d’y laisser sa tête, il n’avait recouvré que depuis peu la confiance d’Henry et entendait bien ne plus la perdre. Plus tard, rassuré par notre succès, il se joindrait à nous. Je n’avais aucun doute là-dessus. En attendant, il fallait se passer de lui. Mais ce qui était bon signe, il n’alerta pas le souverain…
Les quelques nuits qui suivirent la révélation de la précédente tentative de renverser le roi d’Angleterre, je dormis assez mal. Ma gorge se serrait, comme si la corde l’entourait déjà. Mes partisans ou leurs semblables, tout au moins ceux qui n’étaient pas morts sur le champ de bataille, qui avaient échappé au bourreau et qui ne croupissaient pas en prison, avaient soutenu avant moi un prétendant qu’ils juraient être Edouard de Warwick et qui l’était, lequel, chère épouse, se trouve en personne actuellement au-dessus de ma tête, dans les étages supérieurs de la Tour. Tantôt libre, tantôt emprisonné, évadé, repris, tels furent les principaux épisodes de la vie de ce malheureux prince, fils du duc de Clarence, malchanceux frère cadet d’Edouard IV. L’aventure avait connu une pitoyable fin. L’inventeur du faux Edouard, sachant désormais que le vrai n’était pas en fuite, que le roi avait pu prouver qu’il le détenait toujours à Londres — on l’avait promené dans les rues de la ville jusqu’à la cathédrale Saint-Paul — et ne participait pas au complot, continua cependant à faire passer sa marionnette pour Edouard et la fit même couronner sous le nom d’Edouard VI. Cet homme inventif était un prêtre du nom de Symonds. Il pourrit maintenant dans une geôle. Quant à l’imposteur réel, il s’agissait d’un garçon de douze ans, l’innocent Lambert Simnel, il fut épargné par le roi, sans doute rassuré par sa parfaite innocence, et fut employé comme marmiton à Westminster. Il s’en était bien tiré. Mieux valait tourner une broche que gigoter au bout d’une corde. Le roi n’était donc pas un monstre assoiffé de sang, il pouvait se montrer magnanime, mais je n’avais plus douze ans et Henry risquait d’être irrité par un deuxième prétendant, au point de faire un terrible exemple. À moins que je ne fusse tué au combat ? Cette perspective ne m’enchantait guère non plus, tu t’en doutes, chère Catherine. Le plus brave des hommes ne souhaite pas la mort. Alors, moi… Oui, depuis que je connaissais le cheminement brusquement arrêté de mon prédécesseur vers le trône, son retour à la condition servile, je tournais et retournais le pour et le contre. Pourquoi se donner tant de mal pour en arriver à faire le gâte-sauce ? Le petit Lambert avait été sur le point de réussir. Les soutiens et les moyens ne lui avaient pas manqué. Non seulement le crédule enfant s’était retrouvé entouré du comte de Kildare et de ses gens mais, de plus, le gouverneur lui avait gagné l’appui de son frère, le chancelier Thomas, et celui de l’archevêque de Dublin. Et puis… et puis… mon aimée, Lincoln, Lowell, Broughton et leurs troupes, ainsi que le terrible mercenaire allemand Martin Schwartz, avaient été anéantis à la bataille de Stoke-on-Trent… Quatre mille hommes rayés des vivants ! Mais avant la défaite du 16 juin 1487, que d’espoirs, que de plans mêlant les plus grands personnages d’Europe. Les maîtres du faux Edouard VI avaient fait appel à la sœur de feu Edouard IV, la duchesse douairière de Bourgogne, Marguerite, celle-là même qui devait m’apporter quelques années après son soutien intéressé…
Il s’en était fallu de peu que les Yorkistes triomphassent. Le soir, à la veillée, mes partisans m’encourageaient. Cette fois serait la bonne. Ce Lambert Simnel n’était qu’un gosse qu’il avait été impossible de mettre à la tête de ses hommes. Moi, on m’apprenait à monter à cheval, à manier l’épée, à frapper d’estoc et de taille. Je donnerais du cœur à mes troupes par ma présence à l’avant-garde, bien en vue. Rien de tel pour exciter leur combativité qu’un roi brandissant son épée ! Bien sûr ! Je me mettais à leur diapason… Il fallait triompher ou mourir… Etc. J’affichais la plus mâle assurance… Je prenais tout comme un jeu, tant qu’il ne s’agissait que de discourir… Puisque le sang ne coulait pas, que je ne risquais pas de me faire fracasser le crâne… Je développais juste mes muscles en maniant la lourde épée, la hache et la lance. Et je m’efforçais de ne jamais penser à la réalité de l’affrontement final, quand le sang et les tripes jaillissent des armures… Car on m’avait conté la bataille de Bosworth… Les cinq mille hommes de Henry Tudor contre les quinze mille de Richard III… La défection des frères Stanley, dont l’un, Thomas, avait épousé Marguerite Beaufort, mère du futur vainqueur… Ils étaient passés du côté de Henry avec leurs troupes… Richard et Henry s’affrontaient, le York et le Lancastre… Ils croisèrent le fer… Et Richard fut bientôt encerclé et tomba percé de coups… Les yeux de mes partisans étincelaient… Ils jouissaient à voir le sang et les humeurs du corps jaillir de mille blessures… Ça me donnait envie de vomir…