Nous arrivons au camping du canyon, vers quinze heures. Le temps de monter les tentes et de s’installer, et ce sera l’heure idéale pour entamer un week-end de grimpe. Le soleil commence à descendre, et la fraîcheur à revenir doucement. Mieux vaut ne pas commencer en cuisant comme un steak sur le gril.
Évidemment, le camping fait honneur à la légende. Mon père arrête la voiture devant une barrière en bois, striée de traits rouges et de b****s réfléchissantes, pour être visible par les véhicules la nuit. Sur la gauche, une femme d’un certain âge, les cheveux gris chatoyant est installée dans un petit cabanon portant l’intitulé « Accueil ». Après un bref échange avec mon père pour valider notre nom dans l’ordinateur que j’aperçois à peine, elle lui tend un plan et trois bracelets en plastique portant le nom du camping, en lui indiquant :
–Emplacement 4B dans l’Allée des fées, tout de suite à gauche, puis première à droite. Quelqu’un viendra vous voir dans la soirée pour vous faire signer la feuille d’arrivée et vous apporter la clé de la borne électrique. Bonne après-midi et bienvenue chez nous, lui dit-elle avec un sourire sincère.
–Merci beaucoup, bonne après-midi à vous.
Elle fait signe à un agent de sécurité assis sous un parasol au bout de la barrière pour qu’il nous ouvre, celle-ci s’ouvre manuellement, pour plus d’authenticité, j’imagine, et nous entrons dans un camping forestier. De grands arbres trônent un peu partout, apportant de l’ombre là où il faut et laissant le soleil inonder de lumière partout ailleurs, un juste équilibre qui me plaît bien.
Les emplacements sont séparés par d’épaisses et hautes haies, permettant d’apercevoir seulement les têtes des personnes les plus grandes. Les pancartes des allées sont en bois verni et décorées en fonction du nom qu’elles portent. Donc, sur celles de notre allée, il y a sur chacune d’elles le numéro de l’emplacement et une petite fée peinte, toutes uniques en leur genre et de différentes couleurs, il n’y en a pas deux pareilles. Celle de l’emplacement 4B est bleue et verte avec les cheveux marron et des sandales de lierre. Je suis fascinée par les détails.
L’administration, les sanitaires et autres structures sont toutes faites de rondins de bois. Et les lampadaires sont des lampions de verre avec de grosses bougies à l’intérieur, qui doivent être allumées à la tombée de la nuit et éteintes aux premières lueurs du jour, me dis-je. Tandis que je m’émerveille, Carra frissonne.
–Il n’y a que toi, pour demander à papa de nous emmener dans un truc pareil ! bougonne-t-elle.
–Ne me dis pas que tu as peur !
–J’espère au moins qu’il y aura des beaux garçons, élude-t-elle avec désinvolture.
–Ah oui ? Et qu’est-ce que tu fais de Thomas ?
–Oh, c’est fini. J’ai préféré rompre avant les vacances, c’est mieux comme ça, en plus on ne se verra plus l’an prochain, il part étudier à Paris. Et les artistes ce n’est pas ma tasse de thé.
–Parce qu’être actrice ce n’est pas être une artiste peut-être ! m’exclamé-je, outrée une fois de plus par cette attitude hautaine qu’elle prend toutes les fois qu’elle se croit au-dessus de tout et de tout le monde.
Ma sœur est horrible avec les garçons, enfin pas seulement, mais avec eux en particulier, elle peut avoir qui elle veut, ils tombent tous sous son charme, elle en fait des pantins qu’elle manipule à sa guise, une source de cadeaux à volonté et les jette sans pitié quand elle s’en lasse, ou bien que le compte en banque du malheureux est à sec.
Nous trouvons sans trop de difficultés notre emplacement, les A à gauche de l’allée, les B à droite, seize emplacements par allée, nous sommes en plein milieu de la nôtre, et au grand bonheur de ma sœur, nous ne sommes pas trop loin des douches, qui se trouvent être dans le bâtiment au bout de l’allée, visible depuis là où nous nous trouvons grâce au panneau installé sur le toit avec un joli dessin très explicite.
–Pourquoi, tu as peur de te fouler une cheville en allant aux toilettes ? raillé-je.
–C’est ça, moque-toi, mais je suis presque sûr qu’il y a des ours qui traînent ici, la nuit !
Le pire, c’est qu’elle a vraiment l’air d’être sérieuse.
J’aide mon père à monter les tentes, parce que ma sœur est trop fainéante pour bouger le petit doigt. Elle est en train de se crémer les mains.
–Ce n’est pas franchement le moment de faire ça, Carra ! lui dit mon père, vaguement irrité par son attitude de poupée mannequin.
–Je ne tiens pas à avoir les mains tout abîmées après avoir escaladé tout l’après-midi.
–Si maman nous a acheté des mitaines, ce n’est pas pour qu’elles pourrissent dans le fond du placard ! m’énervé-je.
–Je n’y peux rien si vous n’avez aucun goût, ce n’est pas du tout esthétique ! Je veux être à la pointe de la mode, même dans les rocheuses et quelle allure vais-je avoir en rentrant si je bronze seulement aux bouts des doigts, franchement !
–Les garçons se moqueront bien que tu sois à la pointe de la mode quand tu seras dans un cercueil, à cause de tes âneries ! hurlé-je encore.
Vexée, elle range son tube de crème hydratante dans sa trousse de toilette, qui n’en est même plus une, mais presque une valise étant donné la taille, et elle part arpenter les allées du camping, pendant que nous continuons de lui installer ses affaires.
–Papa, pourquoi tu fais ça ?
–Faire quoi ?
–Tu la laisses faire ses caprices d’enfant gâté, pourquoi on ne la laisserait pas se débrouiller avec ses affaires pour une fois !
–Je ne sais pas…
Notre attitude, tant celle de ma sœur que la mienne, désespère profondément mon père. Il a horreur de nous voir nous disputer, mais je ne sais plus comment m’y prendre avec elle. Quoi que je fasse, ça se termine systématiquement en dispute. Mon père a abandonné depuis longtemps l’idée de faire de ma sœur une fille bien élevée, c’est-à-dire à peine deux mois après le décès de ma mère, tellement elle est devenue infecte du jour au lendemain.
Quand tout est prêt, je me change et j’enfile mon équipement. Je place également mon téléphone portable dans une poche ainsi que mon couteau suisse et une barre de céréales dans l’autre. Ma sœur revient au moment où je m’apprête à l’appeler. Elle se change et nous allons sur la première étape du parcours de grimpe, catégorie bleue, donc simple, mais très bien pour un échauffement. Comme pour les pistes de ski, le domaine a classé par catégories de couleurs la difficulté des falaises d’escalade. Blanc pour l’apprentissage et les débutants, puis bleu, vert, orange, rouge et noir, du plus simple au plus dur. Nous aimons commencer en douceur.
–Bon les filles, vous êtes prêtes ?
–Prêtes ! répondons-nous avec beaucoup d’enthousiasme et le sourire sur nos deux visages, ce qui ravit mon père.
–À partir de maintenant, il n’y a que la montagne et notre sécurité qui comptent. Alors on oublie les querelles et on s’amuse !
Nous acquiesçons de conserve et nous nous serrons la main en signe de trêve.
–Vérifiez vos nœuds et mousquetons.
Il vérifie derrière nous et nous faisons pareil pour les siens. « Quatre yeux valent mieux que deux » avait dit un jour ma mère.